Diable, mais que se passe t-il ici ?

Je rentre de vacances, je pose mes valises, et à peine ai-je fini de vider celle contenant les restes d’une étudiante autrichienne que voici que je découvre qu’en mon absence, il y a eu moult réactions, ici et ailleurs, autour du film La Planète des Singes : Origines. Loin de moi l’idée de vouloir critiquer une seconde fois ce formidable film dans lequel des primates deviennent intelligents et s’aperçoivent qu’on les prend ouvertement pour des cons, en fait, je voudrais plutôt aborder une autre question surgissant régulièrement par ici, et ma foi, fort simple s’il en est :

Un scénario doit-il être crédible dans un divertissement ?

Si pour nombre de commentateurs, la réponse est évidente (les amateurs de Plus Belle la vie étant en général les premiers à répondre avant de retourner s’épouiller), cela ne signifie pas pour autant qu’elle soit identique d’une personne à l’autre. En effet, ces derniers jours, le film a provoqué moult conversations écrites comme orales dans lesquelles on trouvait l’argument ultime en cas de citation des nombreux problèmes de l’intrigue : "Non mais les incohérences, on s’en fout : on va au cinéma pour se divertir, pas pour se prendre la tête." (non parce que visiblement on ne se rend pas bien compte à quel point les choses logiques prennent la tête des gens et les empêchent de se divertir : c’est connu, si quelque chose tient debout, ça fait chier)

Gloop le singe, ex-critique de cinéma entré en dépression après avoir découvert l'espace "l'avis des spectateurs" sur Allocine

Qui n’a jamais entendu ou lu ce discours ? Qui n’a jamais eu le droit à une explication à base de "Mais on y va pas pour l’histoire…" ou autre variante du propos précédent ? Et concernant tous types de films, hein, pas forcément uniquement ceux à base de remix velus de Prison Break.

Soyons clairs : ce discours en lui-même est une formidable incohérence.

Je m’explique.

Le marché du film réagit, comme beaucoup de choses, à l’offre et à la demande.

Par exemple, imaginons qu’Avatar ait eu un total de 100€ pour son budget effet spéciaux : les aventures de mecs peints en couleurs flashy courant les bois en string auraient laissé penser aux spectateurs qu’ils étaient devant un documentaire sur le bois de Boulogne. Et il est fort probable que le film n’aurait pas connu le même succès. On peut penser la même chose d’Inception : et s’il y avait eu un problème avec la musique, et que celle-ci avait été remplacée par une intégrale de Carlos ? Voir Léonardo Di Caprio sauter en tous sens en ouvrant le feu sur moult ennemis sur fond de "Big Bisou" aurait probablement eu du cachet, mais le public aurait sûrement souligné qu’il manquait un gros quelque chose au film. Enfin, la Planète des Singes aurait certainement eu moins de bonnes critiques si Andy Serkis avait laissé la place à Francis Huster pour les expressions faciales de César (pour les dialogues, par contre, c’était bon).

De fait, en raison des lois de l’offre et de la demande, depuis des années maintenant, les budgets de certains domaines ont explosé, à commencer par celui des effets spéciaux : puisque l’on sait que le public attend un minimum dans le domaine et ne demande qu’à être bluffé, on lui offre toujours plus. Et heureusement, vu le prix des places de ciné.

Pourtant, moult spectateurs continuent de dire ouvertement "Oui, le scénario est à chier, mais on s’en fout : ne changez rien".

Résultat : la demande de bons scénarios étant minime, l’offre l’est aussi. Alors qu’encore une fois : pour le même prix, et juste en arrêtant ce discours, la demande étant plus sérieuse, l’offre le serait aussi. Mais non : sans aucune raison, il semblerait que moult personnes demandent volontairement à ce que l’on se foute de leur gueule et que l’on tire tout vers le bas. Ce qui est tout de même formidablement beau : ça revient à expliquer ouvertement que l’on veut payer au même prix des choses de qualité moindre.

Dire "Oui, l’histoire est merdique, mais la vache, qu’est ce que les effets spéciaux sont bons !", ça revient à dire "Bon, d’accord, quelqu’un vient de chier dans mon assiette, mais la sauce est bonne, non ?". Et pourtant, tous les jours, partout, vous trouvez des pinpins pour continuer de défendre le "On s’en fout".

Présentons la chose autrement : mettons qu’une équipe de film prépare un blockbuster. Le film va s’appeler "Cowboys vs Mimi Mathy", et table sur un budget relativement raisonnable : 10 millions de dollars (à titre d’exemple, La Planète des Singes : Origines en a demandé 93) ; ni une, ni deux, elle trouve un scénario sur un coin de table que je vous donne : "Dans la petite ville de West Fall, Joe Marshall est un maréchal ferrant sans histoires. Seule Daisy, la chanteuse du Saloon The Mary Sue parvient à le tirer de son quotidien banal de rude travailleur de l’Ouest. Mais c’est sans compter sur un groupe de bandits qui provoque le déraillement d’un train de l’Union à proximité de la paisible cité : un wagon de produits chimiques expérimentaux se renverse, transformant une petite habitante qui passait en monstre-nain ravageur… PS : Joe embrasse Daisy à la fin suite à une situation critique, et le noir meurt, contrairement à Poopy le chien". L’équipe sait déjà que son scenario est bourré de problèmes (bourré, Maurice le scénariste l’était aussi lorsqu’il a pondu la chose, un train de pastis ayant déraillé près de sa caravane) divers et variés, et hésite à recruter des gens pour le relire et le corriger. Pour cela, il suffirait de payer un pinpin 10 000$, ou toute une équipe à 100 000$ (et encore, en tablant haut) dans le doute. Soit entre 0,1% et 1% du budget. Une paille quand on a déjà sorti quelques millions de dollars.

La tournée publicitaire a déjà commencé.

Mais grâce aux spectateurs, l’équipe ira plutôt claquer tout ce pognon aux putes : en effet, elle lira et entendra très distinctement partout sur le net "Merder les effets spéciaux, la musique ou autres est un crime, mais l’histoire, vous pouvez l’écrire avec un étron, c’est pas grave, ne dépensez surtout pas de pognon là-dedans." ; si la chose fera la richesse d’Olga la Goulue, la célèbre péripatéticienne connue sous le nom de "Nettoyeuse de l’A5", elle n’en fera pas moins pleurer des larmes de sang aux spectateurs qui ne demandent même pas un bon scénario, mais juste un truc qui se tient. Un film, quoi, une histoire racontée avec des images et du son. Mais il faut croire que ça dérangerait certains.

Dans un monde parfait, les gens iraient jusqu’au bout de leur logique : d’un côté, on aurait des films, et de l’autre, des clips cinématographiques. Comprendre que dans le premier cas, on raconterait une histoire avec un début, un milieu et une fin, et de l’autre, on dirait juste "Les mecs, vous voulez en prendre plein les yeux, avoir de la musique qui dépote et pleurer comme des fontaines devant moult moments héroïques et adieux tragiques ? Aucun souci : on a décidé de juste faire un énorme clip contenant plein de scènes sans histoires particulières mises les unes derrière les autres et toutes plus impressionnantes et prenantes l’une que l’autre. On ne vous prend pas pour des cons : on ne met même pas de scénario décérébré, on vous propose juste du spectacle." ; ça aurait le mérite d’être honnête pour tout le monde, et probablement d’en mettre plein les mirettes aux amateurs de grand spectacle. Qui n’auraient plus à se taper 1h00 de dialogues aléatoires servant simplement à justifier 30mn de bataille apocalyptique.

Mais non, définitivement : soucieux de faire n’importe quoi, une partie non-négligeable de la population dit "Oui, je sais que c’est n’importe quoi, oui, je sais qu’on me prend ouvertement pour un con, mais s’il-vous-plaît, continuez comme ça : n’essayez surtout pas de faire mieux pour le même prix, c’est moi qui vous le demande. Je paie mon ticket de cinéma suffisamment cher pour avoir le droit de défendre le fait qu’il n’y a aucun problème à ce que tout le fond des films que je regarde soit totalement merdique. Quand bien même ça tirerait tout le monde vers le haut d’avoir des trucs de meilleure qualité et que ça ne changerait rien pour moi si je n’en avais vraiment rien à faire".

Je ne comprends pas bien : quel est le but de ces défenseurs du mauvais et du nase ? Ces paladins de l’incohérence, qui défendent coûte que coûte le fait qu’il ne faut surtout pas faire d’efforts ? Ils veulent juste se faire défoncer la mâchoire à coups de clé à molette ? Ils sont nés avec un QI de 330 et veulent qu’on les abrutisse pour qu’enfin ils puissent se mêler au bon peuple et se sentir chez eux ? Ou sont-ils, au contraire, complètement cons et fiers de le revendiquer ?

Je l’ignore.

Mais en tout cas, je crois que je vais me faire scénariste de blockbuster : c’est le seul métier où le public vous demande ouvertement de ne pas vous fouler et défend toutes vos fautes professionnelles là où il se montre intraitable, voire élitiste, avec tous vos autres petits camarades des autres secteurs.

Remarquez, des gens au discours incohérent qui défendent des scénarii incohérents, techniquement, c’est cohérent.

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