Jean-Kévin a une vie de merde.

Personne ne saurait dire si c’est réellement sa faute : non, sa famille ne l’aime pas spécialement, mais il ne les aime pas particulièrement non plus. Non, il n’a pas beaucoup d’amis, mais il faut dire qu’il ne se montre pas non plus incroyablement sociable. Non, son travail ne lui plait pas, et son chef ne lui confie que les tâches les plus ingrates, mais bon, il ne s’est jamais vraiment rebellé ou exprimé sur le sujet. Il n’a pas accompli grand chose jusqu’ici, n’en réalise pas plus en ce moment et n’a aucun projet pour son avenir. Bref, pour Jean-Kévin, hier, aujourd’hui et demain, c’est à peu près la même journée, rongé qu’il est par la banalité de son quotidien.

En tout cas, c’était le cas jusqu’au jour où ce mystérieux éclair l’a frappé alors qu’il s’apprêtait à descendre l’escalier l’emmenant vers la station Châtelet.

 Ha, quelle douleur terrible ! Et d’où provenait ce projectile froudroyant, dans cette journée grise, certes, mais sans orage ? Pourquoi l’a t il frappé lui et pas un voisin ? Nul ne le sait ; à son réveil à l’hôpital, Jean-Kévin a réalisé que quelque chose avait changé en lui. En se concentrant, il pouvait visualiser – au début très faiblement – un bout de page web ou une animation flash devant ses rétines sans même avoir besoin d’un ordinateur ou d’un modem. Au bout de quelques temps, alors que tous les médecins se perdaient en conjecture quant au fait qu’il n’aie pas eu une seule égratignure bien qu’un éclair l’aie frappé de plein fouet, Jean-Kévin était capable de contrôler les pages qu’il faisait apparaître devant lui. Il était devenu un internaute sans connexion, un homme au pouvoir immense, qui pouvait se connecter n’importe quand et depuis n’importe où à hardware.fr, cochonland ou encore viedemerde ; il pouvait par la simple force de sa pensée lâcher un com’ sur un skyblog avant d’aller en l’espace de quelques secondes sur une dizaine de forums pour balancer des horreurs et insultes aptes à le défouler et à lui procurer un immense sentiment de puissance. Il était devenu…

Jean-Kévin, l’homme-troll

Le troll est une sorte d'Eric Zemmour anonyme

Car oui, telle est la terrible histoire des trolls ; au début, ce sont des gens comme vous et moi (enfin surtout vous quand même, une fois encore), et puis un jour, d’une manière ou d’une autre, ils accèdent à un pouvoir surnaturel : ils se connectent à internet. Qu’importe la manière pour ce faire, les faits sont là ; une fois dans la place, dôtés de ce super pouvoir, comme tout super héros qui se respecte, ils se couvrent d’un masque pour mieux protéger leur véritable identité avant d’aller procéder à leur oeuvre, souvent destructrice.

Car oui, le troll sème mort et destruction sur son chemin ; là où le viking remontait les fleuves à bord de son fier drakar avant de s’en prendre à un monastère franc/une ferme isolée/un comptoir marchand, lui remonte les câbles internet aidé de son clavier plein de miettes de choco-BN avant de s’en prendre à un blog BD/un skyblog/ un forum. Et là où le viking finissait sa journée en faisant rôtir un moine tout en violant un mouton dans une orgie d’hydromel, le troll la finit plutôt en faisant réchauffer une mini-pizza au micro-ondes tout en violant un sopalin dans une orgie de Red Bull (parce que ça donne trop d’énergie et qu’il en faut pour tenir jusqu’à 4h du mat’ devant son écran). Quelle vie faite d’aventures, de raids sauvages et de dangers !

Mais finalement, quel processus pervers suit le troll avant d’attaquer sauvagement et sans vergogne un site innocent, le souillant comme une vulgaire pucelle au Copa Cabana lors d’une soirée mousse ? Et bien d’abord il lui faut choisir…

Le motif

Pas de crime sans mobile, ou bien alors, on parle de troll non-prémédité, ce qui peut arriver lorsqu’une discussion dégénère et que l’un des participants craque et s’en prend violemment à un autre. Attention, de la violence internet, pas de la violence physique : on parle quand même d’internautes, pas de guerriers aux muscles huilés. Mais bref, alors, quel motif pour troller ? Il y en a une infinité, mais arrêtons-nous sur les principaux

- La sale journée : un incident a perturbé le troll sous sa véritable identité (son Iphone vient de tomber en panne, il a retrouvé sa génitrice en train de s’accoupler avec un poney ou bien pire, il a eu cours de sport ce matin) ; le troll ne pouvant déchainer sa rage sous sa véritable identité et dans le monde physique (il est beaucoup trop faible pour cela), il compte bien se passer les nerfs dans un endroit où il fait trembler les riches & les puissants : internet.

- La déception amoureuse : depuis des mois, il suivait le blog de Pierrette Jolicul, une célèbre blogueuse célibataire. Dans les com’, il lui faisait compliment sur compliment et la défendait de tous les vilains trolls qui s’en prenaient à elle. Mais un jour, Pierrette a trouvé un homme pour s’occuper d’elle, et ce n’était pas son commentateur transi d’amour. Frustré et jaloux, il exprimera donc son désarroi lors d’un festival de mauvaise foi aigrie en expliquant à Pierrette que son style est devenu à chier et qu’il ne reviendra plus. Lui qui la défendait des trolls, il bascule donc bêtement du côté obscur pour une amourette ridicule. Tiens, je viendrais pas de faire de synopsis des épisodes I, II et III de Star Wars en une seule phrase moi ?

- Le revanchard : l’humanité l’a rejeté… l’a moqué… il les revoit, ces jeunes filles le pointant du doigt en pouffant dans la cour de son lycée ; mais n’avait il pas le droit de porter des chaussettes dans ses sandales ? Et était-ce sa faute si maman lui faisait ses ourlets trop haut ? Ne pouvaient elles voir que sous ses apparences un peu rustres se cachait un coeur gros comme ça ? Ha, la société l’a rejeté ! Ha c’est comme ça ! Elle va voir, la société qui ne voulait pas de lui, et c’est en tremblant et en le suppliant qu’elle l’implorera de revenir ; mais il sera trop tard ! Son oeuvre destructrice sera déjà accomplie ! *placer ici un passage audio du Fantôme de l’Opéra*

- Le misanthrope : en fait, il vous déteste et vous hait profondément, tout simplement. A tel point que vous le dire lui occupe le plus clair de son temps.

Défiguré dans un affreux accident de machine à café, JuZtiZ_666_92 se venge depuis en violant des skyblogs sans défenses

Le lieu

Où donc le crime sera t-il commis ? Le choix de celui-ci respecte toujours scrupuleusement quelques paramètres essentiels ; il faut que l’on puisse y mettre des commentaires (c’est jusque là normal), qu’il y aie plus d’un participant à la conversation (le but du jeu étant d’attirer un maximum de personnes dans son piège, il faut choisir un endroit peuplé), et que l’on puisse y rester anonyme (parce que bon, pour vivre heureux vivons masqués), ce qui est le cas de la plupart des sites internets pour le plus grand bonheur du posteur filou. Avec un peu de chance, le thème de la conversation se prête à l’exercice, mais ce n’est pas une obligation, au contraire, puisque plus le sujet est consensuel et non-sujet à débat, plus le troll peut y voir une occasion de démontrer ses compétences hors-du-commun de déviation du sujet et de provocation.

 La cible

Le troll peut choisir une cible de deux manières.

D’abord, il peut utiliser la technique dite du "troll à lunette" ; celle-ci consiste à choisir parmi la foule des personnes en train de s’exprimer un seul et unique posteur, qui semble un poil plus faible que le reste du troupeau et à lui coller une grosse cartouche bien provocante dans la gueule s’adressant directement à lui. Dès lors, la cible est généralement à terre puisqu’elle ne comprend pas trop ce qui vient de se passer, et le troll n’a plus qu’à attendre qu’un autre posteur vienne lui porter secours ("C pa genti ce ke ta di à Narut-0du12") pour l’abattre à son tour. D’autres posteurs viendront encore, et subiront probablement le même sort ; depuis son écran, le troll est hors de portée et se moque que l’on lui tire dessus, ça ne l’atteint pas derrière son écran ; l’important, c’est qu’il puisse tirer toutes ses cartouches sur la foule des passants.

Seconde option, la technique dite du "troll à fragmentation" ; il s’agit ici de s’en prendre non pas directement à un posteur précis mais de balancer un bon gros commentaire qui tache dans le tas ; tous les posteurs touchés par celui-ci le signaleront en y répondant, et le troll n’a plus à son tour qu’à leur répondre. C’est un peu comme la pêche à la dynamite : vous balancez dans la mare et vous attrapez ce qui remonte. Peu subtil, mais personne n’a dit que le troll devait l’être.

Le moment

Le troll peut attaquer à peu près tout le temps, mais il a quand même quelques préférences : le moment où tout le monde est d’accord (histoire d’être sûr d’être bien visible), le passage où un débat venait de se calmer, ou à l’exact contraire, au coeur de la bataille lorsque des gens argumentent intelligemment pour les forcer à passer dans la sauvagerie la plus totale dans la forme en oubliant le fond. Le troll peut donc malgré tout attaquer n’importe quand par surprise, c’est un peu sa blitzkrieg à lui.

Un troll à lunette guette sa proie sur les forums du Monde.fr

Le moyen

L’arme du crime est toujours la même : un bon vieux commentaire bien lourd. Cependant, il connait quelques variantes malgré tout, que l’on peut distinguer ainsi :

- Le pavé dans la mare : il s’agit ici de prendre le sujet de la discussion, d’estimer dans quel sens l’avis général semble pencher (à l’aide d’une bonne relecture ou d’un doigt humide pointé en l’air), et donc de pencher dans le sens totalement inverse en utilisant des arguments caricaturaux et grossiers dont l’objectif est évidemment de toucher la cible en l’éclaboussant honteusement d’une eau croupie et puante proche de la flaque d’urine. Une technique utilisée majoritairement par les jeunes trolls car très accessible, et ne demandant pas d’avoir dépassé le stade pipi-caca.

 – Le magazine people : un poil plus élaboré mais guère trop non plus, le troll décide ici d’utiliser comme outil majeur un argument qui n’a rien à voir avec la conversation comme "De toute manière untel suce des bites", ce qui est, vous en conviendrez aisément, un point d’argumentaire majeur, efficace et sans fioritures. Le côté "un poil plus élaboré" tient dans le fait que le troll tente de donner une crédibilité à ses affirmations en faisant référence à des conversations précédentes liées au dit untel ; il faut donc connaître un minimum son sujet (et donc l’avoir étudié depuis un certain temps). Exemple : "Oui mais machine c’est une trainée, souvenez vous de ce qu’elle a posté le 12 Août ou encore le 30 Janvier" ; aussitôt, toute personne défendant l’honneur et l’intégrité du citoyen en question se verra traité de "groupie", et l’engrenage de réparties moribondes pourra commencer. Si quelqu’un fait remarquer au troll qu’il n’est pas forcé de rester sur ce blog à longueur d’année pour observer  sa victime, il répondra alors probablement qu’on est dans un pays libre et pourra continuer son chemin vers le point Godwin au petit trot.

- L’argumentation lourde : citer Kant, Marx, Spinoza et Machiavel dans un commentaire, ça vous pose son homme. Le but est ici d’étaler une certaine culture pour présenter son avis comme le produit d’années de recherches objectives sur le sujet, et donc, indiscutable ; et une fois cela fait, de le comparer à ce que racontaient les autres commentateurs pour leur expliquer qu’ils ne racontent que de la merde depuis des heures et qu’ils feraient mieux de rentrer chez eux (le tout dit sur un ton un poil plus grivois et malapris). Evidemment, le vrai troll n’a jamais lu ces auteurs et se contente de pages wikipédia pour donner l’impression qu’il a une certaine culture. Sur internet, c’est amplement suffisant.

La conséquence

Les commentateurs s’insurgent contre ce personnage malpoli et/ou dont l’avis les choque honteusement et se mettent en tête qu’ils vont lui apprendre les bonnes manières ou le convaincre que la vérité est ailleurs en moins de 5 minutes dans un recoin obscur du net, à l’aide d’arguments comme "tu peux pas dire ça" ou "tu n’es pas gentil", ce qui étonnament, marche peu. Et évidemment, plus on répond au troll, plus celui-ci revient à la charge pour en remettre une couche, car voyant que son piège attire de plus en plus de visiteurs. Et si jamais quelqu’un découvre qu’il est bel et bien un vilain troll, dès lors, celui-ci s’en défendra avec la pirouette habituelle "Ha, ça y est, c’est parce que mes propos dérangent que vous me rejetez" (le troll aime se faire passer pour un justicier, rapport avec ses points communs avec les super-héros, à commencer par l’identité secrète, donc), et il ne devrait donc plus tarder à atteindre promptement, là encore,  le point Godwin.

Enfin, après une journée passée à être malmené, quelqu’un s’intéresse au troll, lui parle, le trouve terrifiant et tente de s’opposer à ses pouvoirs ; il est l’objet de l’attention, celui dont on murmure le nom le soir pour effrayer les enfants qui refusent d’aller au lit. Ce sentiment de puissance titanesque finit même par surpasser les capacités du corps frêle du troll à contenir tant de force et ce dernier doit donc rapidement aller trouver une douche pour apaiser cette tension dans un long râle aigü.

Les restes de l'appareil d'un internaute ayant tenté de tenir tête à un troll

Comment lutter contre le troll ?

Le troll n’existe que sur internet ; dans la vie de tous les jours, celle où il prend le risque de se faire casser la gueule, il est invisible, inaudible et inodore (sauf lorsque quelqu’un le regarde fixement, auquel cas une odeur de méthane se dégage rapidement autour de lui dans un léger bruit de pétarade liquide). Aussi, en éteignant votre écran, vous découvrirez que le troll disparait instantanément : il n’existe tout simplement plus.

"Oui, mais si je veux rester dans la conversation, comment puis-je le tuer ?" direz-vous avec raison. En aucun cas en usant de violence verbale : le troll est grossier et ne cherche qu’à vous transformer en être grossier à votre tour ; non plus en tentant de le raisonner : c’est un troll, c’est marqué dessus, tout de même. Si vous administrez le site, le bannir n’est qu’une solution temporaire : le troll, satisfait d’être devenu si indésirable que l’on tente de le repousser tentera de revenir à la charge en changeant de compte, d’IP, etc pour devenir la terreur de la petite communauté virtuelle que vous administriez jusqu’ici paisiblement. Tenter la carte de la violence physique ne marchera pas non plus : son pseudonyme est rarement Didier_Artois_7_rue_du_braconnier_Le_Croisic, et il est relativement difficile de retrouver l’importun ; de plus, cela ne pourrait que renforcer son sentiment de frustration. L’ignorer pour l’étouffer est une solution très intéressante, mais attention : votre inaction risque de l’encourager à multiplier les attaques un moment avant de se lasser ; il veut être sûr que vous ayez bien lu ce qu’il a écrit, quitte à le réecrire en majuscule en vous accusant de faire exprès de ne pas voir ce qu’il écrit (ce qui est vrai) car il serait porteur de vrais propos qui dérangent l’ordre établi bien pensant (ha, si Pierre Poujade avait eu internet !) ; enfin, vous pouvez utiliser la méthode dite du "psychiatre" consistant à l’écouter et à répondre "Hmmm hmmm", "D’accord", "Je vois, en effet" ou éventuellement à affirmer votre total soutien à ses propos tout en y adjoignant un lien vers un site d’aquariophilie ou de jardinage pour faire bonne mesure ; ainsi, vous l’avez lu, vous lui avez même répondu, que peut-il demander de plus ? Attention cependant, une fois encore, même mourant, le troll continue de brailler comme un âne. On y peut rien, c’est comme ça, c’est important pour lui de faire du bruit sur internet. Ca lui fait du bien.

FAQ

 – On parle d’internet comme des "autoroutes de l’information" ; puis-je abandonner mon troll sur une aire ?

Vous pouvez effectivement éventuellement l’abandonner ailleurs, comme sur le site Le Post où il devrait se sentir comme chez lui.

- Mon troll a perdu de son agressivité, il a le poil terne, poste moins souvent et semble ailleurs, que faire ?

Faites le castrer, c’est souvent de là que viennent ses problèmes de concentration.

- Mon troll apparait à heures fixes, est-ce là une sorte d’entité informatique semi-consciente tentant de s’en prendre à la race humaine ?

Non, c’est juste qu’il sort du collège à 17h et qu’à 19h30 maman l’appelle à table, alors il ne peut guère faire autrement.

- Comment le troll se reproduit il ? Puis-je faire rencontrer un ou une partenaire au mien ?

Le troll ne se reproduit que par contamination ; s’il trouve le moyen de suffisamment frustrer quelqu’un, il y a alors une chance que ce dernier devienne un troll ou pire, adhère à l’UMP.

- Finalement, quelle est la différence entre un troll et un odieux connard quelconque ?

Le connard fait ça sur son propre site et non chez les autres ; et surtout, il le fait avec classe : là où le troll tente de se faire passer pour un être supérieur, le connard l’est, tout simplement.

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