Le monde moderne manquerait d’aventure.

Voilà bien un triste constat que vous pouvez entendre ou lire, de-ci de-là, au travers de la complainte de celles et ceux qui regrettent l’absence de continents à découvrir, de cartes à tracer ou de tribus à contacter. Affalés dans le quotidien banal de nos sociétés occidentales, ils ne peuvent que constater que les rares épopées modernes se suivent par Facebook, Twitter ou autre informations entendues entre deux chroniques humoristiques de piètre qualité diffusées dans de modernes émissions fourre-tout où se croisent “people”, hommes politiques, humoristes et journalistes dans un grand capharnaüm supposé dépeindre la France d’aujourd’hui.

Alors que pourtant, au coeur même de nos cités se dressent des donjons qui, bien que quotidiennement explorés par des hordes d’aventuriers brutales et odorantes, continuent d’attirer jour après jour de nouvelles victimes tout en poussant les anciennes à revenir. Bruyants, lumineux, encombrés, ces lieux maudits de tous mais acceptés par chacun hantent notre quotidien comme autant de spectres ricanant. On les appelle…

Les grandes surfaces

 

Vue subjective d'un aventurier moderne

Temples de la consommation où se succèdent les “fêtes” (grands-mères, secrétaires, Halloween, Saint-Valentin et autres étrons consommables) qui rythment la vie de nombre d’entre nous (mais si, on connait tous des gens qui fêtent toutes ces âneries avec une ferveur quasi-religieuse), sites regorgeant de trésors payables en 18 fois à seulement 18% d’intérêt (parce que merde, même au RMI, il est obligatoire d’avoir chez soi un écran plat et une cafetière à capsules), lieu incontournables du ravitaillement du frigo, nous avons tous franchi un jour la porte automatique menant à cet enfer moderne (enfin, personnellement, j’envoie Diego, mon homme de main, s’occuper de ces tâches de bas-étage : je déteste me mélanger à la plèbe grouillante).

Aujourd’hui, lecteur, tel un fidèle héritier de Sun Tsu, je vais m’arrêter sur l’Art des Courses. Qui sont ces hordes qui se pressent en permanence en ces lieux ? Comment en sortir vivant ? Pourquoi le type avec le caddie devant moi me fait toujours chier ? Procédons par étape et commençons tout d’abord avec…

La typologie des clients

Qu’importe le magasin que vous fréquentez, on retrouve toujours les mêmes archétypes, pantins manipulés par le Grand Capital, qui, après avoir vidé le liquide céphalo-rachidien de ces êtres malheureux, les laisse errer pour l’éternité dans ces temples modernes. Ils sont nombreux, et leur nom est Légion.

Le Vieux

Le vieux est la créature la plus connue des grandes surfaces. On le reconnait de loin au fait qu’il est tout courbé sur son caddie ou qu’il se trimbale un vieux cabas à carreaux. Accessoirement, il dispose souvent au sommet de son chef un signe distinctif de son appartenance à la tribu des vieux : béret de la même couleur que son cabas, chevelure dispersée d’un blanc sale, ou pour les plus fiers, toupet coloré en mauve, orange ou autre couleur parfaitement improbable que seul le vieux peut trouver attractive. Quand on a plus l’âge de conduire une voiture, on fait du tuning sur sa moumoute, c’est comme ça. Le vieux est un être qui est le plus souvent à la retraite (mais ça pourrait changer ces prochaines années), aussi a t-il toute la journée pour faire ses courses. Mais, être pervers qu’il est, le vieux vient toujours aux heures d’affluence, créant une sorte de Rush Hour rhumatologique qui ne cesse d’étonner les plus jeunes. Pourquoi ne vient il pas quand il pourrait être  tranquille ? Réponse simple, ami jeune : le vieux veut te faire chier ; et c’est bien normal, il n’a que ça à faire de ses journées. Certains s’étonneront aussi de trouver des hordes de vieux à 8h du matin devant la grande surface, patientant devant le rideau de fer, alors qu’ils ont la journée pour y aller ; point d’étonnement : le vieux a souvent une certaine nostalgie pour le rideau de fer qui, comme il le dit souvent “Tenait à distance les cocos et les rastacouères“ .

Mon conseil : Pour éviter le vieux, il suffit d’aller faire ses courses à l’heure des Feux de l’Amour.

La famille Pleupleu

La famille Pleupleu est constituée d’un nombre compris entre 3 et 18 personnes, pour la plupart disposant de cordes vocales incroyablement développées. On reconnait la famille Pleupleu de loin, tant le cri strident de ses marmots faisant un caprice ou le hurlement de la mère appelant Brian-Matthéo de sa grosse voix supposant qu’elle a emprunté les testicules de son mari avant de se fumer une douzaine de paquet de gauloises est aisément reconnaissable. La famille Pleupleu avance toujours en ligne, pour bloquer un maximum de personnes derrière elle, laissant ainsi aux mâles égarés l’occasion d’admirer la formidable croupe de la matrone, qui n’est pas sans rappeler l’Hindenburg. La famille Pleupleu fait toujours ses courses à une heure totalement improbable, tant tous ses enfants devraient être à l’école à cette heure-ci ou en train de faire leurs devoirs. Mais à la place, ils se roulent à vos pieds en faisant des mimiques qui laissent supposer qu’ils sont habités par le démon, hurlant qu’ils veulent la voiture de police Playmobil, bordel de merde.  La famille Pleupleu dispose d’un don incroyable : elle est la seule source sonore capable de couvrir temporairement le doux son de la musique diffusée dans la grande surface (où, curieusement, on écoute jamais Radio Classique), ce qui permet de la localiser instantanément si jamais vous veniez à la chercher. La famille Pleupleu a toujours dans le caddie un truc qu’elle n’a pas les moyens de se payer, ainsi qu’une BD de blagues sur les blondes. Enfin, ce beau foyer ambulant est le meilleur argument contre la démocratie, comme le disait Winston Churchill, puisqu’elle a le droit de vote.

Mon conseil : Pour mettre en déroute la famille Pleupleu vous bouchant l’issue d’un rayon, faites vous passer pour un contrôleur de la CAF.

 

Vous connaissez une seule personne ayant une VRAIE raison d'en avoir une ?

Oreillette-Man

Oreillette-Man est un con. On a beau chercher, on a jamais trouvé comment le qualifier autrement. Comme il a une oreillette, on pourrait supposer que c’est pour pouvoir répondre à des urgences en permanence ; il est probablement médecin, négociateur anti-terroriste, ou autre spécialiste dont l’esprit d’analyse doit être disponible à toute heure du jour et de la nuit pour sauver des vies. Mais en fait, non : il est manutentionnaire intérimaire chez Manpower, et trouve juste que l’oreillette, ça fait trop cool. Comme Jack Bauer. Il trouve toujours un moyen de justifier son besoin d’un “kit mains libres“, du genre “Comme ça je peux pousser mon caddie en même temps que je téléphone” , parce que oui, si on suit son raisonnement, un caddie, c’est trop lourd pour le pousser d’une main. Ses bras sont constitués à 90% de beurre et à 10% de biscuit : c’est une sorte de Kinder Bueno pour anthropophage. Comme tous les possesseurs d’oreillettes, Oreillette-Man parle fort pour que tout le monde puisse savoir qu’il demande à Sylvie s’il ramène du riz Uncle Ben’s ou du Carrefour. Et comme tous les possesseurs d’oreillettes, Oreillette-Man se sent en sus obligé de regarder les gens quand il cause. Ce qui donne l’impression quand vous le croisez qu’il est en train de vous demander si ça va ; alors qu’en fait non, il parle à son copain Jojo. Et en plus, il ne comprend pas pourquoi vous le regardez comme ça : il est en train de passer un coup de fil sans téléphone en vous regardant fixement, qu’est-ce que ça a d’extraordinaire ? Oreillette-Man a besoin de passer des millions de coups de fils, jusqu’à la caisse, où il continuera d’appeler Erwan pour savoir si c’est chez lui qu’il a oublié son chargeur samedi soir. Malgré son besoin constant d’être en communication avec tout le monde pour un oui ou pour un non, Oreillette-Man fera bien attention à ne pas dire un mot à la caissière. Attention : Oreillette-Man peut être une femme, ça n’empêche pas.

Mon conseil : n’hésitez pas à parler avec lui au prétexte qu’il donne l’impression de vous parler. Embrouillez-le, obligez le à raccrocher, rendez-le fou. Jusqu’à ce qu’il se décide à faire ce que tout possesseur d’oreillette devrait faire : se rendre jusqu’en Mordor pour y lâcher l’objet dans le feu de la Montagne du Destin.

La bande de jeunes

Contrairement à une idée répandue, la bande de jeunes n’est pas forcément constituée de racailles : elle peut tout aussi bien être un assemblage de personnages plus ou moins riches, mais présentant tous un goût pour cette aberration qu’est le jean taille basse qui donne l’impression qu’ils marchent le froc sur les chevilles. La bande de jeunes n’est présente que dans des endroits bien précis : le rayon alcools, le rayons apéritif, et éventuellement, le rayon jeu vidéo. On la reconnait, outre à ses vêtements, à son don pour s’encombrer d’un type qui, là encore, parle fort (mais moins que la famille Pleupleu), mais surtout, rit bêtement. Obligation lui est faite de répéter 3 fois la même blague genre “Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé Toto ! Hé ! Hé ! Toto ! (avez-vous remarqué comme le jeune peut continuer d’appeler un type en boucle même si ce dernier ne l’entend pas, plutôt que de se rapprocher de lui ?) Hé  ! Hé Toto ! Tu vas au rayon capotes ? *Rire de hyène* Hé Toto ! C’est par là le rayon capotes ! *Rire de hyène* Toto ! Ho ! Toto ! Hé ! Tu veux des capotes ? *Rire de hyène*”. Le jeune prend 20 minutes à prendre la moindre décision, tant il hésite sur le whisky à prendre, alors que chacun sait que c’est pour le mélanger avec du coca, parce que sinon, c’est pas bon et ça pique. A ce titre, il encombre souvent certains passages, occupant un peu plus d’espace que d’autres, puisque ce dernier a besoin d’utiliser ses bras de manière très importante pour s’exprimer. C’est ce que Kamel Ouali appelle de “l’expression corporelle“, et que le reste du monde convient donc de nommer “de la merde“.

Mon conseil : le jeune n’est pas dangereux ; bien qu’il fasse peur aux vieux parce qu’il est bruyant et agité, il est bien incapable de vous faire du mal : en supposant que vous marchiez d’un bon pas, son jean-taille basse l’empêchera de dépasser le kilomètre à l’heure, et ne pourra donc jamais vous rattraper, quoi que vous lui disiez.

 

Petit jeu : quelle est la vitesse de pointe maximale de ces individus ?

Le Sébastien Loeb

Certains d’entre nous prennent le mot “courses” au sens littéral : sitôt qu’ils sentent entre leurs mains moites la froide barre du chariot, les voici, haletant, qui se lancent à toute allure dans leur mission de ravitaillement. Souvent aidés d’un copilote qui leur indique qu’il y a un virage sec dans 25 mètres à gauche pour arriver au rayon papier toilettes (avez-vous remarqué que c’est toujours au moment d’acheter de quoi s’essuyer le popotin, ou une fort belle brosse pour récurer tout cela que l’on croise sa voisine mignonne ; difficile d’engager la conversation dans ces moments là : “Oui, j’aime le papier double épaisseur, il faut dire que je fais des étrons particulièrement gras, ma belle, vois-tu” ou “Cette brosse ? L’ancienne a fondu, puisque je m’en servais un peu trop ; je peux te dire que vu ce que j’envoie à l’égout, si les ours polaires manquent de banquise, j’ai de bon gros îlots à leur proposer.” mais je m’éloigne du sujet), ils font déraper le caddie avec une précision redoutable. Rapides, agiles, puissants, ils sont les rois de la grande surface, jusqu’à ce que les embouteillages les freinent dans leur élan.

Mon conseil : Pas d’inquiétude d’être percuté : le Sébastien Loeb se fait de plus en plus rare, tant depuis la fin du XXe siècle, les grandes surfaces ont arrêté de s’équiper en caddies 4 roues motrices, plus agiles, pour mettre en place des chariots ne disposant que de deux roues aptes à pivoter, réduisant ainsi drastiquement les possibilités de pilotage, et de fait, le nombre de pilotes. Pour la sécurité de tous.

Cela étant dit, il serait complexe de nous arrêter sur tous les archétypes des grands magasins ; passons donc directement à la suite : comment survivre dans ce qui est le Koursk des caddies ? Je vous propose donc quelques pages de mon dernier ouvrage “Man vs Wild : survivre à Shoppy“, petit carnet auquel les plus grands experts en stratégie ont participé afin de vous conseiller et vous aider dans vos moments de solitude en grande surface. Bonne lecture.

 

Maintenant, plus d’excuses : de l’aventure, il y en a près de chez vous. Et vous voilà fins prêts à l’affronter.

Hardi, compagnons.