Lecteurs, lectrices.

Aujourd’hui encore, je reçois du courrier de la part de l’un d’entre vous, hanté par de lourdes questions existentielles ; permettez-moi donc de partager avec vous cette saine lecture. Lisons donc.

« Cher Monsieur Connard,

Jusqu’à la semaine dernière, j’étais un homme riche et adulé ; certes, pas autant que vous, mais chaque jour dans mon bel uniforme blanc, je faisais rêver quantité de vacancières aux poches débordant de pognon. Or, suite à une sombre histoire de manoeuvre ratée (avez-vous déjà essayé de faire un créneau avec un paquebot ? C’est un peu comme une R19, les clignotants en moins, mais passons), je me retrouve sans emploi. Du coup, je me demandais si vous ne connaîtriez pas une autre filière où je pourrais continuer de fréquenter des nanas aussi riches que niaises, et où aucune compétence ne serait requise pour briller de mille feux.

Amitiés,

Francesco S.

P.S : Vous me devez bien ça, sinon je raconterai aux carabiniers ce que vous avez fait à cette jeune enseignante tchèque au large de Malte.« 

Cher Francesco, je comprends bien évidemment votre désarroi, aussi imaginez-vous bien que si je vous réponds ce jour, c’est bien parce que je veux vous aider par pure bonté, et pas du tout à cause de votre mystérieux post-scriptum (je ne vois pas du tout de quoi vous voulez parler, et par ailleurs, je vous rappellerais que vous m’avez aidé à la lester, alors, hein, ho, attention canaillou).

Aussi, je vais vous confier un formidable secret : il existe bien un domaine dans lequel aucun talent n’est exigé, et qui permet de fréquenter de la blogueuse mode en veux-tu en voilà, créature niaise et aux poches débordant de pognon s’il en est. Et ce domaine c’est…

La photographie lifestyle

Si vous ne connaissez pas le principe, sachez qu’il est assez simple à résumer : longtemps, on a pensé que la photographie était une sorte d’art, demandant pratique, attention et inventivité pour approcher la maîtrise ; on trouvait même dans ce milieu des cours et formations pour armer les photographes en herbe afin de les aider dans leur longue et difficile quête du cliché parfait. Si en ce temps, le monde vivait heureux, amateurs et professionnels pouvant disserter en paix tout en échangeant autour de leur passion commune, on raconte qu’un jour, un vieux scientifique qui tentait de faire revenir d’entre les morts la seule femme qu’il avait jamais aimée se mit en tête de composer une mixture capable de donner vie à ce qu’elle touchait ; or, sa femme de ménage, qui était d’un naturel plutôt tête-en-l’air, confondit quelques temps plus tard, alors qu’elle s’apprêtait à faire une machine, le produit avec la lessive : à peine avait-t-elle fermé la porte de la salle d’eau que du hublot, une lumière étrange se mit à filtrer.

Quelques heures plus tard, quand la soubrette revint pour étendre le linge, quelle ne fut pas sa surprise ! Une chemise à carreaux particulièrement laide, le genre de truc que seul un scientifique veuf et à demi-fou pourrait décemment acheter, avait pris forme humaine. On aurait pu imaginer qu’elle aurait pris l’apparence d’un bûcheron en hommage à son apparence originelle, mais une surdose de minidoux dans la machine en avait fait un coupeur de bois un peu chochotte, le genre qui aime trop la nature pour l’abîmer, et qui se met deux doigts dans la gorge pour vomir après chaque lampée de sirop d’érable pour essayer de ressembler aux garçons des magazines.

Bref, si la chemise était vivante, elle était toujours con comme du coton : le premier hipster était né.

« Je déteste être heureux : c’est bien trop populaire »

Bien sûr, la légende ne dit pas ce qu’il advint des autres vêtements qui étaient dans la machine ce jour là, mais il est assez évident de deviner qu’ils donnèrent naissance à d’autres créatures de classe ultra-bobo du même genre ; on peut ainsi voir ce qu’est devenu un vieux débardeur, un t-shirt avec des tâches de graisse de saucisse, une serviette de table de 1976, ou encore un slip.

Or donc, les hipsters, ces créatures crypto-branchouilles à mi-chemin entre une blogueuse mode et un des philosophes maudits qui hantent les skyblogs ont rapidement découvert la photographie, qui a un gros avantage par rapport au dessin ou à la peinture : le matériel coûte cher. C’est donc forcément plus chic qu’un foutu crayon ou qu’un pinceau usé. Et rapidement, pour ne pas faire dans le classicisme absurde de nos sociétés, ils ont inventé le concept de « Photographie Lifestyle« , dont l’avantage est de ne demander ni talent, ni technique.

Mais alors, qu’est-ce que c’est ? Parce que je parle, je parle, mais comme à mon habitude, je m’égare et m’écarte du sujet. Voyons donc.

Si j’essayais de penser comme un hipster, c’est-à-dire, que je m’enfonçais un tournevis dans le nez jusqu’à me gratouiller le cerveau, je dirais que la photographie Lifestyle, c’est la poésie des petites choses, la beauté des instants spontanés et naturels qui ponctuent nos vies et que nous ne prenons pas le temps de coucher sur papier glacé ; c’est le regard complice entre deux êtres qui s’aiment, l’étincelle dans l’oeil du penseur solitaire, la magie d’une feuille chutant en virevoltant par une belle soirée d’automne avant de se poser dans l’onde claire d’un ruisseau oublié.

Bon par contre, vu d’un oeil extérieur, la photographie Lifestyle, c’est à peu près l’opposition complète de cela : c’est tout sauf spontané, et à peu près aussi poétique qu’une heure d’écoute de C.B de routiers.

Mais plutôt qu’un long discours, essayons de comprendre avec des exemples illustrés comment cela fonctionne, et passons déjà en revue le matériel nécessaire à une bonne séance de photographie Lifestyle :

  • Une tenue à la con, qui fait « celui qui s’en fout » alors qu’au contraire, tout est sélectionné avec soin pour faire le plus j’m’en foutiste possible.
  • De grosses lunettes. Obligatoire, même si vous n’en avez pas besoin normalement.
  • Une coupe de cheveux contestable, et/ou comprenant une grosse mèche, mais attention ! Pas plus bas que le sourcil, la mèche ; au-dessus, c’est trop « normal« , en-dessous, c’est trop « émo« . Pour les filles, dans le ton des blogueuses modes, la frange façon casque prussien de 1870 est obligatoire.
  • Une pilosité faciale aléatoire, mais de préférence, soit une barbe entretenue avec soin, soit une moustache taillée avec amour. Les filles, encore une fois, votre frange suffit déjà à cacher 70% de votre visage : n’en rajoutez pas.
  • Un appareil photo. Le plus cher possible, de préférence, parce que plus ça l’est, mieux c’est. Qu’importe si vous n’êtes pas foutu de vous en servir : ça fait sérieux. Ho, sinon un vieil appareil, c’est bien aussi. Mais racheté cher, dans une boutique spécialisée, hein.
  • Un Mac. Pas parce que vous préférez, ou que vous avez un besoin spécifique, mais parce que c’est plus in.
  • Du pognon. Plein, beaucoup, mais pas à vous : travailler, c’est un truc trop populaire. Un vrai artiste/philosophe voyage, réfléchit et cherche l’inspiration, de préférence aux frais de Papa et Maman. Vous apprendrez par la suite comment contourner ce sujet douloureux en mettant toujours en avant vos coûteuses activités tout en expliquant que vous, vous êtes « au-dessus de ça » quand on parle argent, parce que c’est vulgaire et réducteur.
  • Un blog. Ce n’est pas obligatoire, mais pour vos photos, c’est mieux ; après tout, vous allez vous autoproclamer photographe, alors autant le faire en public. Choisissez l’interface la plus sobre possible, casez de l’anglais partout et essayez au maximum de mettre des trucs poétiques/paroles de chansons de groupes du siècle dernier ou de la scène underground New-Yorkaise dans vos titres de posts si possible.

Vous êtes fin prêt ? Alors partons à l’aventure pour un exemple de séance photo dans la nature, parce que la nature, c’est bio, et donc cool.

Si vous étiez un être humain normalement constitué, l’une de vos photos de la nature magique ressemblerait à ceci :

Hoooo le truc de ringard : des arbres verts !

Mais comme on peut le constater, tout cela est bien trop normal pour être acceptable ; le photographe Lifestyle parle de la vie, des petits instants et de la mort prochaine, donc forcément, chez lui, la forêt est en automne toute l’année, même s’il faut passer par Photoshop pour que ce soit le cas. Allez hop, pouvoir du Lifestyle, en avant !

Ça y est, c’est l’automne dans mes yeux et l’hiver dans mon coeur, on se rapproche du ton recherché

Bien : on se rapproche doucement. Mais ce n’est pas encore ça : un vrai photographe Lifestyle ne photographie pas les choses de la vie contrairement à ce qu’il prétend, il se photographie LUI (et pourquoi pas ses potes s’ils sont sympas) ; rien à voir avec de l’égocentrisme : c’est de l’art, tas de mauvaises langues. Nous allons donc, pour mieux comprendre ce concept, demander à une créature proche du hipster de poser pour nous : le Playmobil. En effet, tout comme le hipster, on peut clipser plein d’accessoires au Playmobil, les enfants rient en le montrant du doigt et les parents peuvent les garder des années au fond d’un garage. De fait, cela fera un sujet parfait ; Playmobil shérif assurera donc le rôle du photographe qui se prend en photo.

Cependant attention, car il y a un piège ! Vous, vous êtes en train de vous dire « Ah, on prend le bonhomme en photo en fait ? Bon, ok, je vais cadrer« , mais surtout pas malheureux ! Le cadrage, c’est pour les nuls ! Pensez à respecter le schéma ci-dessous lorsque vous glissez votre oeil dans le viseur de votre appareil.

La technique, c’est pour les faibles : un appareil hors de prix suffit à devenir un bon photographe

Vous avez bien compris le principe ? Fort bien ; prenons donc en photo notre cible en prenant bien soin de la mettre dans un endroit qui n’a rien à voir avec le reste ; c’est ce qui donne le côté « spontané » à la photographie. Oui, parce qu’en dehors de ça, niveau spontanéité, v’la l’affaire : ça vous arrive souvent, vous, dans les bois, d’être pris en photo par vous-même sans vous en apercevoir ?

Mais bon, peut-être sont-ce des licornes qui subtilisent discrètement les appareils aux photographes Lifestyle avant de leur tirer le portrait et de rendre le bien ainsi emprunté ? Le fait de prendre la photo avec des sabots expliquerait pas mal le cadrage, cela dit ; voyons donc ce que cela donne avec notre Playmobil.

Il a l’air heureux, là, comme ça au fond des bois, pas vrai ? Grave erreur !

A cet instant de notre exercice, certains s’exclameront « Et bien voilà qui est fait ! Après cette dure journée de labeur photographique, je peux rentrer chez moi en toute sérénité« , mais ha ! Que croyez-vous, mécréants ? Qu’un photographe Lifestyle bâcle ses oeuvres ? Nenni ; un crime monstrueux apparaît sur cette photo qui serait taxée par le moindre hipster de « ridicule » : le personnage sourit.

Vous êtes un photographe Lifestyle ! Un fucking poète ! Un Rimbaud habillé en Dolce & Gabbana ! Croyez-vous vraiment que vous pouvez vous permettre d’apparaître heureux, vous, philosophe maudit ? Non. C’est pour ça que sur TOUTES les photos de ce genre, on peut retrouver le personnage l’air pensif. Mais attention, pas juste le regard dans le vide ou inexpressif, hein, le truc complètement surjoué façon Nicolas Cage, tant le hipster est aussi mauvais acteur que photographe : n’hésitez pas à en faire des caisses ! Fixer un point invisible de la caméra en faisant la gueule, regarder le plafond l’air très concentré car il y a probablement un truc très intéressant dessus, ou carrément les sourcils froncés voire la tête dans les mains façon grosse prise de tête, à vous de voir, mais n’oubliez pas : soyez complètement artificiel ! Le Lifestyle, c’est un peu Francis Huster photographe qui vous vanterait les mérites de la spontanéité.

Demandons à notre cobaye de bien vouloir faire une vraie photo typique des énergumènes de notre étude et de bien vouloir effacer sa joie de vivre de son visage et de nous faire sa plus belle « Poker face« .

La spontanéité est un art.

Merci shérif. Là, nous venons d’ores et déjà de bien avancer : n’oublions pas que si quelqu’un sourit sur une photo, on pourrait soupçonner que ce ne soit pas spontané ; alors que s’il joue super mal la réflexion profonde du genre « Hmmm, je pense souvent à la mort de Kiki mon hamster« , il n’y a aucun doute, on sent que la photo a été prise à l’insu de la cible.

Mais il manque donc encore un élément essentiel pour être vraiment Lifestyle : du flou partout, façon « j’ai complètement loupé ma photo parce que j’étais encore en mode Macro mais on va dire que c’est artistique » . Si jamais vous n’arriviez pas assez à louper votre photo, n’oubliez pas de rajouter du flou via votre logiciel de retouche (votre Mac est là pour ça) en haut et en bas de l’image, parce que ça fait cool et pris sur le vif.

« Mais puisque je vous dis que c’est artistique bordel, bande de béotiens »

Et hop ! Voilà, vous avez une VRAIE photo Lifestyle : des couleurs orangées et/ou filtrées (n’hésitez pas à utiliser instagram à fond), le photographe lui-même pas cadré qui prétend qu’il ne savait pas qu’on le prenait en photo, et que vraiment, cette histoire de licorne pickpocket, c’est crédible, et un jeu d’acteur qui fait rêver les petits et les grands.

En suivant ce schéma, vous pouvez donc, à volonté, prendre des photos « Lifestyle » sans JAMAIS avoir besoin de démontrer la moindre compétence ou once de talent !

Alors évidemment, j’entends déjà râler les photographes autoproclamés en question qui s’exclameront que « Ah ! Robert Capa lui-même faisait des photos floues et mal cadrées, et elles sont rentrées dans l’Histoire ! Le Lifestyle est un art déjà reconnu, philistin !« . Et en effet, c’est un excellent argument : chacun se souvient de cette photo prise le 6 juin 1944, mais il faut rappeler ce petit détail : quand Capa prenait ce genre de photo, c’est souvent parce qu’il pataugeait dans l’eau pendant qu’on l’arrosait à la MG-42, ce qui, vous en conviendrez, est une situation bien trop rare au sein des communautés hipsters qui ne sont pas assez souvent exposées au feu à mon goût.

Ainsi, si par exemple, on avait confié des appareils photos aux mains de photographes Lifestyle plutôt qu’à des gens un peu talentueux, la face de l’Histoire en aurait été changée, prenons ci-dessous quelques exemples :

Si l’on en croit la dernière photographie, le côté artiste raté des hipsters aurait pu faire prendre un sacré tournant à la guerre froide en 62.

Voilà donc, mon bon Francesco, comment tu peux recommencer une nouvelle carrière ne nécessitant rien à part du pognon pour continuer à fréquenter de la blogueuse mode en te faisant passer pour un artiste maudit, et ce, sans te fatiguer à essayer d’être compétent.

Alors, bien sûr, j’entends déjà des forbans s’écrier « Ahahah, quelle grosse caricature ! Le Lifestyle, c’est bien plus complexe que ça, ce n’est pas du tout juste un truc pourri avec un terme anglais pour sonner cool où l’on se prend surtout en photo soi sous tous les prétextes ou des clichés ratés !« 

Et je répondrai : ah oui ? Alors dans ce cas, prenons sans préjugés une référence du milieu pour vérifier.

Je vous laisse tout simplement savourer. Chhhhht. On y trouve même une célèbre blogueuse mode, gage de qualité.

Vraiment : savourez. Il n’y a rien à ajouter.

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