La soirée est animée, et pourtant, je cherche encore ce que je peux bien y faire. Lucille pend sa crémaillère et je crois qu’il serait bien présomptueux, même de ma part, de déclarer que je connais un quart des présents. L’appartement est immense, mais nul fumoir pour s’y isoler ou boudoir pour y chasser les gueuses, il faut cohabiter avec des étrangers bruyants et incultes qui vous expliquent sans vergogne qu’ils sont de vrais amateurs de whisky, pourvu qu’il soit mélangé avec du coca. N’y a t-il pas un limes ou une Grande Muraille apte à nous protéger de tels barbares ? Et si cela ne se limitait qu’à un goût – souvent excessif – pour les mauvaises boissons, mais non : l’une des jeunes filles du groupe qui squatte les assises autour de moi n’a de cesse de courir entre son pouf et un petit ordinateur portable qui semble contenir toute la playlist de la soirée. Plus les morceaux défilent, plus je me sens vieux. Bon sang, mais qu’est-ce que je suis venu faire ici, déjà ?

Un morceau s’achève, et la jeune simili-DJ me jette un regard amusé, un peu élitiste :

"Il était cool ce morceau, hein ?"

Je lance mon détecteur à ironie, mais celui-ci ne me renvoie aucun écho. Flûte. Elle le pense vraiment.

"Hein ? Oui, oui, sûrement. Ca me rappelle un peu l’autre là…
- Qui ça ?
- Raaaah, celle qui passe son temps à parler d’elle-même là, même dans ses chansons, rhooo… moi et les noms… hmmm
- 98% des chanteuses le font, ça m’aide pas.
- Mais siiiiiii, l’autre là, qui fait plein de clips chorégraphiés où tous les danseurs n’ont d’yeux que pour elle…. non, ça va me revenir.
- Oui, nan mais ça aussi elles le font toutes !
- Non mais celle là elle… rhaaa, elle aime bien se mettre en bikini ou dans des tenues soit disant "sexy" et mimer l’acte sexuel ou faire plein de références au cul toutes les dix minutes !
- … ouais, une chanteuse lambda quoi.
- Oui, évidemment. Ah, sinon, elle met des grosses lunettes et des gros chapeaux des fois.
- Haaaan c’est Lady Gaga ! Nan mais elle a trop un univers à elle Lady Gaga ! Elle est in-croy-able, fallait commencer par ça ! Elle ne fait jamais rien comme les autres."

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Toi aussi, cherche les différences sur cette image entre Lady Gaga et n'importe quelle chanteuse lambda

Détecteur à ironie ? Toujours rien ? Diantre.

Car, oui, amis lecteurs, le "phénomène", Lady Gaga, son "univers personnel", "unique", "inimitable", celui qui fait vibrer des millions de personnes pour des raisons qui m’échappent encore, n’est rien d’autre qu’une énième chanteuse qui aime parler d’elle, porter des tenues supposément sexy, faire référence au flirt, aux fesses et à l’amour dans ses clips & chansons, et s’entourer de hordes de danseurs pour faire plus cool. Le tout vendu sous des appellations impliquant moult superlatifs.

Aujourd’hui, je vous propose donc mes bons, de nous intéresser à Lady Gaga. Ce qui nécessite des efforts et de l’imagination pour trouver cela intéressant, mais vous pouvez le faire, j’en suis sûr.

Alors, qu’est-ce qu’une Lady Gaga ?

Stefani Joanne Angelina Germanotta, jeune poupon aux joues roses et aux fesses dodues, est venue au monde le même jour qu’un Benjamin Castaldi et la même année qu’un Tchernobyl (wikipédia est votre ami, pour le coup), c’est dire.  A 4 ans, elle apprend à jouer du piano seule, mais constate très vite que l’instrument est diablement limité puisqu’il est fort difficile d’en jouer tout en dansant de manière coquine ; elle se tourne donc plutôt vers le chant, ce qui facilite grandement les mouvements de son petit corps. Rapidement, Stefani a un côté  salope artiste que nul ne peut ignorer (surtout pas sa baby sitter, qui en fera les frais) ; ses parents, forts désappointés par ce manque total de pudeur, décident de l’envoyer chez les nonnes apprendre les bonnes manières. Hélas, les malheureux parents envoient leur enfant au Couvent du Sacré Cœur, sans savoir que l’établissement est… disons… probablement plus un nid à schnouf qu’à bonnes sœurs, puisque Paris Hilton y a fait ses classes et que l’on voit bien comment on lui a enseigné l’interprétation du "Aimez-vous les uns les autres". Effectivement, la chose ne rate pas : au sortir du couvent, Stefani entame des études musicales en parallèle d’une carrière de gogo-danseuse. Les sœurs ont réussi leur mission d’éducation, c’est indéniable.

Passons sur les quelques aventures malheureuses que notre héroïne peut avoir tant avec les labels qu’avec la cocaïne, et allons droit au but : Stefani devient Lady Gaga en constatant que la plupart des spectateurs s’endorment avant d’avoir fini de prononcer son nom véritable, et choisit donc un pseudonyme suffisamment simple pour que même un oursin puisse le retenir : Lady Gaga, officiellement en hommage à la chanson de Queen "Radio Ga Ga", puisque malgré son "univers très personnel", même son nom est une repompe. Enfin un hommage. Oui, comme Tarantino "Je ne copie pas, je fais des hommages". Les deux sont d’ailleurs logiquement amis.

Bref, Lady Gaga va par la suite sortir les morceaux & clips qu’on lui connait, et devenir une célébrité mondiale, oui madame. Et histoire d’attirer l’attention sur elle de temps à autres, elle n’hésite pas à se fringuer n’importe comment lors d’une cérémonie ou d’un évènement médiatisé pourvu que ça fasse parler d’elle, et bien évidemment, ça marche, puisqu’il faut bien vendre des journaux people (vous savez, ces journaux que personne ne reconnait acheter mais qui pourtant continuent à vivre depuis des années ; ceux que vos copines disent "lire chez le coiffeur" pour justifier leur connaissance encyclopédique des amours de Brad Pitt).

Alors évidemment, là, certaines personnes lisant ces lignes vont me dire "Ouiiii mais noooon mais c’est pas n’importe quoi ce qu’elle fait, c’est juste que tu comprends trop pas son univers personnel, t’es trop nul", et éventuellement ajouter "Et si c’est si facile, vas-y, explique comment faire pour devenir la prochaine Lady Gaga !"

Sans soucis mes bons amis.

En France, on a pas de talent, mais on a des grenouilles

Car dans mon garage, j’ai bricolé à partir d’une R19, d’un amiga 500 et d’une boîte à rythme le Gaga Generator X-200. Grâce à celui-ci, vous allez pouvoir copier comme des porcs rendre hommage à Lady Gaga à volonté. Sans plus attendre, je vous propose donc de découvrir toutes les clés pour devenir une star de la même manière que Lady Gaga. Il va donc vous falloir :

Un pseudonyme

Le pseudonyme, c’est très important ; il faut qu’il soit à la fois simple et un peu "cool" ; "Lady Gaga", c’est l’association d’un titre un peu pédant  (et donc cool) et d’un nom consternant (mais simple) pour obtenir un pseudonyme tout ce qu’il y a de plus efficace. D’après mon Gaga Generator, vous devriez pouvoir faire carrière mesdemoiselles en prenant des noms comme Baroness Gigi, Queen Mary (si vous avez de grosses fesses), ou Countess Lala. Oui, j’oubliais de préciser : mieux vaut être une fille pour essayer de copier Lady Gaga. C’est important, surtout quand on va en venir aux passages des bisous lesbiens et des bikinis brillants. Messieurs, cependant, si l’un d’entre vous décide de faire carrière sous le pseudonyme de "Lord GayGay", vous pouvez avoir une chance de renverser Lady Gaga. Mais attention tout de même, le chemin sera long et difficile.

Des vêtements à la con

Lady Gaga n’a pas plus d’imagination que vous, moi (aucune chance), ou même que Zaza la truite. Tout ça pour dire qu’elle obéit à une règle simple pour choisir ses tenues, la règle dite du "Jeu des personnages". Vous avez déjà joué à ce jeu, où il vous faut deviner un personnage réel ou non ? Et bien c’est un peu pareil : vous choisissez un personnage, réel ou non, voire un objet, et vous fabriquez une tenue proche de la sienne (mais en plus moulant, faut attirer le chaland quand même), puis vous laissez le dit costume cloué à un arbre 24h en face d’un camp de gitans roms gens du voyages caravaniers. Le lendemain, venez récupérer les restes, et hop ! Votre demi-tenue saccagée sera idéale sur scène.

Attention ! Si vous êtes en panne d’inspiration ou que la tenue vous déçoit, pensez à porter des grosses lunettes ou à vous mettre un truc dans les cheveux (coupe ridicule, chapeau moche) pour détourner l’attention. Et n’oubliez pas : plus le leurre est gros, mieux ça marche.

D’après mon Gaga Generator, nous pouvons donc reconnaître par exemple : Iron Man, Cendrillon, un pirate, Minnie, une brosse à chiottes,  le Petit Chaperon Rouge, un jarret de porc… Éventuellement, en cas de panne totale d’inspiration (ex : le clip "Telephone"), il suffit de prendre le thème d’une scène et de le transformer en accessoire moche : ex, à la pause clope dans la prison, notre héroïne portera des grosses lunettes en clopes, au moment de la pause cafette, une coupe de cheveux en canettes…

Bref, la règle est simple : si vous êtes inspirée, vous prenez un personnage et/ou une tenue et vous en faite une version racoleuse artistique, sinon, vous prenez le thème d’une situation et vous en faites un accessoire. Vous pouvez par exemple arriver demain au bureau avec deux gobelets de café dans les cheveux et/ou en lunettes, vous faire une robe en photocopies, etc, tout le monde devrait dire que vraiment, vous avez un univers trop personnel et original quoi.

C’est pas plus compliqué que ça. Vraiment, quel univers unique.

Lady Gaga, The Courgette Monster

De la musique (un peu)

Hein ? Parce qu’il faudrait faire de la bonne musique en plus ? Pas de problèmes, après étude, notez bien que toutes les chansons de Lady Gaga c’est avant tout et dans TOUS ses morceaux :

  • Un fond electro avec enchainements de 4-5 notes identiques qui se succèdent
  • Une boîte à rythme en mode "clap dans les mains" (j’ignore le terme exact)
  • Des effets electro dans tous les sens

Eventuellement, pour justifier le tout, vous pouvez dire que ce que vous faites est forcément bien, puisque comme elle, vous vous inspirez de David Bowie et Freddie Mercury. Attention à ne pas dire de conneries : si vous citez Pierre Perret et Francis Lalanne comme muses de votre art, votre carrière s’arrêtera aussitôt. Essayez de citer des gens cools, un peu comme Justin Bieber qui a déclaré dernièrement "I feel like the Kurt Cobain of my generation, but people just don’t understand me." (véridique).  Et voyez où est Justin Bieber : ça marche.

Pour les paroles, faites au plus simple, quitte à répéter le même mot en boucle ou à dire des choses qui ne signifient rien (ex : Rah rah ha ha ha ha). Vous n’avez quand même pas pris un pseudonyme facile à retenir pour écrire des chansons qui ne le sont pas.

Et le plus fort, c’est que même en écrivant des paroles pareilles, vous trouverez encore des gens pour dire que vous êtes géniale. Formidable.

Des clips qui font le buzz, comme on dit chez les jeunes

Là, le secret réside avant tout dans le fait de faire une véritable scène d’introduction, en général longue et chiante, histoire de dire que vous produisez carrément de véritables "mini-films". Il est même possible d’interrompre le clip pour mettre des dialogues ; n’oubliez pas : plus il y a de scènes, plus vous changez de tenues. Plus vous avez de tenues conçues selon la méthode expliquée ci-dessus, plus vous êtes originale. Plus vous êtes originale, plus vous êtes géniale et on parle de vous.

En dehors de ça, n’oubliez pas d’appliquer tous les poncifs navrants des clips : danser en sous-vêtements/guêpière/bikini, se frotter un peu à tout ce qui passe ou même par terre, mimer des trucs sexuels, faire quelques scènes où vous faites des bisous lesbiens (c’est trop rebel’ et trop hot), dire que les garçons sont bêtes et les filles cools, et faire un ou deux trucs un peu décadents, genre vous habiller en noir. Trop décadent, le noir.

Ah oui, et faites du placement de produit. Beaucoup, plein. Des marques partout. Non seulement ça financera le tournage du clip (car tout le monde pense que le clip est de vous, ainsi que les costumes, alors que non, en fait), mais en plus vous pourrez derrière vous marrer en disant à vos fans que vous ne faites les choses que pour l’art et toucher le cœur des gens. Rien à voir avec le fric. Et en plus, ils vous croiront : c’est extraordinaire.

Mais grâce à vos scènes d’introductions, faux dialogues et tenues qui détournent l’attention, les gens confondront "clip commercial racoleur" et "art".

Danser comme Scrappy

Scrappy, c’est mon chien. Viens là Scrappy, viens… tiens, regarde, qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ? Mais oui gros pépère, c’est un cacheton d’ecsta ! Tiens, goûte ! Hmmm, c’est bon hein ? Hein ? Ho ? Tu as la pupille dilatée dis donc. Essaie de bouger pour voir ; voilà : pauvre Scrappy ! Comme tes mouvements sont chaotiques ! Tu bouges par à-coups  brusques en prenant des poses ridicules. Et de temps à autres tu fais un leeeeeent mouvement.

Et bien voilà : Lady Gaga, elle danse pareil. Parfois, elle fait même carrément le chien (je vous laisse vérifier tout le clip "Bad Romance", l’un des plus exemplaires). Vous n’êtes pas convaincus, là, chez vous ? Essayez devant votre ordinateur pendant que personne ne vous regarde : tapez un rythme du pied, et à chaque fois que votre pied frappe, changez la pose de vos bras de la manière la plus ridicule possible (pensez à faire des contorsions avec vos mains en même temps, imitez un petit chien à qui on balancerait du 220). Vous voyez ? Vous n’avez pas l’impression vous-même de danser comme Lady Gaga ?

Tinkerbell, chorégraphe de Lady Gaga

Je vous l’avais dit.

Bon, par contre, arrêtez maintenant, vous avez vraiment l’air ridicule. Elle aussi, mais vous n’êtes pas payés autant pour le faire.

Voilà ! Désormais, vous savez tout grâce au Gaga Generator X-200. Et surtout n’oubliez pas : tant que vous détournez l’attention des gens sur le fait que vous n’êtes qu’une énième chanteuse-à-clips-racoleurs avec vos tenues, lunettes & trucs dans les cheveux, tout devrait bien se passer. Alors faites le régulièrement. De toute manière, si quelqu’un vous accuse de copier, contentez-vous de dire que vous ne faites qu’un hommage.

Bon, qu’est-ce que je venais faire à cette soirée moi déjà ?

Ah, oui : Lucille habite juste en face de l’hôtel où est descendu Justin Bieber ce soir, et il y a une excellente ligne de tir depuis son balcon.

Tu vas voir à quel point je vais te rapprocher de Kurt Cobain, petit con.

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