« Patron, patron !« 

La porte du salon s’ouvrit violemment, laissant paraître le visage rubicond du malheureux Diego, essoufflé et roulant des yeux paniqués. S’avançant en direction de son auguste – et modeste – maître, l’humble employé tenta de se reprendre quelque peu, réajustant sa tenue en profitant du fait que son supérieur soit occupé à observer quelque chose par la fenêtre. Sans se retourner, ce dernier leva son verre de brandy avant de s’enquérir du motif ce raffut.

« Hé bien Diego, que se passe t-il ? 
- C’est… haaa… le… haaa… le… »

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Me retournant pour constater le lamentable et dégoulinant état de celui pourtant payé à avoir un minimum de tenue, je me permis de sourciller, exprimant ainsi mon désarroi avec force.

« Diego, la dernière fois que je t’ai vu si essoufflé, c’était la fois où il avait fallu rattraper cette joueuse de volley-ball suédoise qui s’était échappée du coffre. Tu te souviens quand j’ai dû lancer ma pelle dans ses jambes pour l’arrêter ? Quelle belle soirée cela fut.
- Haaa… certes Monsieur mais je… haaa… c’est important ! Vous allez… apprécier. Voyez plutôt… »

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Se saisissant prestement d’une télécommande, le brave garçon alluma la télévision voisine, y faisant paraître des images de bruyantes manifestations, d’incendies et de diverses mais généreuses oeuvres de pilosité faciale. M’approchant quelque peu, je constatai bien vite que Diego semblait attendre, béat, une quelconque réaction de ma part.

« Qu’est-ce ? Il y a encore une nouvelle chaîne ? Canal Sarrasin à vue de nez, non ? J’imagine que Black & Decker ne se pressent pas pour occuper leur espace publicitaire, ce serait un peu pour eux comme se proposer de sponsoriser Sébastien Chabal.
- Monsieur !
- Mais je ne sais pas mon bon, aide-moi ! Je ne vois pas !
- Mais ces gens Monsieur, ces gens ! Ils réalisent votre rêve ! 
- Réaliser le concours du plus bel air grognon ?
- Non ! Ils sont en colère… parce que quelqu’un a fait un film pourri ! »

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Surpris par cette nouvelle, j’en lâchai mon verre de brandy. Je ne pris même pas la peine de réagir lorsque Diego, comme il se devait, se jeta au sol pour sauver la précieuse boisson d’un sort funeste. Tout au mieux, je posais un pied sur son dos pour m’approcher un peu plus du téléviseur et observer les manifestations de colère qui y apparaissaient.

En France, il y avait 20 manifestants selon la police, 25 selon les organisateurs, et 3,6 millions selon Marine Le Pen

« Mais alors, qu’est-ce qui a décidé ces gens à enfin hurler contre l’immense foutage de gueule qu’est le cinéma actuel ? Ils ont vu Prométhéus ? Non, laissez-moi deviner : le dernier Batman ! Ou… hmmm, non, une rediffusion d’Avatar qui a mal tourné peut-être ?
- Non Monsieur : il s’agit d’un film vraiment pourri. Ils se sont sentis insultés en le voyant.
- Oui, c’est bien ce que je dis.
- Ah mais non, mais là c’est juste parce que c’est religieux.
- Diable ? Vous voudriez dire qu’insulter la foi serait intolérable là où faire de même avec l’intelligence serait considéré comme « de l’industrie de loisir » ? 
- Je ne l’aurais pas dit ainsi Monsieur, mais il semblerait que ce soit ainsi. »

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Diego ponctua sa phrase d’un gémissement, alors que je basculais un peu plus mon poids vers mon pied d’appui habilement situé sur le dos du personnage. Me baissant seulement pour me saisir du verre de brandy qu’il tenait encore dans la main, je supposai qu’il était temps d’aborder un sujet des plus importants lorsque l’on parle de cinéma : la notion de cohérence.

Car vous aussi, vous avez peut-être connu cette scène : alors que vous êtes avec quelques amis à profiter d’une soirée de bon goût (comprendre : sans Time’s Up ni Jungle Speed), voici que la conversation dérive vers le cinéma. La chose est abordée de bien des manières, mais alors que vous riez joyeusement d’une abominable incohérence laissée au coeur d’un film, voici que l’un des convives fronce ses sourcils très fort. A peine avez-vous le temps de voir l’attaque venir, que déjà, le vil fripon a déjà lâché son fiel sous la forme de cette célèbre maxime :

« Haaan, mais c’est qu’un film !« 

Et arguant que dans ce cas, on pourrait aussi reprocher à Harry Potter de faire de la magie, aux personnages de Star Wars de voguer dans l’espace à folle allure, ou à Marty de retourner régulièrement dans le futur. Alors la cohérence, pffff, tu vois, bon, hein, dis.

Dans ce cas, permettez-moi de vous indiquer la procédure à suivre : tout d’abord, riez poliment, et proposez à l’auteur de pareil propos de vous accompagner en direction du bar pour reprendre quelque chose à boire. Souriez, abondez dans son sens, donnez d’autres exemples de films à base de magie, super-pouvoirs ou autres pour l’encourager, bref, soyez compréhensifs. Posez délicatement une main amicale sur son dos, afin d’appuyer l’envie que vous avez d’aller discuter avec lui, puis, après quelques pas, profitez de ce point d’appui pour y appuyer très fort jusqu’à ramener la gueule du malotru contre votre genou. Une fois celui-ci à terre, se tenant le crâne en baignant dans son sang, l’expression de votre trouble devrait être satisfaite, et vous pourrez commencer à lui expliquer son tort.

Car, allez savoir pourquoi, il se trouve que pour beaucoup de gens, un film cohérent est obligatoirement un film réaliste (et donc passablement chiant puisque sans explosion à chaque fois que quelqu’un fait tomber ses clés). Les érudits de soirée (comprendre : ceux qui savent taper Wikipédia dans Google) vous parleront probablement même de « suspension consentie de l’incrédulité » pour exprimer en termes d’expert pourquoi les incohérences, on ne peut pas les reprocher au cinéma, puisqu’il s’agit de cinéma, et donc bien de choses improbables.

En fait, à les écouter, non seulement ce serait normal, mais en plus, ce serait un pan entier du 7e art. On peut alors parler de « suspension consentie du cerveau » face à ces gens qui vous expliquent donc avec force arguments que si vous rechignez quand on vous refile de la daube, c’est parce que vous n’y comprenez rien puisque ce doux fumet d’étron qui embaume vos narines est en fait NORMAL. Hmmm, d’accord, c’est intéressant. Intéressant comme dans « Pourquoi ai-je envie d’avoir recours au napalm sur mon prochain ?« 

Ne pas confondre avec une « ablation consentie du cerveau ». Si vous ne savez pas ce que c’est, regardez fixement cette image.

Jeunes gens, comprenons bien la différence fondamentale qu’il y a entre deux choses en matière de récit, fut-il oral, écrit, ou cinématographique (je ne parle pas des romans-photos, qui sont des choses n’appartenant pas à notre univers) : le n’importe quoi et le n’importe comment.

Le n’importe quoi

Raconter n’importe quoi, au cinéma, c’est possible. L’histoire d’un mec qui peut voler pour peu qu’il porte slip et cape, d’un type qui peut faire des potions de polymorphie parce qu’un vieux barbu s’est proposé de l’emmener dans un vieux château à l’âge de 11 ans pour lui apprendre la magie, ou même celle d’un type voyageant dans le temps pour aller sauver les gens de leurs erreurs passées (comme par exemple, la nomination de Manuel Valls à autre chose qu’au Ministère des Calembours), vous pouvez bien faire ce que vous voulez.

J’entends par là : il y a quand même bien eu un mec pour écrire « Abraham Lincoln – Chasseur de vampires », alors c’est vous dire si l’on peut écrire n’importe quoi sans encombre. D’ailleurs, pour ma part, quand je veux lire des trucs à des années-lumière de la réalité, je lis l’éditorial du Figaro.

A partir du moment où l’on sait qu’il s’agit de fiction, alors tout est possible, en effet.

Vous avez bien saisi ? Faire de la fiction dans une oeuvre de fiction, c’est effectivement assez incontestable.

Mais ce n’est pas si simple. Il ne faut pas oublier le concept qui va de pair :

Le n’importe comment

Raconter n’importe quoi, c’est bien. Mais le raconter n’importe comment, c’est tout de suite moins malin. Tenez, par exemple : imaginons une oeuvre qui parle d’un personnage pouvant devenir invisible à volonté. Un jour, à l’occasion d’une mission particulièrement importante (le président des Etats-Unis lui a demandé de lui ramener des photos des douches des filles), notre héros réalise… qu’il doit passer devant un surveillant sans être vu ! Impossible se dit-il : je vais plutôt faire demi-tour.

Bien : sachant qu’il peut se rendre invisible, c’est une incohérence complète. Et là, cinéma ou pas, c’est une insulte à votre intelligence, puisque le récit n’a aucune cohérence. C’est le principe d’un scénario : c’est supposé être une suite cohérente de scènes, qui respecte votre univers et vos personnages, aussi irréels soient-ils. Si ce n’était pas le cas, on pourrait aussi bien laisser un singe avec une machine à écrire s’occuper de l’intrigue. Ce que l’on a fait qu’une fois, et a rendu ledit singe riche puisqu’il a rédigé en moins de 18 minutes l’intégrale de la série Lost (en réalité, l’aspect confus du récit n’est dû qu’au fait que l’animal cherchait à utiliser les touches pour s’épouiller).

C’est donc bien là ce qui semble échapper curieusement à une partie de la population : raconter n’importe quoi dans une oeuvre c’est possible  (attention : même si c’est le cas du programme du Front National, ce n’est pas pour autant potentiellement oscarisable), le faire n’importe comment, c’est insultant pour l’intelligence humaine.

Comment n’est-ce pas une évidence ? Pourquoi y a t-il encore des défenseurs du mauvais et de l’intenable ? De quelle manière sont-ils devenus si navrants que pour eux, quelque chose d’objectivement raté est complètement réussi ? Cela expliquerait-il certains résultats électoraux  ?

Le mystère demeure complet.

L’expliquer à une blogueuse-mode

Parfois, hélas, expliquer ce concept pourtant simple est cependant extrêmement compliqué face à certains groupes intégristes et ignorants élevés dans le fanatisme le plus complet, la faute un analphabétisme important et à une exploitation de la misère humaine par des groupes mal intentionnés qui leurs présentent de « saintes écritures » à suivre aveuglément, leur expliquant doctement ce qui est bon ou mauvais.

Je veux bien sûr parler des blogueuses modes.

Il convient alors de leur expliquer le concept de scénario de la manière suivante :

Un film, c’est un peu comme un chaton : on en trouve partout sur internet et il y a des gens qui peuvent passer la journée à en regarder.

Une incohérence, c’est un peu comme un coup de ponceuse dans la gueule du chaton : ça n’empêche pas de le regarder, ça reste toujours un chaton, mais curieusement, ça peut en déranger certains (si la blogueuse dispose d’un chaton, n’hésitez pas à lui faire une démonstration de la chose en direct pour bien lui expliquer votre théorie). Et il y a des réalisateurs qui aiment faire beaucoup de mal aux chatons : les passer à la ponceuse, les utiliser comme projectiles de chamboule-tout, voire s’en servir de papier toilette (surtout les chatons angoras : vous ne trouverez jamais plus doux, et puis honnêtement, un rouleau de félins dans vos toilettes, ça a quand même un certain standing). Résultat : ça donne un truc tout dégueulasse. Et dire :

« Haaaan mais c’est qu’un chaton, ça vaaaa !« 

Scénario innocent attendant de se prendre un parpaing sur la gueule (allégorie de « Nicolas Cage jouera le rôle principal »)

N’en fait pas moins que certes, mais le chaton est au final relativement laid (d’où le fait que votre serviteur s’atelle régulièrement à expliquer pourquoi il faut emmener ledit chaton à la rivière pour éviter qu’il ne souffre).

Si avec ça, la blogueuse mode ne comprend toujours pas, essayez de la refaire avec d’autres animaux mignons. Comme par exemple, le lapin joli, le dauphin filou, ou le fourmilier croûteux (mais si).

Voilà. Donc maintenant, merci d’arrêter avec ces histoires de « Haaan, mais les films, c’est pas fait pour être réaliste ! » : certes, mais confondre réalisme et cohérence, c’est déjà mauvais signe.

Tout comme il ne faut pas confondre foi et intelligence, puisque donc, une seule des deux ne provoque la colère chez les gens une fois ouvertement insultée, y compris par le cinéma.

Ce qui, quelque part, explique la longévité de TF1

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