Aujourd’hui, Luc, 53 ans, de Paris me fait suivre ce courrier

"Bonjour Monsieur Connard,

Je suis très déçu : bien que suivant avec attention votre site, je note que cela fait presque plus d’un mois qu’il n’y a pas eu de spoiler. Or, étant très intéressé par les productions cinématographiques de qualité (particulièrement la série des Taxi), je dois vous dire que je trouve relativement peu d’intérêt à vos autres articles. Pourriez-vous m’expliquer, Monsieur, pourquoi vous passez plus de temps à taper sur les féministes en ce moment qu’à aller, je ne sais pas moi, voir Skyfall par exemple ? Je dois vous avouer que je suis plein de désarroi. De gras aussi, mais là n’est pas la question.

Espérant une prompte réponse,

Cordialement,

Luc

P.S : je vous interdis de critiquer Yamakazi"

Cher Luc, je comprends tout à fait votre désarroi (laissons le gras de côté, vous avez raison) : moi-même, je suis fort triste de ne pas avoir plus l’occasion de me rendre au cinéma ces derniers temps, mais si vous voulez mon bon, le problème est aussi qu’il semble que depuis la mort de Jean-Luc Delarue, un petit groupe de femmes se soit emparé de sa réserve de coke (il a fallu louer un camion chez Kiloutou pour l’occasion) et ait commencé à en faire une consommation abusive. Puisque vous connaissez mon mépris pour tout ce qui ne porte pas un chromosome Y, vous imaginez bien qu’il y a certaines choses que je ne peux laisser impunies, puisqu’il semblerait que ces derniers temps, il y ait quand même une sacrée production de n’importe quoi venant de certains groupes. Tenez, par exemple, regardez ce que l’on m’a envoyé l’autre jour :

Supprimons le 1 et le 2 dans le numéro de Sécu

Une merveilleuse tribune publiée dans Libération écrite par Chris Blache, membre du collectif féministe "La barbe" en hommage aux sapeurs de la légion je suppose, et accessoirement, ancienne conseillère d’Eva Joly. Et vous allez voir que lorsque l’on tombe sur ce genre de chose, on commence à mieux comprendre certains scores à l’élection présidentielle.

Mesdames : voici l’ennemie. Non, pas la dame : le carré vert. Concentrez-vous un peu sinon on ne va jamais y arriver.

Mais assez disserté : disséquons l’animal et écoutons donc Mme Blache nous expliquer pourquoi nombre d’entre vous ont dans leur portefeuille une carte crypto-fasciste dont le seul but est d’assister le pouvoir dominant mâle à écraser sous sa botte les droits des femmes. Si, si. Mais chut, vous allez voir, il n’y aura pas besoin de faire de calembours, tant finalement, cet article est une sorte de stand-alone guère complexe, comme on dit dans le milieu des joueurs à boutons. Bref : en route.

L’attribution des chiffres 1 ou 2 dans le numéro de la Sécurité sociale impose, dès la naissance, une hiérarchie explicite : en tête, le masculin, en éternel second, le féminin.

Oui, jeunes gens, vous ne le saviez sûrement pas, mais dès la naissance, dans une quelconque administration, une créature faite de testostérone et de flammes éclate d’un rire diabolique en choisissant de vous attribuer un numéro de sécurité sociale, car de cette manière, elle va vous hiérarchiser, et rappeler à chaque petite fille qui naît qu’elle n’est qu’une victime, un numéro deux, une roue de secours comparée à un mâle.

Bon, on inverserait les numéros, vous pourriez être sûr que l’article commencerait par "mathématiquement, le 2 est supérieur au 1 : comme toujours, les mâles se le sont donc attribués, pour rappeler à la femme sa sous-valeur…". Mais évidemment, ce n’est qu’une théorie, hein, ce n’est pas comme si cet article était déjà du n’importe quoi. Mais, allez-y : Mesdemoiselles, regardez bien votre carte Vitale. Concentrez-vous.

Ça y est, vous la voyez l’oppression masculine ? Bon, alors continuons.

Cet héritage installe avant même nos premiers pas dans la vie, d’un côté la confiance, de l’autre le doute.

Ne me demandez pas pourquoi : 1, c’est la confiance, 2, c’est le doute. Nous n’en sommes qu’à la deuxième phrase, et nous avons déjà quitté l’argumentation logique pour entrer dans les terres enchantées du pipeau.

Remarquez, si : 2%, c’est le score d’Eva Joly à la présidentielle. Avec des conseillères pareilles, pour sûr que ça ferait douter à peu près n’importe qui. Ça se tient, au temps pour moi.

Numéro «signifiant», c’est-à-dire non aléatoire, ce numéro nous qualifie dès notre inscription à l’état civil, et impose à travers sa première colonne déterminant le sexe, une hiérarchie symbolique et une dualité qui range les unes et les autres dans deux catégories étanches, que l’on oppose.

Oui, des catégories que l’on oppose. C’est important de le préciser, parce qu’en fait, on aurait pu penser que 99,9% de la population n’en avait strictement rien à faire. Mais ouvrir de nouveaux supposés fronts de guerre entre les sexes au nom de la lutte contre le sexisme, on sent là-dessous une puissante cohérence, que dis-je, un monument de réflexion et de schnouf. Heureusement qu’il n’y a pas d’autres sujets plus intéressants à traiter, ouf.

Et, en dépit de la création récente d’un chiffre 3 pour représenter les identités transitoires, cette première colonne n’en reste pas moins un outil de classification à la fois, suspect dans sa volonté de nous identifier à tout prix comme «appartenant à», et stigmatisant dans sa façon de nous définir selon des critères binaires et hiérarchiques.

Pire encore, Chris va bientôt découvrir que sur sa carte d’identité, les autorités du IIIe Reich Of The Balls ont fait tamponner un imposant "F" comme Francis Lalanne à côté de la case "sexe" alors que dans le même temps, les hommes ont le droit à un "M" comme Moriarty, ce qui une fois encore, relègue la femme comme inférieure à…

Hem, pardon. De la stigmatisation donc ! Oui ! Un apartheid ! On attend avec impatience le moment où l’auteur va expliquer fièrement la puissance de son combat à sa coiffeuse, avant de repartir en ayant payé trois fois le prix que paie un homme au motif qu’elle est une femme sans poser de questions.

Le Führer du Reich of the Balls, sentant bien que son complot maléfique vient d’être éventé

Elaboré en 1934 et mis en place en 1941 à des fins militaires par la Société nationale des statistiques – devenue l’Insee en 1946 –, ce numéro de matricule est né asexué, ou plus exactement, masculin. Le numéro Carmille – du nom de son concepteur – avait pour fonction de recenser les hommes valides pour une mobilisation rapide. La colonne qualifiant le sexe, avec les chiffres 1 pour les hommes et 2 pour les femmes, fut rajoutée a posteriori pour cacher sa fonction stratégique et lui donner une apparence civile. En 1945, le numéro Carmille devient le numéro de Sécurité sociale, outil au service de l’économie planificatrice de l’après-guerre.

Ou outil au service du recensement, allez savoir. Mais c’est beaucoup plus rigolo dit comme ça.

En transformant l’unité familiale, avec l’homme comme chef de famille, en produit statistique, l’Insee installe durablement dans notre ADN un «signifiant sexué» qui calcifie aujourd’hui encore notre modèle social.

Continuez de regardez votre carte Vitale très fort les enfants : vous la sentez, la puissance rayonnante du chef de famille ? Messieurs, essayez : rentrez dans un lieu essentiellement fréquenté par des femmes, comme leurs vestiaires à la piscine ou le rayon "littéraire vampirique" à la Fnac, puis brandissez votre carte en hurlant "PAR LE POUVOIR DU CHROMOSOME Y, JE TE DOMINE !" ; aveuglées par la puissance de votre numéro de sécu, les pauvres femelles se mettront en boule au sol en implorant votre pardon, voire plus si vous avez exhibé en même temps vos abdominaux d’acier.

Mesdemoiselles, n’essayez pas de faire l’inverse : si vous brandissez votre carte au milieu d’une tribune de supporters du PSG par exemple, vous risquez juste de finir au fond d’un fût à bière. Mais là n’est pas le sujet, puisque notons que le raisonnement va jusqu’au bout : l’Insee installe des trucs dans notre ADN.

Ce qui signifie par exemple que si vous grattez le premier numéro sur votre carte et que vous le remplacez par un 1 ou un 2, vous changez instantanément de sexe. Et si vous le remplacez par un 4, probablement même que vous devenez un X-Men. L’Insee, c’est surpuissant.

Et l’on voit combien la formalisation de ces normes continue de faire obstacle à une transformation sociétale pourtant en marche depuis la fin des années 50. Nos modes de vie ont en effet remarquablement évolué. Solo, homo, en couple, avec ou sans enfants, les individus se marient ou non, se pacsent, divorcent. Les familles se recomposent, ou pas

C’est à cet instant précis que le lecteur malicieux s’exclame "Quel rapport avec la choucroute ?" (la lectrice est toujours en train de gratter sa carte pour remplacer le 2 par un 1 et ainsi gagner 25% de salaire en plus). Non parce que, jusqu’ici, on a rarement vu le numéro de sécurité sociale huler "JE M’Y OPPOSE !" durant un mariage, engager un avocat pour pourrir votre divorce, voire faire des remarques homophobes (enfin si, si vous tendez très fort l’oreille tout en reniflant du mazout, des fois, il murmure des obscénités quand même).

Une choucroute. Techniquement, cette image est plus pertinente sur n’importe quel sujet que l’auteure sur le sien.

L’unité familiale construite sur le modèle patriarcal a vécu, pourtant les normes ont survécu. A travers ces qualifiants, une histoire de domination a bien été organisée et officialisée par l’état civil.

Ce qui est tout de même formidable dans ce genre de phrase, c’est cette espèce de crypto-conclusions façon "Comme je viens de l’expliquer, j’ai raison". Oui ? A quel endroit quoi que ce soit a t-il été prouvé ? Ah bin nulle part en fait. Mais, c’est probablement un détail.

Une histoire à lecture unique qui rend non seulement irréaliste, mais souvent inimaginable, la possibilité pour les unes, comme pour les autres, de se projeter ailleurs que dans des rôles assignés.

"Inimaginable" Mesdemoiselles. Les filles, pour vous, il est impossible de penser à autre chose qu’à une vie de soumission passée entre cuisine et lit conjugal. Vous pouvez essayer, mais lorsque cela arrive, vous vous faites tabasser par votre numéro de sécu jusqu’à ce que vous n’ayez plus qu’une envie : aller faire la vaisselle en couinant.

Pour rappel, la personne derrière cet article veut lutter contre le sexisme. En expliquant qu’il est inimaginable pour une femme de faire des projets autres que d’être bobonne.

Nos identités dépassent pourtant largement ces deux catégories et ne sont conditionnées à notre sexe, que par des habitus, voire des diktats dont il s’agit de se débarrasser urgemment. En ce sens, nous sommes toutes et tous des 3. Des êtres complexes et en transition constante, dont aucune des trajectoires n’est identique, linéaire ou définitive. Alors, ni une ni deux, supprimons les classifications !

Cette conclusion ne me donne qu’une envie : celle de vous dire qu’en ce moment, j’ai l’impression que dès que je veux parler d’autre chose que de combats stupides étiquetés "féministes", il y en a toujours une pour pondre une nouvelle tartine façon appeau à bâches.

Alors, je vous en conjure Mesdames : pour le bien de ce blog, arrêtez. Occupez-vous sur des sujets moins importants, comme, je ne sais pas moi, l’égalité salariale ? Non parce que c’est sûrement un détail, mais il n’empêche que j’ai beau fouiller vos sites, ça fait un bail que vous n’en parlez plus. Tout a dû se régler pendant que vous étiez sur le "Mademoiselle/Madame" j’imagine, ou le complot de l’éclairage urbain.

Aussi, ne t’inquiète pas mon petit Luc : dès la semaine prochaine, nous revenons au cinéma, avec un film qui parle de ce qu’il se passe lorsque l’on utilise le mauvais shampooing durant 30 ans : Loopers.

Chhht. Savourez-moi cette bande-annonce, et comptez le nombre de fois où le scénario se vautre déjà lamentablement.

Maintenant, imaginez le film.

Oui : moi aussi, je crois que je suis impatient.

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