Ils seront parmi vous dès ce soir.

Inutile de paniquer : ils ne sont pas vraiment dangereux ; ils sont simplement différents. Mais pour mieux comprendre notre sujet du jour, permettez moi de vous proposer une brève mise en contexte.

En cette belle soirée du 31 décembre 2009, assis autour d’une tablée où se côtoient les visages chers à votre cœur, fussent ils familiaux ou amicaux, vous attendez patiemment ce pour quoi vous êtes venu : minuit, heure de transition entre l’année 2009 et l’année 2010. Certes, votre chaise est confortable, mais assis depuis plusieurs heures, vous ne pouvez vous empêcher de ressentir une certaine impatience malgré tout à l’idée d’en finir avec ce repas. Non pas qu’il se déroule mal, non, mais les kilos de nourriture ingurgités, les litres de champagne trop brièvement engloutis et les heures passées à regarder des hordes de nouvelles denrées atterrir tour à tour sur la table commencent tout de même à vous épuiser. Cependant, minuit approchant, vous vous accrochez tant bien que mal, et commencez à discuter d’un sujet essentiel : à la montre de qui allez-vous considérer qu’il est minuit ? Allez-vous utiliser la télévision ? L’un d’entre vous dispose t-il d’un appareil radiopiloté ? Y a t-il une application pour cela sur l’Iphone de… attendez, mais que font tous ces téléphones sur la table du repas ?

Votre inquiétude est légitime, mais cependant de courte durée : minuit sonne et on enterre l’année écoulée au son du tintement des verres et d’un morceau de Patrick Sébastien, alors que le cadavre encore chaud de l’année 2009 est jeté à la fosse pour laisser placer à la nouvelle année ; terrible enterrement et affreux baptême à la fois si l’on considère que votre soirée est animée musicalement, puisque dès lors, tout ce qui ressemble à un fond sonore immonde va y passer : Francky Vincent, Carlos, Queue-leu-leu et autres Danse des canards qui mettront l’année à venir sous le signe de la beauferie vont probablement se succéder (enfin surtout chez vous, pas chez moi).

Soudain, un silence quasi-complet tombe sur la soirée : les couverts ne font plus de bruit, les plats ont cessé leur valse incessante et les flûtes ne se rencontrent plus en tintant.

Les autistes de la Saint Sylvestre viennent de passer à l’action.

"Un feu d'artifice ? Je mets mon statut Facebook à jour et je regarde après"

Leurs téléphones portables viennent de bondir de la table où ils les avaient placés en attendant ce moment à leurs mains, et ils sont en train de taper message sur message à envoyer à leur répertoire, à leurs amis Facebook, à leur compte Twitter…

Oui, alors que vous vous êtes réunis pour célébrer la nouvelle année ensemble, ces hordes de dégénérés sont en train de mettre de côté la raison même de leur venue (passer un moment en bonne compagnie – si ce n’est pas le cas, pourquoi se sont ils déplacés ?) pour procéder à des envois de SMS génériques qui iront encombrer un réseau déjà bien surchargé par leurs semblables, moutons électroniques à la pointe de l’innovation technologique ; des conversations et des souhaits, il n’est plus audible autour de la table où vous vous situez que le tapotement machinal des claviers de téléphone et la respiration lourde de ces agents télégraphiques qui mettent de côté leur vie sociale réelle pour tenter de se donner l’illusion d’une vie sociale virtuelle, frétillant à chaque fois que leur téléphone vibre où émet le bruit horrible indiquant la réception d’un message.

Car oui, les SMS de bonne année sont à la courtoisie ce que les frères Bogdanov sont à l’esthétique : une aberration pure et simple.

Lorsque vous souhaitez la bonne année à quelqu’un, c’est l’équivalent d’un souhait de bonne journée : une classique formule de politesse traditionnelle, simplement étendue à une période donnée différente selon le cas. Or, chaque matin, il ne vient guère à l’esprit de qui que ce soit de souhaiter une bonne journée à tout ce que son téléphone compte de numéros : on se dit qu’on attendra de voir les gens pour leur souhaiter.

Et bien, pourquoi ne pas en faire autant pour la nouvelle année ? Pourquoi se sentir tenu par cet exercice auto-imposé consistant à faire fi de la soirée où l’on se situe pour, comme un mal élevé lambda, envoyer des messages depuis son téléphone ? Certes, on pourra tenter de s’en sortir par une pirouette sirupeuse consistant à dire que l’on envoie des messages aux gens que l’on apprécie ; oui mais là encore, si on les apprécie vraiment, on fera son possible pour les revoir rapidement, ce qui de fait, permettra de leur souhaiter une bonne année dans de bien meilleures conditions qu’au travers d’un sombre texto. Et si l’on ne peut les voir (ex : votre ami est ambassadeur de France en Thaïlande ou en prison – auquel cas pensez à lui souhaiter la Santé), une carte ou un mail feront aussi bien l’affaire et ne dérangeront en aucun cas le repas festif, puisque vous les enverrez plus tard. Raisonnement qu’il est possible de résumer au travers de la maxime “Tu vas le poser ton putain de téléphone espèce de sombre merde ? Ça peut attendre demain, jour que tu ne verras jamais se lever si tu continues.

Une excellente occasion de s'envoyer des cartes plus moches les unes que les autres

Par ailleurs, combien de ces autistes, persuadés qu’en sortant leur téléphone en plein repas pour faire abstraction des gens qui les entourent ils accomplissent un acte de politesse et de bonne éducation (ce qui fait rêver quant à leur capacité à de raisonnement), se diront “Hmmm, cette année, il faut que j’envoie un SMS original.”

Et qui dit original dit “Rigolo” ; rigolo comme dans “Tiens, je viens de t’envoyer un Powerpoint trop rigolo sur le Père Noël sur ta boîte mail” : c’est obligatoirement nul. Car oui, à minuit, chaque année, le sens de l’humour de 95% de la population se déclenche dans ce que nous appellerons une orgie de mauvais goût (qui ne contraste donc guère avec le fond sonore de bien des soirées évoqué ci-dessus).

Rigolo veut donc ici dire : faire un jeu de mot de merde avec “Bonne année“. Nous citerons donc : “bonne à nez“, “beaux nénés“, “banané“,” banane hé !“, etc ; vous en conviendrez, autant de messages qui sont des appels directs à une euthanasie rapide, brutale et douloureuse.

Aussi, afin d’éviter que votre soirée ne soit à partir de minuit qu’une sorte de repas gras durant lequel les convives passent leur temps à envoyer (et donc, par effet de masse, à répondre à leurs semblables) des messages depuis leurs téléphones (de plus, si l’un d’entre eux a mis du Christophe Maé en sonnerie de  réception de SMS, on franchira instantanément les frontières de la tolérance), je vous rappelle que votre table comporte divers ustensiles type couteau, fourchette, flûte ou bouteille de champagne brisée aux bords d’un rare tranchant, et qu’il convient de s’en servir pour pouvoir débuter la nouvelle année avec un geste qui permette à l’année à venir d’être meilleure que la précédente : se débarrasser de ces autistes.

Sur ces bonnes paroles, ma bonne éducation vous souhaite tout de même une bonne année 2010.

De mon côté, je vais préparer mes affaires : j’ai ouï dire que le GHB se mélangeait très bien avec le champagne. Et avec toutes ces jeunes filles occupées à surveiller leurs écrans de portable plutôt que leurs consommations ce soir à minuit, la Saint Sylvestre va décidément ne pas manquer à sa réputation de grande soirée de fête.