Société


Les grandes vacances sont là.

Terminées, les longues heures passées en salle de cours avec ses petits camarades à guetter du coin de l’œil cette horloge dont les aiguilles semblent avancer au ralenti. Finies, les soirées passées à rédiger des études sur les différents champs lexicaux présents dans La Bête Humaine de la page 164 à la page 174. Et pour les bacheliers, que de joie à l’idée de ne plus retourner au lycée et d’entrer dans une vie nouvelle au son d’un djembé qui bat sur une plage où le barbecue est alimenté par des cours de mathématiques qui ne serviront plus.

Mais pour beaucoup, l’été, c’est aussi une période de forte activité : profitant du temps et du peu d’hommes disposés sur nos côtes, les touristes débarquent en France et montent vers la capitale en longues colonnes bariolées, où le Français apprend à reconnaître d’un seul coup d’œil ses voisins. Celui-ci qui porte des chaussettes dans les sandales ? C’est un Allemand bien sûr ! A ne pas confondre avec l’autre, là-bas, qui transporte sur sa caravane plus de vélos qu’il n’a d’enfant : comment ne pas reconnaître un Néerlandais ! Ho, et là, cette flaque de vomi où rampent des êtres inintelligibles ? C’est une colonie d’Anglais en pleine migration ! Comme tout cela est majestueux !

Qu’importe, cependant, car toujours est-il que ces masses étrangères sont là et qu’entre nous et les barbares ne se dresse qu’une seule ligne de défense, mais aussi solide qu’un bataillon de la légion :

Le garçon de café parisien.

Capable à lui seul de donner envie à plus d’étrangers de retourner dans leur pays que toute une fédération du Front National, penchons-nous, aujourd’hui, sur cet être aussi légendaire qu’utile à la civilisation.

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Le garçon de café tel qu’on essaie de vous le vendre. On voit tout de suite que c’est un faux, c’est évident.

Dénomination

Généralement appelé "Garçon !", "Serveur" ou "Serveuse" pour les femelles de l’espèce, les dénominations ne manquent pas pour le garçon de café parisien. Pourtant, et tout comme pour Voldemort dont ils partagent la nature maléfique, on hésite tout de même avant d’employer leur nom et généralement on les interpelle d’un "Hep !", "S’il-vous-plaît ?" "Excusez-moi ?" ou encore "Tu me snobes encore une fois, je te pète les rotules.". Il est à noter qu’il existe bien d’autres possibilités d’attirer l’attention du garçon de café, comme par exemple, en imitant le bruit de la monnaie (essayez d’imiter des grosses pièces tout de même, ou éventuellement le frottement d"un billet chiffonné contre une table) mais très honnêtement, quand on sait véritablement ce qu’est la bête, on essaie pas de l’attirer : on la fuit. Oubliez donc.

Histoire

Le garçon de café parisien a des origines qui remontent au cœur même de notre histoire nationale.

En effet, tout commence aux alentours de 1302, lorsque Jacques de Molay, dernier grand maître de l’ordre templier, est un peu pompette dans une taverne de l’île de la cité à raconter son dernier raid sur l’Egypte. Alors qu’il en est à détailler comment ils ont christianisé une indigène qui tentait de s’enfuir à coups d’épée à deux mains, le maître s’aperçoit que sa chopine est vide : il réclame donc à boire. Oui mais voilà, le propriétaire de l’auberge a bien noté que Jacques était rond comme une manche de pioche et que s’il le servait encore, il risquait de se planter à cheval en regagnant le quartier du temple et après, il va être emmerdé. Il refuse donc courtoisement, expliquant au templier que c’est pour son bien. C’en est trop pour Jacques de Molay, qui décide donc de le maudire, puisque bon, reconnaissons-le, il était un peu soupe au lait.

"Maudit, Maudit ! Tabergiste, je te maudis, toi et tous ceux de ta race pour les siècles des siècles ! Puissiez-vous être honnis de tous, et surtout de vous-même ! Que votre nom soit significatif de malheur et de haine ! Que vos boissons tournent, mais que vos établissements perdurent malgré tout pour que votre supplice jamais ne s’arrête ! Mauuuudiiiiit !"

Ce soir-là, le tavernier fit sortir le grand maître à coups de pied au cul, et on pensa que l’histoire en resterait là, puisque la même semaine, Jacques de Molay avait maudit sa femme de ménage pour avoir mal repassé sa cotte de maille, deux passants qui l’avaient bousculé dans la rue, ainsi qu’un teckel qui l’avait regardé de travers.

Pourtant, plusieurs siècles plus tard, la malédiction allait bel et bien frapper le pays qui ne s’y attendait pas.

Nous sommes en 1940, et la drôle de guerre fait rage. En France, l’Etat-Major, prudent, travaille sur plusieurs plans secrets au cas où l’armée Allemande parviendrait à passer la ligne Maginot. Si l’un d’entre eux, non retenu, consiste directement à faire sauter les Ardennes, un autre attire l’attention, conçu par le généticien de génie Albert Thierron et sobrement baptisé "On les encaisse tout de suite." Le plan est le suivant : si l’ennemi parvenait à passer, il serait difficile de prévoir l’endroit où se jouerait la bataille. La seule chose certaine est qu’il foncerait sur Paris. Albert Thierron, propose donc de créer une armée secrète de supers soldats, aptes à repousser n’importe quelle invasion étrangère. Ceux-ci attendraient dans Paris, habilement déguisés en cafetier puisque ces établissements seraient un lieu de passage obligé pour toute armée de conquête, et donneraient alors très envie à l’ennemi de retourner chez lui.

Le projet est lancé, et l’ADN des plus gros enculés de France est combiné pour créer ces supers soldats : 50% Ravaillac, 50% chat domestique, les premiers êtres naissent en cuve et bien qu’imparfaits, paraissent prometteurs. Hélas, la malédiction de Jacques de Molay fait son oeuvre et avant que le programme ne touche à sa fin, un char Allemand traverse le mur du laboratoire et met fin aux travaux en même temps qu’à la bataille de France. La plupart des sujets d’expérience meurent dans l’affaire, mais une partie d’entre eux s’échappe et se disperse dans la nature. Et poussés par les instructions inscrites au cœur même de leur ADN, ils se regroupent autour des cafés parisiens où ils finissent par décrocher des emplois de serveurs.

La première génération de garçons de café parisiens était née.

Anatomie

De prime abord, le garçon de café parisien ressemble à un être humain tout ce qu’il y a de plus classique, mais pour qui sait observer les détails anodins, on découvre vite sa nature de créature génétiquement modifiée imparfaite. Ainsi, le professeur Albert Thierron (que l’on retrouva assassiné chez lui, lapidé à coups de tasses de café de 5 cl et avec un verre d’eau à côté du corps) avait noté dans ses carnets que la musculature faciale de ses enfants était loin d’atteindre ses espoirs. Ce que l’on peut encore noter aujourd’hui : incapable de lutter face à la gravité, le visage du garçon de café est invariablement attiré vers le bas, ce qui fait qu’il tire toujours la gueule. L’audition est aussi considérée comme défaillante, puisque non seulement il faut gueuler quinze fois pour avoir quelque chose, mais en plus, lorsqu’il vous parle, le garçon de café parisien regarde toujours ailleurs (essayez, vous verrez, c’est très rigolo). Longtemps considéré comme inexplicable, ou comme une forme de mépris venue de ses ancêtres félins, on soupçonne aujourd’hui qu’il ne s’agisse en fait que du fait qu’il a besoin d’orienter son oreille droit vers le client, et donc de tourner la tête, pour l’entendre.

D’autres parlent simplement de foutage de gueule, mais je ne mange pas de ce pain là : j’ai le respect de mon sujet, moi, Monsieur.

On suppose, par contre, que l’ouïe du garçon de café parisien est surdéveloppée sitôt qu’il s’agit d’entendre des pièces de monnaie qui s’entrechoquent. La police nationale aurait ainsi, au sein de sa brigade cynophile, deux garçons de café parisiens qu’ils emploieraient dans les aéroports pour détecter les trafics financiers. Si l’information n’a pas été confirmée officiellement par la police, l’UMP, par contre, confirme que Jean-François Copé aurait été mordu près de 17 fois par des cafetiers parisiens rendus fous par le bruit qu’il faisait en se déplaçant.

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Sur cette image, quelqu’un a fait tomber un billet de 50€ dans une rue commerçante pleine de terrasses. Les prédateurs l’ont entendu, pauvre de lui.

Comportement

A la fois unique et mystérieux, le comportement du garçon de café parisien a été mille fois étudié sans jamais que l’étude ne soit terminée. En effet, même avec des bourses de l’état, aucun ethnologue n’est parvenu à rester assez longtemps à une terrasse pour étudier la bête, celle-ci lui proposant café sur café avant de le dégager sitôt qu’il n’avait plus de quoi consommer. Cependant, plusieurs éléments ont été notés.

Structure sociale

La structure sociale du garçon de café parisien est particulièrement bien établie. On trouve ainsi, tout en haut de la hiérarchie, l’employeur. Celui-ci, qui s’est probablement dit que recruter un mec qui fait la gueule était une excellente idée, est une sorte de point de repère pour l’animal, qui régulièrement, va s’accouder au comptoir pour échanger tout bas avec lui en jetant des coups d’œil étranges vers l’extérieur. On suppose qu’il s’agit en fait d’une sorte de technique d’hypnose, seule capable de justifier que qui que ce soit emploie ce genre d’énergumène, et que cela consiste à susurrer des passages du Nécronomicon à l’oreille de son maître pour le garder sous contrôle. Le garçon de café parisien, en-dehors de cela, est plutôt solitaire et casanier, ancré sur son territoire comme une moule sur le Charles de Gaule, faisant de lui un élément à part entière du paysage au même titre qu’une table, une chaise ou une vieille à caniche.

Communication

La communication du garçon de café parisien est relativement limitée. En effet, l’apprentissage de la parole étant trop long pour un déploiement rapide de ces êtres supérieurs, le professeur Thierron avait imaginé, non pas leur enseigner la langue, mais leur donner une simple base de données réutilisable à l’infini, conçue à partir des conditions générales de vente d’Apple et des dialogues pré-enregistrés de Baldur’s Gate. Ce qui donne une série de phrases typiques comme :

  • "Vous voulez quoi ?"
  • "Les toilettes ? Vous consommez ?"
  • "Un verre d’eau ? Non, vous devez consommer au moins un café pour rester." (d’où le verre d’eau avec le café : c’est un pack. Comme ça, si quelqu’un lui demande un verre d’eau, on lui amène un café, quelle bande de fieffés goupils)
  • "Dix-sept euros pour le café et le croissant."
  • "Vous avez fini ? Il faut libérer la table. Quoi les autres tables sont toutes libres ? C’est le règlement."
  • "Hé, c’est moi, Imoen !" (oui, il y a du reliquat des produits de base)
  • "Spique inegliche ? Non, on est en France. Un café ? Deux ? Allez."
  • "Demandez à l’office de tourisme."
  • "Je peux vous encaisser ?" (attention à votre réponse à cette question : répondre "Visiblement, non" ne les fait pas rire, c’est très décevant)
  • "Pfff…"
  • "PFFFFF…"
  • "PFFFFFFFFFFFFFFHALALALAAAARARHEUMRHEUM !"
  • "C’est bon Michel, ils se barrent, je crois qu’ils ont compris mon subtil message."

Sur tout ce qui est non-verbal, par contre, il y a par conséquent quantité de variations : regard lourd de sous-entendus comme "Barrez-vous", "Je veux un pourboire" ou "Je vais dévorer votre âme", allers-retours près de votre table sous-entendant qu’elle devrait se libérer ou encore essuyage de ce tout ce qui vous entoure tout en faisant des bruits de gorge, le larron ne recule devant rien.

Territoire

Le territoire du garçon de café parisien se limite généralement, comme son nom l’indique, à un seul café parisien (bien que l’on ait déjà vu des membres de leur race émigrer pour aller pourrir d’autres coins touristiques), de la salle jusqu’à la terrasse sans exception. Comme précisé précédemment, le garçon de café parisien aime essuyer des trucs : mais en réalité, il faut savoir que son chiffon magique est une partie de lui-même, et qu’il peut par conséquent y envoyer des phéromones qu’il étale ensuite assez largement sur tout ce qu’il touche. Ainsi, il prévient qu’il ne fait pas bon rester sur son territoire, et évite qu’un autre membre de sa race n’essaie de venir lui piquer sa tanière. Ce qui est bien, puisqu’auparavant, il faisait pareil avec son urine. A noter que certains établissements n’ont pas vraiment changé cette pratique, ce qui explique en grande partie la saveur unique de leurs cocktails, mais passons.

S’il ne marque pas son territoire, il n’est pas rare qu’un autre garçon de café parisien s’installe et commence à arnaquer les touristes à sa place, ce qui est bien embêtant. S’ensuit en général un combat rituel durant lequel les deux valeureux combattants s’affrontent se jetant leur monnaie ou en se fouettant avec leurs tabliers respectifs jusqu’à ce que l’un des deux tombe et que son corps ne soit transformé en rillettes à servir à la prochaine famille de teutons qui en demandera.

Reproduction

S’il existe des garçons de café parisiens mâles comme femelles (bien qu’il y ait fort peu de différence entre les deux, ça revient un peu à tenter de sexuer des gargouilles), ils sont stériles et ne se reproduisent que d’une manière bien particulière : ils font venir des étudiants pour les assister l’été, puis sucent leur âme toute la journée en leur expliquant qu’ils font mal leur boulot, que ce sont des connards, qu’ils ne bossent pas assez vite et qu’ils ne feront rien de leur vie. Quand l’étudiant est devenu assez dépressif et fatigué pour haïr tout ce qui a trait de près ou de loin à un café parisien, il est mûr : on lui offre un CDI.

De là, un nouveau garçon de café parisien peut commencer à semer haine et malheur sur son territoire, voire se trouver un nouveau café à hanter.

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Tout le monde se souvient du témoignage bouleversant de Judas, serveur de Jérusalem au sujet de ce client qu’il avait dénoncé aux Romains parce que non seulement il ne commandait que de l’eau, mais en plus il la transformait en vin pour tous ses potes. Et le respect du petit commerce, hein ?

Quelques garçons de café célèbres

Raoul Villain

Etudiant en archéologie passant ses vacances d’été au café du Croissant où un garçon de café parisien qui inspirera le professeur Thierron exerçait déjà, Raoul sert tranquillement ses clients en cette belle soirée de fin de mois de Juillet. Il est cependant agacé : un de ses clients n’a pas commandé depuis au moins sept minutes, et ignore superbement ses soupirs et râle plaintifs (qui cette fois-ci, inspireront le personnage de Chewbacca bien plus tard). Pire, au bout de dix minutes, l’impudent interpelle Raoul en lui demandant s’il pourrait avoir "Un verre d’eau et des cacahuètes" ; c’en est trop, Raoul sort un revolver de son tablier et abat le malappris sur le champ. Il n’apprendra que plus tard qu’il s’agissait d’un certain "Jean Jaurès", ce qui, de toute manière, ne l’autorisait pas à réclamer des cacahuètes, non mais.

Michel Vautier

En 1958, Michel se lève comme tous les jours en espérant que tout le monde va crever, ce qui est donc une journée somme toute assez banale pour cet employé de café. Il ignore qu’il va pourtant accomplir un geste historique ce jour-là, puisque s’assoit à sa terrasse un universitaire américain désœuvré. Celui-ci lui commande un café, et comme il se doit, Michel lui apporte une tasse suffisamment petite pour qu’on ne puisse même pas y tremper une phalange de son petit doigt sans toucher le fond. Alors qu’il règle ses 25 francs, l’universitaire a soudain une illumination. De retour au pays, il est obsédé par le café français. Et un an plus tard, Richard Feynmann, puisque c’est son nom, est le premier homme à lancer la recherche dans le domaine dit de "l’infiniment petit".

Paul Fonthibault

Un beau matin de fin du XXe siècle, Paul Fonthibault reçoit à sa terrasse un dialoguiste sans aucun succès. Celui-ci, perdu à Paris après une mésaventure amoureuse, demande à Paul s’il ne pourrait pas lui indiquer la direction de l’office de tourisme. Paul lui répond, comme de bien naturel, que ce n’est pas son boulot, et que le dialoguiste peut bien aller se faire voir, et l’exprime sous la forme de près de 25 minutes d’insultes non-stop. Puis, Paul estimant avoir renseigné le gaillard comme il se devait, s’en retourne jeter des regards noirs au passant. Hélas ! Il vient de passer à côté d’une fortune : le dialoguiste, sublimé par la grossièreté du larron, a noté l’intégralité de ses paroles, et revend le texte tel quel à ces comédiens sans talent. Débutent alors ainsi la carrière de Jean-Marie Bigard, Nicolas Bedos et d’une bonne partie des humoristes du PAF.

Paul ne touchera bien sûr, aucun droit d’auteur, et n’en deviendra que plus méchant, et donc meilleur serveur. Quel talent.

F.A.Q

J’ai vu un garçon de café parisien sourire, est-ce normal ?

Non, en effet. Une des blagues favorites des touristes, puisque nous n’avons pas de gardes façon Buckingham pour essayer de les faire marrer, est de tenter la même chose sur nos garçons de café. Certains, frustrés de ne pas y parvenir, utilisent donc du Tranxène qu’ils glissent dans le sandwich de la pause du malheureux, qui se retrouve ainsi à sourire. Si jamais vous repériez pareil phénomène, n’oubliez pas d’avoir le bon réflexe : prévenez le ministère de la culture ou la ville de Paris qui enverra une équipe enquêter pour dégradation du patrimoine de la cité.

Combien gagne en moyenne un garçon de café parisien ?

Environ 6 âmes innocentes par jour. Les âmes d’enfants comptant double, en période de vacances scolaires, ils peuvent considérablement augmenter leurs revenus.

Si je mets une mannequin de magazine féminin face à un garçon de café parisien, qui fait le plus la gueule ?

Les témoins.

Je suis étudiant, et cet été, je travaille dans un café, quels sont les premiers symptômes de la transformation ?

Le monde perd peu à peu ses couleurs et le temps devient plus long. Vous avez l’impression que l’air est plus épais, que les nuages sont plus bas, plus menaçants. Chaque visage que vous croisez vous semble hideux, déformé, et plein d’une malice qui n’augure rien de bon. Et puis un jour, vous vous surprenez à trouver que les clients font chier à venir chez vous. C’est à ce moment là que vous savez.

Je vous emmerde, vous le savez ?

Très bien, je vais reprendre un café.

Comme chaque collégien le sait : "Lorsque l’on est en retard, il faut présenter un mot d’excuse."

Ne cherchez pas d’autres citations issues de la sagesse collégienne : ça s’arrête à peu près là. On parle d’adolescents tout de même, déjà qu’ils ont du mal à utiliser un savon, vous imaginez bien qu’ils ne font pas de grands philosophes. Dans tous les cas, le forban que je suis n’ayant aucune excuse quant à mon propre retard, laissez-moi profiter de cette occasion pour partager les mots d’excuses les plus populaires en ce moment et qui fleurissent bon sur internet grâce à la magie de l’auto-diagnostic et d’une partie du corps médical qui a compris depuis longtemps que la bêtise, à défaut d’être guérissable, pouvait largement être rentabilisée.

Allons-y donc :

Si vous avez entre 4 et 16 ans – l’hyperactivité. 

Vous êtes jeune et plein de fougue, et à partir d’un certain âge, plein d’hormones qui transforment doucement votre visage poupin en crumble aux fruits : quelle chance. Seulement voilà, vous êtes aussi un sacripan qui aime bien faire ce qu’il veut quand il le veut puisque l’autorité de vos parents s’arrête à ces phrases mystiques :

  • "Non, ce n’est pas bien !"
  • "Arrête s’il-te-plaît !"
  • "Tu vois bien que tu embêtes la dame à taper dans son siège depuis deux heures !"
  • "Attention !"

Par conséquent, vous faites un petit peu ce que vous voulez, et certaines personnes n’hésitent pas à vous qualifier de "galopin", " de "brigand" voire de "méphitique petit étron". Vous avez bien conscience que le reste du monde a bien envie de vous discipliner en vous collant des pinces crocodiles reliées à une batterie de Trabant sur les tétons, mais vous n’avez pas envie d’arrêter, puisque tout de même, c’est chouette d’être chiant. Rassurez-vous, grâce à l’hyperactivité © vous allez enfin pouvoir faire tout et n’importe quoi en expliquant que ce n’est pas votre faute, c’est celle de la nature, alors c’est au reste du monde de vous supporter. Du moins, c’est ce qu’expliquent vos parents, parce que l’hyperactivité ©, c’est tellement bien que ça fait aussi mot d’excuse pour l’échec de la mission parentale.

N’hésitez donc plus : vous n’avez aucune excuse pour vos actes ? Ce n’est pas vous, c’est l’hyperactivité ©.

Et en plus, ça dédouane papa et maman, alors que demande le peuple ?

Si vous avez entre 16 et 24 ans – l’autisme Asperger

Passé 16 ans, c’est fou ce que le nombre d’hyperactifs diminue. Un miracle, probablement, qui n’a rien à voir avec une soudaine envie de ne rien branler (ou l’inverse, ce n’est pas bien clair). Aussi, après avoir cordialement fait chier la moitié de l’humanité durant les premières années de votre vie, comment expliquer que vous n’ayez pas beaucoup d’amis ? Vous passez pourtant vos journées à échanger avec beaucoup de gens sur Twitter et Facebook, mais curieusement, vous avez l’impression que rester chez vous vous isole (c’est fou). Comment arriver à trouver un coupable à tout cela, et ainsi pouvoir avoir encore plus de prétextes à pleurnicheries en ligne (85% de l’activité des réseaux sociaux, rappelons-le) pour faire le kakou ?

Le syndrome d’Asperger© est là pour vous.

Syndrome qui a mystérieusement proliféré dans la population ces dernières années, coïncidant exactement avec pléthore de nouvelles séries télévisées où le personnage principal est un génie incompris du reste du monde en partie asocial (c’est fou, le hasard), il permet d’expliquer que l’on est pas comme les autres, et que tout échec est forcément à mettre sur le dos de ce symptôme : c’est pas moi, c’est Asperger©. Et qu’en plus, vous êtes intelligent d’une manière que le commun des mortels ne peut saisir. Rappelons que le syndrome d’Asperger touche en réalité une infime partie du spectre de l’autisme, lui-même touchant une minuscule partie de la population, mais sitôt que vous allumez Twitter, vous avez tellement d’Asperger que l’intégrale du personnel de l’INSEE devrait se trancher la gorge à la simple idée de l’absurdité statistique qui se cache là-dessous. Le syndrome d’Asperger© est par ailleurs très facile à s’auto-diagnostiquer : vous êtes timide ou vous pensez souvent que les gens sont cons ? C’est une "difficulté d’interaction sociale". Vous avez une paire de passions ? Ce sont des "intérêts restreints". Vous vérifiez deux fois que vous avez fermé la bagnole ? Ce sont des TOC. Banco & kamoulox : vous êtes autiste Asperger ©.

Alors, oui, si vous tombez sur quelqu’un qui a déjà vu de vrais autistes Asperger, ça va vite se voir que vous jouez au malade imaginaire. Mais ce qui est bien, c’est que comme peu de gens en ont vu de vrais puisqu’ils sont très rares, vous ne risquez pas trop de les croiser. Et puis sinon, c’est comme la dyslexie pour justifier que vous écriviez comme une merde : dites que vous avez une "forme légère", une "forme particulière" ou bien chloroformez votre interlocuteur.

Vous direz qu’il souffre d’une "forme légère de narcolepsie" aux témoins avant de le charger dans le coffre.

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"Hmmm, encore un patient qui est arrivé en m’expliquant qu’il avait tous les symptômes du diagnostic qu’il voulait après les avoir lus sur internet. Je me demande si ça ne joue pas, genre, un tout petit peu pour lui trouver le diagnostic en question."

Si vous avez entre 24 et 77 ans – L’adulte surdoué, ou Zèbre 

Vous n’êtes pas spécialement hyperactif et ne l’avez jamais été ? Vous trouvez que vous dire autiste alors que vous ne l’êtes pas, ça va se voir ? Pas de problème : les "Zèbres" sont là pour vous. Ce nom mystérieux donné par une psychologue auteure d’un livre à succès sur le domaine, a ainsi décidé de qualifier ces "drôles de zèbres" que sont les surdoués. Même si le zèbre reste quand même un animal con comme un cheval, et ne m’entraînez pas sur ce terrain là sinon je vous reparle des dauphins, ah mais. Pour ceux qui n’ont jamais lu le livre en question, dont on ne fera pas la publicité ici, c’est facile : lisez-le, vous allez vous découvrir surdoué. Envoyez-le à n’importe lequel de vos amis, il le sera aussi. Pour ceux qui l’ont, faites le test : si vous trouvez une personne qui ne se reconnaît pas dans les symptômes, vous venez de trouver un trépané. Vous êtes hypersensible ("Holala, oui, moi aussi, quand j’écoute de la musique des fois je suis pris à la gorge !") ? Vous avez l’impression de penser à plein de trucs en même temps, voire de vous y perdre ("Mais qu’est-ce que je suis allé chercher dans la cuisine ?") ? Vous avez parfois l’impression de vous faire chier (Vous avez vu Spring Breakers) ? C’est bon : vous êtes surdoué. Si vous n’avez pas écouté Berthier en réunion, que vous avez paumé le dossier McCall et que vos mails sont illisibles, ce n’est pas votre faute : vous êtes un Zèbre ©.

Pour ceux qui penseraient que j’exagère, j’ai le livre sous les yeux, avec une liste des symptômes pouvant aider à se dire "Holala mais je suis surdoué !", j’en cite seulement quelques-uns :

  • Insatisfaction de vie
  • Sentiment d’incomplétude.
  • Moments de découragement
  • Besoin de prouver et de se prouver.

La dernière fois que j’ai lu ça, je feuilletais un prospectus sur la scientologie.

Une fois Zèbre © vous pouvez donc aller sur des sites pour rencontrer d’autres Zèbres © (mais si), parce que le livre dit que bon, vous serez mieux ensemble, et c’est bien fait, parce qu’un non-Zèbre pourrait quand même faire remarquer que quand on se laisse coller une étiquette par un livre vendu en grande surface pour expliquer tous les problèmes de sa vie, c’est peut-être pas vraiment du génie, en fait. D’ailleurs le livre est sympa et vous précise que même si vous échouez aux tests d’intelligence divers et variés, ça ne veut pas dire que vous ne soyez pas un Zèbre © pour autant. Même si vous n’avez pas tous les symptômes d’ailleurs, loin de là. Bref, vous pouvez donc prétendre à la zébritude à peu de frais, et ça, c’est quand même pratique.

Alors n’hésitez plus : vous pourrez briller en société.

Si vous avez plus de 77 ans – Vous êtes vieux.

Sans rire, vous avez besoin d’une autre justification pour vous promener en pyjama dans la rue ?

Bien, cela étant dit, à vous de jouer en choisissant votre propre excuse pour expliquer au reste du monde qu’en fait, c’est pas votre faute.

Et si certains trouvent des raccourcis dans cet article, c’est pas ma faute : je suis atteint d’une grosse forme de mépris.

Alors me le reprocher serait de la discrimination.

C’est bête.

Il existe bien des moyens de crier au monde que vous êtes seul.

Vous enfermer pour écrire de brûlants poèmes sur le monde qui va mal, vous retirer dans un monastère pour vous trouver dans la prière ou plus prosaïquement, utiliser Google +, bref, ce ne sont pas les méthodes qui manquent. Pourtant, depuis quelques temps, une pratique solitaire qui n’est pas – encore – réprouvée par le Pape fait son chemin : le selfie. Jour après jour, jeunes gens et vedettes se prêtent à ce hobby innocent et inondent le net de photographies toutes plus relayées les unes que les autres alors que le phénomène n’a de cesse de prendre de l’ampleur.

Aussi, et comme mon éducation de gentleman me pousse à aider mon prochain, particulièrement quand il s’agit de faire une connerie, aujourd’hui je vous propose d’apprendre à réussir votre propre selfie, tout seul comme un grand.

Inutile de me remercier : je sais que vous l’espériez secrètement.

Prêts ? Alors en route.

Réussir son selfie (sans aide)

Définition du selfie

Le selfie, prononcez "Sel-fi", est un nom masculin qui désigne l’art de se prendre en photo seul, de préférence devant un fond inintéressant au possible, pour ensuite partager le tout avec le maximum de monde via les réseaux sociaux. A noter que le selfie peut aussi être pratiqué à plusieurs, ce qui est un contre-sens complet, mais comme c’est un concept déjà très con en soi, on ne va quand même pas lui demander de tenir la route au moins le temps de sa propre définition.

Exemples :

"Bonjour Madame de la propriété intellectuelle, j’aimerais déposer un concept consistant à partager des photos plus ou moins ratées de soi sur un fond moche. Ça s’appellerait le selfie.
- Désolé Monsieur, un certain Jean-Jacques Photomaton est passé avant vous et a breveté le concept, il faut partir maintenant."

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"Ce qui est bien avec les selfies, c’est que le jour où je réussis mon coup d’état, j’ai toutes les photos des gens à éradiquer."

"Je déteste les gens égocentriques, putain. Tiens au fait, j’ai refait des photos de moi, tu en veux ? J’adore les selfies !"

Histoire

Une légende urbaine voudrait que le selfie soit une activité récente née avec l’arrivée des smartphones et de Twitter, permettant ainsi de poster aisément des photos entre deux messages portant sur les retards du RER B, le programme télé ou autres messages essentiels qui font de Twitter un site incontournable pour s’informer ou subir une lobotomie, c’est selon. Pourtant, il faut savoir que le selfie est une pratique bien plus ancienne qu’on ne veut bien le croire. Ainsi, récemment, le cardinal Gianfranco Ravasi déclarait depuis le Vatican (et c’est véridique) que Jésus était "le premier utilisateur de Twitter puisque celui-ci s’exprimait principalement par des phrases concises de moins de 140 caractères". Ce serait sous-estimer l’homme au périzonium (c’est le nom latin de son slip, ignorants) puisque rappelons qu’il faut ajouter à ces phrases courtes le fait que Jésus parlait souvent dans le vide, avait des followers et que le jour où son compte s’est fait bannir pour non respect des conditions d’utilisation de l’époque, ses dernières paroles furent "Je quitte, j’appuie sur la croix #lol #xptdr". Ne manquait plus à son palmarès qu’un selfie : l’homme nous a livré le premier de l’Histoire, et accessoirement le plus relayé.

A noter que tant qu’à parler de créatures magiques qui reviennent d’entre les morts, d’autres tenteront de copier le succès du fameux pionnier du selfie mais sans jamais égaler son succès.

Par la suite, bien évidemment, l’évolution de la technologie permettra à de petits nouveaux de se lancer, comme Gustave Courbet (à ne pas confondre avec Julien) et son célèbre autoportrait, nom technique donné au selfie quand on a que de la gouache sous la main, puis avec l’arrivée de la photographie, chacun pourra se prendre en photo chez soi dans une sorte d’onanisme pictural des plus impressionnant. Mais le phénomène n’explosera tel un pétard dans une bouse que lorsque les réseaux sociaux s’ouvriront et ne seront plus, par exemple, uniquement réservés aux fils de Dieu, ces gros chouchous.

Méthode

Comment faire pour vous aussi rejoindre la communauté des pratiquants de cet art étrange ? Comment réussir, à votre tour, à vous humilier publiquement ? Rassurez-vous, aucun talent particulier n’est nécessaire. Aucun talent tout court d’ailleurs. C’est même souvent à cela que l’on reconnaît les pratiquants.

1. Trouver le sujet

Il est dit qu’en matière d’art, trouver son sujet est la partie la plus difficile. Heureusement, il existe une méthode simple pour trouver le sujet de son selfie, un questionnaire permettant de se dépatouiller. Allons-y donc.

1) Sais-je qui je suis ?

A) Oui, je suis plutôt certain.

B) Tout le monde sait qui je suis.

C) Non : je pensais par exemple être quelqu’un de gauche, mais je viens de découvrir que j’étais au gouvernement.

2) Suis-je un sujet intéressant ?

A) Non.

B) Oui.

C) Je viens de vous dire que j’étais au gouvernement, je pense que ça répond à la question.

3) Ai-je quelque chose de particulier à montrer ?

A) Non.

B) Oui : blessure de guerre, chirurgie faciale ou habile cadrage qui montrera par accident mon décolleté fourni.

C) Plus depuis mai 2012.

Si vous avez un maximum de A :

Vous n’avez rien à dire et rien à montrer ? Bravo, vous êtes le candidat idéal pour un selfie. Avec un profil pareil, vous êtes probablement particulièrement actif sur les réseaux sociaux par ailleurs, ce qui ne fait de vous qu’un meilleur sujet pour cette pratique solitaire. Vous êtes donc prêt pour faire des photos de vous-même vous-même, si je puis dire.

Si vous avez un maximum de B :

Vous avez quelque chose à montrer, du coup, on pourrait vraiment penser que vous avez de bonnes raisons de prendre une photo de votre personne. Ce qui retire une grande partie de l’intérêt du selfie, qui est, pour rappel, qu’il n’en a aucun. Réfléchissez donc bien à ce que vous allez faire.

Si vous avez un maximum de C :

Vous n’avez franchement pas de bol.

Si vous avez un A, un B et un C :

Vous êtes probablement un lecteur qui se fout de la gueule du monde. Je note votre nom.

Ici, un selfie de 1914 raté : en effet, un fantôme y a fait du photobombing, donnant de l’intérêt à l’image. On peut donc parler d’un échec.

2. Trouver l’endroit

Maintenant que vous avez décidé de vous prendre en photo, encore faut-il trouver l’endroit où le faire. Il existe plusieurs grandes écoles :

  • Le lieu incroyable

Monument historique, manifestation populaire ou rencontre au sommet : autant d’endroits où une photo pourrait intéresser des gens de manière générale, ce qui en fait une excellente raison pour à la place, prendre une photo de vous qui cache la moitié de ce qu’il y a à voir. C’est vrai, quoi, entre votre binette et l’endroit où vous êtes, qu’y a-t-il de plus important ? Rappelons l’argument phare des amis du selfie : "Oui mais je prends cette photo pour montrer que j’y étais à mes amis." Certes, mais d’habitude, les amis sont généralement des gens qui n’exigent pas de preuve photographique quand vous leur annoncez être allé quelque part. Sinon, n’hésitez pas à leur fournir la vidéosurveillance du supermarché quand vous leur racontez être allé faire les courses, hein.

Logique

Récapituler, c’est important.

  • Le chez vous

Quand on a nulle part où aller, chez soi, c’est pas mal non plus (d’où une pratique du selfie très limitée chez les SDF, CQFD). Le selfie peut alors prendre tout son sens, puisqu’à partir du moment où vous vous photographiez à domicile, et étant donné le peu d’intérêt de votre personne, tout l’Internet va jouer à son jeu préféré : chercher le détail qui tue dans l’image. Poster de Garou, ordinateur de 1997 ou slip qui traîne, le selfie devient simplement une nouvelle page du grand "Où est Charlie ?" quotidien du web. N’hésitez donc pas à disposer sur l’image divers objets plus ou moins discrets qui feront la joie de tous ces travailleurs qui, au lieu de faire leur tableau Excel, sont en train de ne rien branler sur Facebook. Vous illuminerez leur journée. Avec un peu de bol, ils vous enverront un Powerpoint avec des oursons pour vous remercier avec en objet "Fw : Fw : Fw : A lire absolumant !!!!". Vous serez entre gens qui se comprennent.

  • Les toilettes/la salle de bain

Lieu préféré de la plupart des amateurs de selfie, c’est un classique. En effet, on y trouve généralement en miroir qui permet de faciliter la prise de la photo, et il est donc aisé d’y réussir ses plus belles images. A noter cependant qu’il est recommandé d’utiliser des salles d’eau privées, puisque si jamais vous prenez 20 minutes dans des toilettes publiques pour saisir toute la majesté de votre binette, vous risquez d’entendre derrière vous les plus grands morceaux de Bach rejoués par des instruments organiques : cela pourrait quelque peu vous déconcentrer. Ou même votre présence pourrait elle aussi gêner le pauvre homme qui gémit en priant pour votre départ dans l’espoir de pouvoir relâcher ses flancs sans se synchroniser avec des toussotements. Je sais que vous l’avez fait l’autre jour chez des amis. Inutile de nier.

3. De l’importance du cadrage

Vous êtes fin prêt et dans un lieu où vous pensez qu’il sera essentiel de prendre une photo de vous ? Excellent, vous pouvez donc passer à la suite : le cadrage. Là encore : pensez mauvais.

Appareil tenu de travers, bout du menton qui n’est pas dans le cadre, centrage merdé, allez-y de bon cœur et utilisez ce moyen mémotechnique simple : "Que ferait Michael J. Fox à ma place ?". Vous aurez alors tous les secrets d’un cadrage de selfie réussi. Pour vous Mesdemoiselles, vous pouvez aussi penser "Que ferait Sophie Marceau à ma place ?" si votre objectif est juste de montrer, par le plus grand des hasards, un bout de décolleté. Et de le diffuser sur Twitter. Petites prétentieuses, je suis outré (et pas seulement parce que je ne suis pas dans la boucle).

4. Prendre la pose.

Si à l’étape précédente, nous pensions Michael J.Fox ou Sophie Marceau, à celle-ci, la règle est simple : pensez Frères Bogdanov. Bouche en cul de poule, tête qui fait peur ou plus simplement grimace supposément mignonne mais en fait tout simplement du genre à faire se liquéfier les intestins d’un chaton à sa seule vue, faites-vous plaisir, encore une fois, ce n’est pas comme si vous cherchiez à faire une photo réussie, c’est même plutôt l’inverse.

Quelques exemples parmi les plus populaires :

"Je plisse un peu les yeux, la bouche entrouverte, on dirait que je fais de la compta."

"Pfou, je viens juste de me lever, quelle coïncidence, je suis déjà coiffée et maquillée au réveil !"

"Je regarde ailleurs en faisant semblant que je n’ai pas remarqué que ma main prenait une photo. Quelle coquine cette main, elle fait tellement de choses seule que je… je… restons-en là." 

"Je ne sais pas comment j’ai réussi à avoir l’air étonné tout seul, c’est étonnant."

Et bien évidemment, le célèbre "Je suis super pensif, je ne pense déjà plus à ce selfie, je suis bien trop occupé" (aussi appelée "la BHL")

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"Comment ? Un photographe vous dites ? Non, je n’ai rien remarqué : j’étais tellement occupé à penser au concept de liberté, là, tranquillement installé sur cette barricade de Kiev où je passais par hasard…"

5. Partagez !

Vous avez réalisé toutes les étapes précédentes ? Excellent, vous n’avez plus qu’à hurler à la face du monde que vous manquez de talent, d’imagination et de sens commun : les réseaux sociaux n’attendent plus que vous !

F.A.Q

J’ai un ami photographe qui fait d’excellents selfies, puis-je lui demander conseil ?

Oui : s’il en est à se prendre lui-même alors que son métier c’est de faire exactement l’inverse, c’est que ça doit être une sacrée buse en manque de clients. Vous pouvez vous tourner vers lui, je pense qu’il a tout ce qu’il faut pour vous apprendre à être mauvais.

Je suis d’accord avec vous : je déteste les selfies. Je demande toujours à quelqu’un d’autre de prendre la photo.

C’est vrai que le problème de fond, c’est l’empreinte digitale sur le déclencheur, vous avez raison.

Même les stars d’Hollywood font des selfies ! C’est que ça doit être bien quand même, non ?

On parle bien des gens dont le métier est d’apparaître dans des trucs ratés ? Je dis ça comme ça, hein.

Qu’est-ce qu’il y a de mal à poster des photos de soi ?

Ah non mais rien : c’est le fond de commerce des blogueuses mode, c’est donc probablement une excellente idée.

De toute façon, vous êtes juste jaloux.

C’est vrai : je déteste quand on arrive à faire plus égocentrique que moi.

Les fêtes sont passées.

Alors que certains d’entre vous sont encore en train de se demander ce qu’il a bien pu se passer dans leur appartement, et effacent méthodiquement leur historique après chaque recherche Google sur "comment faire disparaître un cadavre", d’autres sont déjà prêts à repartir pour de nouvelles aventures, leurs résolutions savamment inscrites sur le post-it du frigo.  Et pourtant ! Si chacun essaie du passé, de faire table rase comme le dit la célèbre chanson (de Garou, je crois), il n’en est pas moins que les dernière semaines (souvenez-vous, c’était l’an dernier) ont été agitées par un certain nombre de débats plus ou moins pourris sur l’extrême-droite et certains de ses porte-drapeau.

Et comme c’était diablement absurde, faisons-le point sur la qualité des échanges, puisque que quitte à montrer du doigts des discours mystérieux, autant en profiter pour faire la tournée des claques.

Mais sans faire de pub à qui que ce soit, hein.

Cliquez sur l’image !

Cliquable

Scène de rue, décembre 2013

Et pour les fainéants, le résumé en un seul cliché :

Resumeuneimage

Etat-Major de la brigade des gentils, janvier 2014

Pour ceux qui cherchent l’origine des petits dessins, c’est là.

Et pour les autres : bonne année, comme il est de coutume, parce  que oui Monsieur, ici, c’est un blog où on a une certaine éducation, ah mais.

J’aime les théories du complot.

Attentats organisés par des gouvernements au sein de leur propre pays, produits chimiques diffusés par avion pour enrichir l’industrie pharmaceutique, assassinats de personnalités (une personnalité ne peut jamais mourir comme tout le monde, ce serait tellement banal) pour parvenir à de sombres fins… il y en a quantité, pour la plupart appuyées par des éléments aussi troublants que des vidéos youtube dans lesquelles on voit parfaitement, à 1:15, un pixel non-identifié qui ressemble comme deux gouttes d’eau à un missile de croisière XV-245 en forme de pixel.  Pour ma part, je suis depuis longtemps rassuré par un élément aisément vérifiable :

Ceux qui nous gouvernent sont bien trop mauvais pour comploter correctement.

Dissimuler l’existence d’une civilisation extra-terrestre à sa population me paraît compliqué lorsqu’on a déjà du mal à planquer un compte en Suisse de ministre, faire assassiner le président Kennedy a dû être diablement compliqué pour une équipe qui quelques années plus tard, bien que plus expérimentée, n’a pas réussi à faire taire une stagiaire amatrice de cigares, quant à la dissimulation de toute la vérité vraie, visiblement, elle ne marche pas aussi bien sur les chiffres du chômage ou la dette. C’est ballot.

Mais s’il est aisé de se moquer des moins compétents que nous, mon éducation judéo-chrétienne me commande de leur tendre une main charitable en proposant aujourd’hui un guide complet sobrement intitulé :

Comment expulser humainement

Car en effet, depuis quelques jours à présent, le net et ses réseaux bruisse de propos concernant l’expulsion de Leonarda, une collégienne de 15 ans qui a été arrêtée lors d’une sortie scolaire avant de gagner un voyage pour le Kosovo, région dont sa famille serait originaire, mais en fait, on est pas trop sûr, ce serait peut-être l’Italie (une équipe de géographe travaille actuellement sur le sujet, les économistes n’ayant pas réussi à finir le jeu des 7 différences qu’on leur avait confié sur le sujet). Du coup, la toile s’enflamme, les journaux de même, et bientôt, radios, télévisions et même lycéens n’hésitent pas à s’indigner de cet événement. Pourquoi ? Observons plutôt ce que l’on peut trouver :

Tenez, par exemple, sur Europe 1 :

Alors que moi, j’ai toujours rêvé que la police vienne me chercher pour me sortir de mes cours de géométrie.

Ou France TV, évoquant la réaction de l’Elysée :

La présidence de la République a expliqué, jeudi 17 octobre au soir, que plusieurs mesures étaient envisagées pour éviter que des enfants soient emmenés par la police alors qu’ils se trouvent en classe 

Voire Reuters, citant Harlem Désir, connu pour sa lutte pour l’intégration :

"Nous, la gauche, nous nous sommes battus quand la droite était au pouvoir contre des arrestations de jeunes à la sortie des écoles", a souligné Harlem Désir.

"Là, elle était dans une activité scolaire et donc, il y a au niveau de la préfecture -c’est ce que l’enquête administrative qui est en cours va je pense montrer- une faute qui doit amener à tirer un certain nombre de leçons", a-t-il ajouté.

Et je vous passe donc toutes les autres réactions, d’officiels, de lycéens ou d’utilisateurs de Facebook qui, drapés de la bannière des Droits de l’Homme, hurlent qu’il est inconcevable qu’en France, on expulse des enfants pour renvoyer dans des pays qu’ils n’ont jamais connu sur le temps scolaire ! Ça, ma bonne dame, jamais !

Et là, logiquement, il y a un truc qui doit vaguement vous titiller.

Mais si, allez.

Si.

En fait, tout le monde n’est pas en train de s’indigner qu’on mette des coups de pied au cul à des enfants, non, ça, on s’en fout visiblement.

Le problème selon nos fiers humanistes, c’est que ça se fasse à l’école devant tout le monde. Un peu comme quand on bombarde des gens : tant que l’on a pas les images pendant que l’on est table et que ça gâche le jambon, tout le monde s’en fout. Faites ce que vous voulez, mais alors ne nous obligez pas à regarder, monstres !

Aussi, et puisque cela semble être le cœur du problème, laissez-moi m’aligner sur le courageux militantisme citoyen de mes contemporains, et proposer mon humble assistance au gouvernement pour expulser des mineurs, oui, mais de manière humaine. Allons-y donc.

I. Se renseigner sur l’emploi du temps

Si planquer une équipe en véhicule utilitaire est toujours un bon moyen de se renseigner sur les habitudes de la cible, beaucoup continuent de dire que les messieurs en camionnette qui surveillent les enfants à l’aide de jumelles ne sont pas du meilleur effet dans le paysage urbain (sauf à Charleroi, mais nous nous contenterons de parler ici d’endroits qui existent vraiment). Heureusement, les enfants étant fondamentalement sympa avec la maréchaussée, principalement parce qu’ils ont encore de trop petites jambes pour les semer à la course après avoir jeté un parpaing, ils transportent toujours avec eux un emploi du temps pour faciliter la tâche des forces de l’ordre. Observons plutôt à quoi celui-ci peut ressembler.

Emploi du temps

Vous avez bien lu ? Alors comme pour les cahiers de vacances, exercice :

"Sachant que le petit Jean-Jacques vient de gagner un ticket pour Bamako (mais sous un gouvernement de gauche, il a donc le droit a un rafraîchissement gratuit sur le vol), à quelle heure puis-je aller le chercher en semaine sans que les gens ne s’indignent ?"

Allez-y, c’est à vous, soyez attentifs.

C’est bon ? Alors passons au corrigé.

Corrige

Pour expulser le petit Jean-Jacques humainement, notons qu’il n’est pas possible d’aller le chercher à l’heure du repas. En effet, celui-ci se déroulant au sein de la cantine scolaire, il est du plus mauvais effet de faire entrer le GIGN entre les frites et le dessert, au risque de froisser non seulement les amoureux des droits de l’Homme (mais sur le temps scolaire uniquement) mais aussi les diététiciens, qui rappellent que se faire défoncer la gueule à coup de matraque pendant le repas est très mauvais pour la digestion (et donc, par extension, pour les toilettes du charter). Ne soyez donc pas maladroits et n’oubliez pas de respecter la plus belle des valeurs de notre pays : la gastronomie.

Si vous avez pensé au mercredi après-midi, c’est hélas aussi faux ! Il s’agit là du jour des activités extra-scolaires, et il y a de fortes chances qu’en allant chercher le marmot, vous déclenchiez une nouvelle polémique comme "C’est intolérable d’expulser des enfants pendant un cours de judo" ou "Mon fils a vu l’un de ses amis être emmené pendant son tournoi de Magic, du coup il n’a même pas eu le temps de taper 2 manas pour le finir à la boule de feu, ce qui lui a gâché la partie, c’est ça la France ?" Le mercredi étant le jour des enfants, laissez donc les marmots gambader en paix : autant les chopper à un moment où ils sont plus isolés.

Et justement, quels sont-ils, ces instants précieux, où le pied au cul devient limite main tendue tant il est humain ?

Dans le cas présent, le mardi après-midi (il y a sûrement des cours de sport, mais comme ce n’en sont pas vraiment, on ne les note même pas sur l’emploi du temps) est une belle occasion de trouver l’enfant isolé : il n’est plus en classe et la plupart des activités de groupe n’ont pas lieu ce jour là. L’attendre en embuscade dans une ruelle avec un taser paraît donc être un moyen à la fois efficace et humain de capturer l’enfant, en faisant tout de même attention aux convulsions et vomissements (il pourrait salir votre uniforme et ce sont les deniers publics qui vous le fournissent, prenez-en soin).

Il en va de même avec le jeudi et vendredi après-midi, même si dans ce dernier cas, il faut faire attention à ce que la cible ne soit pas invitée à prendre le goûter chez un ami pour célébrer le week-end. Pour ce faire, n’hésitez pas à demander au cuisinier de la cantoche de mettre double ration de gras, histoire de couper l’appétit au marmot : non seulement celui-ci sera moins enclin à accepter une invitation à goûter, mais en plus, il courra moins vite rendant sa cueillette d’autant plus facile. Pensez pratique. Et puis l’opinion publique est toujours moins tendre avec un petit gros : ça fait profiteur.

A noter que le jeudi midi à l’heure du repas, ici, la cible a deux heures devant elle : elle ne les passera pas toutes à table et ira donc probablement se promener dans la cour du collège. L’occasion idéale pour l’attirer à l’écart avant de la capturer, par exemple en lui proposant des bonbons. Pensez juste à avoir votre carte de police sur vous, au risque de vous retrouver au cœur d’un malheureux quiproquo qui fera bien rire tout le commissariat en y repensant après-coup, mais qui impliquera de manière un peu aride matraques, annuaires et endoscopies surprises. Méfiance, donc.

Dernier point : s’il n’est pas possible d’aller chercher un enfant devant toute sa classe parce qu’on est en France, sacrebleu, vous pouvez malgré tout profiter d’un cours particulièrement soporifique pour vous rendre le plus silencieusement possible dans la salle et repartir avec le marmot sans donner l’alarme. Pensez par exemple aux cours de latin, où la plupart des élèves tournent de l’œil après la troisième traduction de "L’honneur des anciens restera toujours dans le cœur des enfants du forum grâce à la mémoire des livres" ou étude d’Alix.  Au réveil des petits camarades de l’expulsé, si jamais confusion il y avait contentez vous de dire que Jean-Jacques n’était qu’une idée implantée dans leur esprit, puis lancez la musique d‘Inception dans tout l’établissement.

C’est ça ou une polémique impliquant Vincent Peillon, Manuel Valls et Harlem Désir, alors restons sur Inception, ça sera plus crédible.

Attention à ne pas confondre "classe ennuyante" et "GHB à la cantine". Dans un des deux cas, c’est dans mon coffre que la lycéenne imprudente est invitée au voyage.


II. Penser large

S’il existe moult ruses pour s’emp… approcher humainement d’un enfant en semaine et à l’école sans choquer le bon peuple, il est tout autant possible de feinter pour contourner la difficulté. Ainsi, la première règle est la même que celle des lois pourries : les faire passer durant les vacances.

En effet, à l’aide d’un calendrier des différentes académies, il est possible de déterminer les périodes migratoires des bonnes gens et donc de s’occuper d’autres questions migratoires sans que personne ne s’indigne ; car en effet, si dans l’espace on ne vous entendra pas crier, au cœur de l’été, on entend rien non plus tant tout le monde est tourné vers de vrais problèmes, comme savoir si les restaurateurs font une bonne saison où quels sont les maillots de bain féminins à la mode et autres passionnantes informations. Comme quoi, si en cette saison magique, on ne manque pas de reportages pour raconter l’histoire de Kiki, le chat qui a fait 1 000 kilomètres pour retrouver sa famille, il en va curieusement autrement lorsque le chat s’appelle Mokobé, a le pelage moins soyeux et ne sait même pas dormir sur un clavier en prenant l’air mignon. Je n’en finirai pas de m’étonner de voir les électeurs FN vouloir virer "Tous les branleurs" (alors que dès qu’on a des papiers, on est un foudre de guerre, je salue ici l’administration dans son ensemble qui pourtant, des papiers, en a plein) mais qui s’obstine à ne pas vouloir dégager les chats du pays. Allez comprendre.

Il est donc triste de constater qu’à quelques jours de la Toussaint, nos amis du Ministère de l’Intérieur n’aient pas pensé à attendre un peu pour virer en paix qui de droit de l’Homme.

Mais parfois, on a pas envie d’attendre les vacances pour être humain, aussi existe-t-il des moyens plus efficaces pour agir sans embêter l’opinion publique, comme par exemple profiter du dimanche (méfiez-vous du samedi, c’est aussi le jour des activités) ou mieux encore, débarquer en soirée au moment où tout le monde est à table. Cela peut se faire soit pendant le film du soir, pendant que tout le monde se demande comment Ben Affleck peut jouer aussi mal, soit vers 20h05, puisque c’est l’heure de Scènes de Ménages, et que l’on se pose peu ou prou les mêmes questions devant son écran.

Cela fait, vous contourner toute la difficulté et pouvez donc expulser simplement et humainement comme bon vous semble : on ne vous embêtera pas. C’est magique.

III. Où agir

S’il existe encore la bonne vieille ruse de la convocation en préfecture qui permet de jouer à domicile (ami sans-papier, quand tu reçois un courrier couvert de postillons, c’est souvent que son rédacteur se marrait en l’imprimant ; méfie-toi donc, cela sent fort la ruse), il existe différents endroits où opérer en paix.

Afin de clarifier mon propos, j’ai réussi à obtenir grâce à mon influence la carte de Paris affichée derrière François Hollande en conseil des ministres. La voici :

J’ai aussi la carte de France, mais elle était copyrightée par Adibou.

Alors, où peut-on humainement arrêter un étranger pour le coller dans un avion direction pauvreté-land (que celui qui a dit "Grèce" se dénonce) ?

Pas à la mairie. A la mairie, l’humain, c’est important. Depuis qu’un petit malin s’est amusé à taguer "Liberté, égalité, fraternité" sur le fronton pour des raisons inconnues, on essaie de faire des efforts. Depuis peu par exemple, on tolère les homosexuels en salle des mariages. Alors si en plus on commence à parler de rajouter des étrangers, ça va être le bordel : attendons un peu.

Pas à l’école. S’il existe bien des manières humaines comme évoquées ci-dessus d’arrêter des écoliers pour leur proposer un séjour linguistique de longue durée au Kosovo, n’oubliez pas que c’est l’endroit de toutes les passions. Mais comme les passions s’arrêtent visiblement à 17 heures, autant ne pas s’embêter. Quant au bus scolaire, là encore, mauvaise idée : pas seulement à cause de l’image, mais aussi parce qu’aucun adulte digne de ce nom ne voudrait y pénétrer, tant l’air y est plus épais pour cause d’effluves de sébum et d’hormones en folie. 

Pas sur le rond point. Parce qu’il y a le gentil Monsieur dessus qui fait la circulation et si tout le monde commence à s’arrêter, ça va être le bordel, alors dit, va expulser ailleurs. N’oubliez pas le vieil adage : "Il n’y a pas meilleur moyen de se décrédibiliser dans l’opinion publique qu’en lui pourrissant ses transports." Pour rappel, il est inscrit au fronton du QG de la RATP.

Pas au Fouquet’s. Expulser humainement, c’est savoir quand il faut se rappeler que la France est un grand pays où chacun a sa place. Par exemple, si la cible est la progéniture d’un émir du Qatar, ou pire, un footballeur en puissance, rangez tasers et matraques. Par contre, s’il est simplement docteur en physique nucléaire à 16 ans, dégagez-le : de toute manière, on a plus de pognon pour la recherche. C’est ça, l’humain. Savoir faire la part des choses.

A domicile. A condition que le sans-papier en ait un, car parfois, il est taquin. Mais si c’est le cas, pas d’inquiétude : si vous ne faites pas trop de bruit dans la cage d’escalier, personne ne sortira pour gueuler. Et vous pourrez donc opérer en paix. Penser à ses concitoyens, c’est essentiel.

Chez quelqu’un d’autre. Attention ! Ici, prudence : là encore pensez humain. S’il peut-être avantageux d’aller chercher la cible lorsque l’on arrive enfin à la localiser, il faut tout de même prendre des pincettes : des mineures à la légalité douteuse invitées chez autrui, ça peut aussi bien être une cachette pour sans-papiers qu’une villa de Berlusconi. Méfiez-vous, donc, un incident diplomatique est si vite arrivé.

Sur la balançoire jaune à gauche de l’écran. C’est bien parce que c’est vous : oui, il est possible de capturer un mineur sans papier sur une balançoire. Soit en remplaçant les cordes du jeu pour enfant la nuit venu pour les remplacer par un gros élastique, et sitôt l’enfant grimpé dessus, s’en servir de catapulte géante pour propulser le marmot jusqu’à Kampala, soit vous pouvez aussi simplement y mettre de la colle pour piéger l’animal et faciliter son transport. Bien sûr, d’autres jeux pour enfants peuvent s’avérer très utiles, comme par exemple la cage à poules, où il suffit simplement de rajouter des barreaux pour piéger toute une famille d’un coup.

Et avec ça, déjà, vous devriez déjà avoir de quoi rendre la France plus humaine selon les critères de l’opinion publique et le niveau des débats actuels.

Résumons.

A écouter les commentateurs, une bonne expulsion, c’est donc :

  • Un adulte, pas un enfant parce que c’est potentiellement kikinou (ce qui n’est pourtant qu’une légende urbaine)
  • Un truc qui se passe loin de ses propres enfants, il ne faudrait pas les perturber.
  • Un truc qui se fasse discrètement, parce qu’on en est pas très fier, mais si ça se voit pas, c’est okay.

Et si c’est fait comme ça, c’est bon : pas d’indignation !

Du coup, je suis rassuré : heureusement qu’il existait un moyen simple de calmer les défenseurs des Droits de l’Homme et autres combattants de la liberté autoproclamés. Et dire que pour un peu, je pensais que c’était le fait d’expulser des mineurs qui les choquait

Je suis naïf, parfois.

C’est fou.

Quelque part dans un open space, 10:27.

Thomas Anderson soupira en délaissant quelques instants son clavier pour lever les yeux vers les néons jetant une lueur verdâtre au-dessus de lui. Le grésillement de ceux-ci accompagnait depuis des années maintenant ses mornes journées de travail, seulement interrompu de temps à autre par le son familier de l’une des lumières clignotant brièvement. Parfois, on voyait s’élever au-dessus des minces parois séparant les alcôves de l’open space la silhouette d’un collègue grimpant sur son bureau pour donner un coup aux plafonniers afin d’interrompre un clignotement devenu intempestif, rare distraction suivie par les yeux fatigués et inexpressifs de dizaines de travailleurs semblables à Thomas.

Le programmeur s’apprêtait à se remettre au travail lorsque son téléphone se mit à sonner. Et visiblement, celui qui appelait n’avait pas envie de donner son numéro. Thomas hésita un instant, la main juste au-dessus de l’appareil, puis décrocha.

"Allô ?
- M. Anderson ? Bijour, ji suis Jean-Jacques, de Bouygues Télécom, et…
- Ça ne m’intéresse pas, bonne journée.
- Attends attends, non, je déconne : Néo, c’est Morphéus. 
- Qui ça ? Comment savez-vous que je suis Néo ? Comment avez-vous eu ce numéro ? Et pourquoi faites-vous des imitations racistes de télé-opérateur d’abord ?
- J’ai la réponse à tes questions. Mais surtout, la réponse à celle que tu te poses depuis des semaines maintenant. Celle qui te fait te réveiller la nuit. Celle qui obsède tes journées.
- "Quel est le numéro de Françoise Boufhal ?" 
- Non, l’autre : "Qu’est-ce que la Matrice ?"
- Aaaah ouais. Nan, oui, c’est vrai, je me la pose. Mais bon, si vous avez aussi la réponse à la première…
- Concentre-toi Néo.
- Okay : alors, c’est quoi la Matrice ?
- Tu dois connaître la vérité : le monde dans lequel tu vis n’est qu’une illusion. Tout ce que tu vois, tu touches, tu goûtes, rien de tout cela n’est réel. C’est ça, la Matrice. 
- Ça explique pas mal de trucs. NRJ12 par exemple : on voit bien de suite que ça ne peut pas être réel. Mais attendez… vous dites cela, mais avez-vous d’autres preuves ?
- Hahaha… bien sûr Néo. As-tu déjà entendu parler des Agents ? Ce sont des programmes de la Matrice qui ne sont là que pour maintenir l’ordre établi.
- La chiantitude des choses ?
- Exactement. Suis mes instructions : lève-toi doucement et regarde par-dessus les parois de ton alcôve : tu les verras. Il ne fait aucun doute qu’il s’agit simplement de programmes. Et tu auras ta preuve. Allez, lève-toi te dis-je, et regarde bien !"

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Le combiné sur l’oreille, Thomas Anderson, alias Néo, quitta sa chaise aussi lentement que possible et laissa lentement ses yeux remonter le long de la paroi voisine avant de s’arrêter lorsqu’il put enfin regarder au-dessus de celle-ci. Et alors qu’il balayait la vaste salle du regard, il les vit : les Agents. Des programmes qui, une fois que l’on y pense, n’ont strictement rien d’humain, quand bien même ils en ont l’apparence. Néo se laissa tomber à côté de son bureau où, à genou et tremblant, il supplia :

"Morphéus ! Je les ai vu, vous avez raison !
- Je te l’avais dit.
- Mais qui sont-ils ?"

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Morphéus prit une grande inspiration à l’autre bout du fil.

"Laisse-moi t’expliquer."

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"Néo, tu vis dans la Matrice, une sorte de jeu vidéo géant. La bonne nouvelle, c’est que tu peux recharger une sauvegarde si tu te plantes. La mauvaise, c’est que tu as une durée de vie de 5h. Ah bin c’est le problème des grosses productions,hein."

La Matrice existe : vous y travaillez.

Difficile d’expliquer autrement l’impression de déjà vu que vous pouvez parfois avoir, particulièrement lorsque que quelqu’un lance un Powerpoint, ou plus simplement, en discutant avec certains de vos collègues dont les conversations laissent à penser qu’il s’agit en fait de PNJ (vous pouvez essayer de cliquer dessus à répétition pour vérifier, je vous laisse faire, on atteint vite leur limite). Tout comme le fait qu’il y a un décalage entre le monde du travail et la réalité ; par exemple, dans le monde réel, on vous a toujours expliqué que votre diplôme serait le sésame de votre réussite ; sauf qu’une fois dans le monde du travail, non seulement on ne vous a jamais demandé votre titre obtenu de haute lutte, mais pire, 99% des gens n’en ont eu strictement rien à faire. Quelle déception.

Mais ce n’est pas une raison pour se laisser abattre : quitte à être dans la Matrice, autant comprendre les programmes qu’elle utilise pour rendre le monde plus chiant. Qui sont ces êtres ? Quel programmeur mal inspiré a pu créer pareils monstruosités ? Pourquoi en retrouve-t-on toujours où que l’on aille ? Étudions-en quelques exemples typiques. Car il est à craindre que vous en ayez autour de vous.

I. Le Bloody Branleur

Dans le folklore occidental, il existe une légende, principalement racontée aux enfants, qui prétend que si l’on prononce trois fois "Bloody Mary" devant un miroir, on y voit apparaître non pas un cocktail (c’est une légende pour enfant, ne l’oubliez pas, et puis j’ai déjà essayé avec "Bloody Brandy" et tout ce que j’ai eu c’est le spectre d’un chien avec un hamster mort entre les dents, comprenne qui pourra) mais le spectre d’une jeune fille ensanglantée. Si la chose peut paraître effrayante de prime abord, il faut avant tout plaindre le spectre, puisque se manifester dans un miroir de jeune adolescent est avant tout un coup à finir couvert de restes de vieux points noirs et autres boutons éclatés. On espère donc que le folklore introduira bientôt le concept de "Bloody Capuche" pour compenser, mais une fois de plus, je m’égare.

Car dans la Matrice qu’est l’entreprise, il n’y a pas besoin de prononcer quoi que ce soit pour voir apparaître un Bloody Branleur. Et tout comme les spectres, celui-ci a le don d’apparaître dans votre dos, car comme tous ceux de son espèce, il n’a qu’une grande spécialité : regarder ce que vous faites par-dessus votre épaule. Onglet Facebook, blog avec des pavés de texte ou pire, article du Figaro (bon, j’exagère : mon lectorat a du goût tout de même), vous vous sentez obligé de tout fermer lorsque vous remarquez la présence de ce sinistre individu qui n’est pas venu pour espionner, vous sanctionner ou quoi que ce soit : non, le Bloody Branleur se fait juste chier, et comme un vulgaire inconnu lisant par-dessus votre épaule dans le métro, il se poste toujours juste derrière ses petits camarades pour regarder ce qu’ils font (histoire de voir comment eux occupent leur temps en attendant la fin de la journée, des fois que ça l’inspire). Qu’il ait quelque chose à vous dire ou non importe peu : il veut juste regarder ce que vous faites depuis votre dos. Et éventuellement commenter (mais uniquement pour dire "C’est quoi, ça ?"). Dans sa jeunesse, sa capacité à se mouvoir à volonté dans le dos d’autrui a probablement fait de lui un redoutable challenger aux championnats du monde de 1-2-3 soleil.

Capacité intéressante : le Bloody Branleur est très doué pour emmener une boisson avec lui, thé ou café, qu’importe, et le siroter en faisant "sluuuuurp" derrière vous et de préférence tout près de votre oreille pendant que vous espérez secrètement qu’il se barre et aille enfin trouver quelque chose à faire sur son poste. Mais ne vous faites pas d’illusion : vous avez moins de chance de le croiser à son bureau que derrière celui d’autrui.

Comment le repousser ?

Retournez-vous, ça devrait le perturber : il n’est pas habitué à être face aux gens. S’il essaie de repasser derrière-vous, mettez-vous à tourner très vite sur votre chaise, logiquement, le café qu’il a dans la main l’obligera à quitter la poursuite lors d’un terrible accident bien avant que votre petit-déjeuner ne profite de votre tournis pour faire une sortie scolaire.

II. L’auto-stoppeur

Toujours sur la route, comprendre, pas à son poste et plutôt en train d’errer comme une âme en peine, l’auto-stoppeur attend qu’un travailleur innocent passe à sa portée pour lui lancer une salutation cordiale suivie d’une quelconque banalité sur comment vous allez, ou autre grand classique de la vie en société ("Ouesh ouesh  bien ou bien ?" n’en est pas un, inutile d’insister, et aller vous changer, ce jogging est hideux). Hélas, si d’aventure vous veniez à lui répondre "Bien, et toi ?", c’en est fait de vous : il vous a verrouillé. Il s’arrête dès lors droit sur place et commence à vous raconter sa vie, même lorsque vous tentez de vous en dégagez en accentuant toutes vos fins de phrases de manière à ce qu’elles appellent à une fin imminente de la conversation. Ou que vous remettez ostensiblement vos écouteurs en place (mais si : vous connaissez tous quelqu’un que ça n’empêche pas de continuer à vous raconter sa vie) Car l’auto-stoppeur a des milliers de choses à vous dire. Chaque jour. Et s’il vous les a déjà racontées, ce n’est pas grave : il recommencera, encore et encore. Sans que vous puissiez vous en dégager ; Cthulhu à côté a l’air un peu léger tant en tentacules qu’en agressivité pour votre santé mentale.

En effet, l’auto-stoppeur dispose d’un formidable générateur de jérémiades lui permettant de se plaindre de tout en partant de n’importe quel sujet. Nouvelle coupe de cheveu ? Lui l’autre jour, son coiffeur l’a raté, pfou, il n’y retournera pas, mais bon, si, il est retourné, parce que tu vois, sa mère y est allée l’autre jour et lui a dit qu’en fait, c’était parce que la stagiaire était là depuis une semaine mais que la patronne revenait bientôt et…  qu’importe. Vous avez évoqué un film avec un collègue ? Lui voulait le voir hier, sauf qu’au dernier moment, il a été invité, du coup il a remis ça à plus tard, mais il n’est pas sûr d’aller le voir finalement, parce qu’il a vu la version d’il y a 15 ans et qu’elle lui plaît et que du coup il se demande si… et puis il y a les trains en retard. Et puis la neige devant sa porte. Ou la fois où il a raté une enchère en ligne. Bref, à l’écouter, Dieu a un canon à ions, et il est braqué droit vers sa margoulette.

Et ça marche avec tous les sujets. Même ceux que vous n’avez pas évoqués : son générateur et sans limite. Plus difficile à laisser derrière soi qu’un trou noir, plus bavard qu’une scène de repas de Quentin Tarantino, il guette dans l’ombre le moment où quelqu’un fera un signe, même mineur, laissant supposer qu’il prête un intérêt, même infime, à sa simple existence pour lui donner l’opportunité de la raconter en entier. Et avec tous les détails, parce que sinon, ce n’est pas drôle.

Comment le repousser ?

Faites-lui découvrir Twitter : pleurer sur tout, parler de rien et tout faire pour avoir l’attention d’autrui, c’est le principe même du site.

Ici, des Agents attendent les randonneurs imprudents pour leur sauter dessus et leur raconter le dernier anniversaire de tata Simone. Terrifiant.

III. L’incompétent

Parfois nommée "Personne à qualification limitée" par les associations de soutien aux familles, ou plus prosaïquement "Supérieur hiérarchique" par ceux travaillant avec l’incompétent, celui-ci est une sort de fléau, mais avec une cravate. L’incompétent n’est pas incompétent en théorie : il a un diplôme, un CV et parfois même des recommandations prestigieuses. Et pourtant, sitôt mis face à une tâche, même basique, il se passe exactement la même chose.

D’abord, il en parle beaucoup et à tout le monde (un peu comme un débordé) pour bien dire qu’attention, hein, on lui a confié un gros dossier. S’il peut l’évoquer entre deux portes, dans un ascenseur ou même en se séchant les mains, il le fera. Il a besoin de faire savoir qu’il travaille. Non mais c’est important, parce que c’est vrai que sinon, c’est vrai que l’on pourrait se demander ce qu’il fout. Puis, une fois qu’il a installé cette atmosphère de labeur sérieux auprès de tous ses collègues, il va les trouver un par un pour leur demander "un petit truc" sur telle ou telle partie, de préférence jusqu’à ce qu’une fois tous les petits morceaux cumulés, il n’ait rien eu à faire. Il qualifiera cela de "travail d’équipe", ce qui sémantiquement, se tient, contrairement à son boulot. Cela fait, il utilisera une technique bien connu de tous les écoliers et ministres de France, à savoir :

  • Si au final, le dossier bouclé plaît, ce sera grâce à lui
  • Si au final, le dossier bouclé ne plaît pas, ce sera la faute des autres

Certains appellent ça du "foutage de gueule", mais lui parle plutôt de "management". De toute manière, et par un mystérieux hasard, aucune des personnes disposant d’un minimum d’autorité sur lui ne semble se rendre compte qu’il est parfaitement incompétent, chose qu’il prouve pourtant régulièrement en faisant des erreurs grossières qu’il demande à autrui de corriger (ou plutôt : en disant qu’autrui a merdé, et donc que c’est à lui de rattraper ; il ne va quand même pas reconnaître une erreur, ah mais ho !). On reconnaît par ailleurs aisément l’incompétent au fait qu’il multiplie les anglicismes à outrance selon le célèbre principe qui veut que l’important, ce n’est pas de maîtriser quelque chose, mais de donner l’impression que l’on maîtrise quelque chose. Il n’est pas encore au point sur le terme de "bullshiting" que vous employez à son égard, mais nul doute qu’il le casera bientôt au hasard d’une réunion, sans être bien sûr de ce que cela veut dire, mais ça sonne cool.

Comment le repousser ?

Posez-lui des questions fermées : s’il doit répondre par "oui" ou par "non", il sera bien embêté de ne pas pouvoir utiliser le pipotron, et prétendra sûrement avoir quelque chose de très important à faire, là, tout de suite, mais si, vous savez, sur le dossier Callaghan. Tout ça. Si vous insistez un peu, il n’est pas impossible qu’il se transforme en petite flaque liquide, mais bon, hein, c’est pas vous qui faites le ménage bande de gredins.

IV. Le militant, mais alors pas trop

Le monde est un endroit terrible. Chaque jour, des milliers de crimes sont impunis, des millions d’inégalités apparaîssent, des milliards d’individus sont privés de ce à quoi une minorité a droit. Le militant a décidé que c’en était trop. Un jour, il s’est levé, et les cheveux s’agitant dans le vent du matin, il a décidé de dire non. Puis, maman l’a appelé pour le petit-déjeuner, alors il s’est dépêché de mettre un slip et de descendre manger son bol de Smacks.

Quand il se passe quelque chose d’anormal au travail, il est le premier à s’insurger, à dire qu’il ne faut pas se laisser faire. Il s’indigne, et partage son indignation avec celles et ceux qui ne seraient pas encore au courant. Il est le premier à dire qu’il ne faut pas se laisser faire, que la hiérarchie va devoir plier, parce que cette fois, on ne rigole plus. A côté de lui, Lénine a toutes les apparences du vulgaire contrôleur de la RATP. La révolution est en marche, et il ne fera pas bon se trouver sur le chemin du prolétariat opprimé. Et puis soudain, il faut passer à l’action.

Oui, alors bon : il ne peut pas prendre la parole : il a mal à la gorge. Bon, il aurait bien pris une carte de syndicat, mais il ne veut pas d’étiquette. Et il aurait bien envoyé une lettre bien sentie au patron, mais son imprimante ne marche pas. Et puis sa boîte mail fonctionne mal, des fois les messages ne partent pas. Du coup, ce serait bien si quelqu’un d’autre pouvait s’en charger. Et attention : il le soutiendra ! Il sera debout, juste derrière-lui si besoin est ! Enfin, dans la même pièce en tout cas. Enfin, dans le couloir quoi. Mais bon, ça dépend parce que ce soir, il a un truc à faire, donc il sera peut-être pas là à la bonne heure.

Le militant-mais-pas-trop est le champion de l’insurrection autour de la machine à café. En théorie et à l’écouter, il donnerait sa vie pour ses idées, mais 10 minutes de sa carrière, par contre, non.

Comment le repousser ?

Lui demander une action concrète, comme ça, une fois, juste pour voir. Et, non, cliquer sur "j’aime" n’en est pas une.

Breaking news : le bouton "partager" ne permet pas vraiment de partager votre miam au sens littéral avec le reste du monde. Lâchez ce bouton maintenant.

V. Paraphrasor

Paraphrasor est l’un des plus grands prédateurs qui soit ; généralement tapis au milieu de la salle de réunion, il attend son heure pour déclencher son barrage d’artillerie verbal ; c’est un peu le général Nivelle de l’absurde, quand bien même les historiens militaires parleraient sûrement de pléonasme mais là n’est pas le sujet (après, je peux faire des blagues sur Craonne et on en sort plus). Tel un pokémon furieux, il attend son heure dans les hautes herbes pour agresser le premier innocent venu à l’aide de son attaque principale : la paraphrase. Lorsque plusieurs personnes travaillent sur un projet, il est toujours le dernier à parler, et généralement, pour répéter tout ce qui vient déjà d’être dit, mais en plus long. Aucune de ses interventions n’a le moindre intérêt, mais il insiste quand même pour prendre la parole, pourvu qu’on l’entende parler. C’est toujours long, toujours chiant, et surtout, toujours toujours (il ne faudrait pas qu’il se taise au moins une fois, l’humanité serait privée de beaucoup trop).

Personne ne sait s’il est vraiment conscient de ce qu’il fait, mais tout le monde est d’accord sur un point : il est lourd. L’une de ses attaques spéciales consiste à attendre la dernière minute de la réunion qui a déjà 25 minutes de retard pour poser une "dernière question" dont la réponse a pourtant déjà été donnée trois fois. En général, chacun peut alors sentir la haine l’envahir (en plus de la faim, il est midi passé, quoi, roooh), et le paraphrasor a une espérance de vie particulièrement courte, quelque part entre le cochon d’inde et le lapin nain, dont il partage tant l’intellect que la capacité d’attention.

Paraphrasor est un peu le Jean-Louis Borloo de l’entreprise : qu’importe le sujet, il est toujours d’accord avec le dernier qui a parlé.

Comment le repousser ?

Jetez-lui une pokéball. Mais une bien lourde, et de préférence, en début de réunion. Pas sûr que vous le capturiez (pas plus que vous ne le voulez), mais en tout cas, nul doute que vous arriverez plus tôt à la cantoche sans ses interventions intempestives.

VI. Le rigolo

Lorsqu’un comique sent son heure arriver, il se rend dans un endroit secret pour mourir (on sait juste qu’il passe d’abord par le spectacle des Enfoirés, qui est un peu l’équivalent des soins palliatifs pour ceux de son espèce). Là, après une ultime blague à Toto, il rend son dernier soupir et est généralement enterré dans un cercueil en béton pour être sûr qu’il ne revienne pas. Hélas, parfois, lors de terribles rituels impliquant du sang de jeune vierge, des crânes de boucs et des DVD de Franck Dubosc, leurs mânes sont rappelées et envoyées posséder des corps au sein d’entreprises. pour y semer le chaos.

Tous les rigolos ont un point commun qui permet de les reconnaître aisément : ils ne sont pas drôles.

Voletant d’un bureau à l’autre, ils ont soit une histoire à raconter digne des plus grandes heures de Télé Poche, soit ils profitent de l’absence d’un de leurs petits camarades pour changer leur fond d’écran, lancer une vidéo Youporn ou autre subtilité digne d’un Jean-Marie Bigard un soir de cuite. Le rigolo est non seulement lourd, mais par ailleurs, son "sens de l’humour" est si particulier que lorsque quelqu’un lui fait remarquer qu’un seul de ses calembours suffirait à détruire un char tigre, il est persuadé que vous dites ça pour le charrier, et que donc, vous aussi vous êtes un rigolo, hé, ça te dirait pas une soirée vidéos Youtube autour d’une bonne tartiflette ? Après on fera des prouts devant des vidéos de Norman, ce sera super lol.

Le rigolo n’est jamais fatigué, et poursuivra son oeuvre sans relâche, confirmant son statut de mort-vivant. Il est par conséquent triste de constater que l’on ne sache pas encore transformer l’humour pourri en énergie pure, auquel cas Eric et Ramzy pourraient alimenter l’Europe de l’Ouest à eux seuls durant quelques années.

Comment le repousser ?

Allumez n’importe quel téléviseur voisin et mettez vidéo gag. Il devrait rester immobile à suivre la chose aussi longtemps qu’elle sera diffusée. A ce qu’il paraît que si vous laissez un rigolo assez longtemps comme ça, il finit par tisser un cocon autour de lui et qu’au bout de quelques mois en sort un chroniqueur du Grand Journal. Attention : je ne vous ai pas dit d’essayer pour autant, il y a déjà surpopulation.

Tiens, une photo de Laurent Gerra ici ? Comme c’est étrange. Sûrement une coïncidence.

VII. Le fayot

Lorsqu’il était enfant, le fayot a été malmené par ses petits camarades pour avoir collaboré avec l’ennemi, incarné dans le cas présent par le corps enseignant. Après s’être réveillé à maintes reprises dans des poubelles avec son slip sur la tête, le fayot a juré qu’un jour, il se vengerait. Depuis, il ne vit que pour obtenir une promotion et ainsi pouvoir exercer sa vengeance sur ceux qui le malmenèrent autrefois.

Si son plan a quelques failles (ceux qui à 16 ans, se moquaient de lui à la sortie du lycée en fumant des clopes sur leurs scooters en faisant des clins d’œil aux filles de terminale en ont aujourd’hui 32, mais sont toujours à la sortie du lycée sur leurs scooters à faire des clins d’œil aux filles de terminale), il n’en porte pas moins toujours une profonde haine pour autrui.

Le fayot ne se contente pas d’apprécier les idées de ses supérieurs : il tient à ce que cela se sache. Interventions intempestives, en et hors réunion, petits mots dans les couloirs et compliments grossiers, le fayot ne recule devant rien mais a tout de même un peu de peine lorsque finalement, ce n’est pas lui qui est promu mais quelqu’un de bien moins loyal. Bien sûr, il ne fera jamais le rapport avec le fait que son attitude donne l’impression qu’il a autant de personnalité qu’un tapis, mais ce n’est pas grave : il restera, fayotera, et si en plus il peut balancer un ou deux collègues à la maîtresse entre deux portes, il le fera.

Même si le slip sur la tête et la poubelle ne sont jamais loin : c’est ça, l’amour du risque.

Comment le repousser ?

Devenez patron, puis adoptez-le. Le MEDEF organise régulièrement des combats de fayots dans des hangars désaffectés. Le toutou qui gagne est simplement heureux d’être aimé (vous pouvez lui gratter le ventre pour le récompenser). Par contre, pour l’autre, c’est direction la ruelle la plus proche pour une tentative d’insémination au gros plomb. Comble du bonheur : aucun fayot ne vous dénoncerait à l’inspection du travail. Que demande le peuple ?

VIII. Le parent

Un dîner en amoureux, un slow sur la musique de La Boum, quelques mots tendres susurrées à l’oreille et bien sûr beaucoup de GHB et voilà ce qui arrive : l’un de vos collègues commet l’irréparable et se reproduit. Désormais, l’ensemble de sa vie tourne autour du petit être qu’il a engendré, et dont la seule existence semble nécessiter l’utilisation de plus de superlatifs que la presse spécialisée à la sortie d’un nouveau Spielberg. Théo a passé une mauvaise nuit ? Ce simple récit raconté 12 fois vous aidera à passer une mauvaise journée. Mathias a fait une superbe d’oeuvre d’art à l’école, à base de papier coloré, de paillettes et bien évidemment de coquillettes (15% du chiffre d’affaire de Barilla est obtenu grâce aux ateliers scolaires d’art plastique français) ? Nul doute que non seulement il décorera le bureau de son parent, mais mieux encore, chaque malheureux qui entrera dans celui-ci en essayant de formuler courtoisement "Qu’est-ce que c’est que cette merde ?" aura le droit à un récit qui fera vieillir d’un an instantanément toute personne à proximité tant il sera sans fin et ennuyant.  Et si Léa pousse si fort sur son pot qu’on la retrouve assise sur son propre étron, digne des animaux les plus majestueux de la savane, ce sera directement photo Instagram et partage Facebook.

Le parent n’a qu’une envie : partager avec le monde libre les nouvelles les moins intéressantes que sa progéniture puisse produire. De toute manière, les enfants produisent rarement quoi que ce soit d’intéressant, puisqu’aux dernières nouvelles, si on trouvait des enfants-soldats, on trouvait rarement des enfants-docteurs-en-physique-quantique, ce qui prouve bien qu’ils sont quand même un peu limités. Et encore, parmi les enfants-soldats, pas un officier. Lamentable.

Le parent est en général équipé des dernières technologies modernes pour que où que vous soyez, vous puissiez profiter des dernières photographies familiales qui ne vous intéressent pas ("Mais si, attends, je te remontre Léa, regarde moi l’engin !")

Comment le repousser ?

"Moi aussi j’ai des photos ! Là c’est moi en vacances à Charleroi ! Et là, regarde ! On faisait des courses d’autobus avec mon copain Emile Louis, qu’est-ce qu’on a rigolé ensemble !". Photoshop peut faire des miracles pour votre tranquillité.

Pour rappel, rien ne ressemble plus à un bébé qu’un autre bébé. Inutile donc de vous embêter à prendre des photos : il y a des banques d’images pour ça.

IX. Le voyageur temporel

Contrairement à ce que son nom pourrait laisser supposer, le voyageur temporel ne vient jamais du futur pour vous filer les numéros du loto, non. En fait, celui-ci vient plutôt en général des années 80-90 et a encore du mal à se faire à l’idée que "il y a 10 ans" ne le renvoie pas au début des années 90. Vous l’avez déjà surpris à donner un prix en francs (il n’est jamais vraiment passé à l’euro ; il se contente de convertir), il vous envoie régulièrement des powerpoints kitschissimes, et vous le soupçonnez secrètement d’avoir encore Caramail dans ses favoris Internet explorer.

Le voyageur temporel a plein de découvertes à partager avec tout le monde. Aucune n’est plus une découverte depuis au moins quinze ans, mais ce n’est pas grave, s’il y a bien une chose dont il ne manque pas, c’est d’enthousiasme. Toute référence faite à quelque chose apparu après 2002 le trouble quelque peu, et s’il travaille dans l’informatique, vous pouvez commencer à trembler. Tous les scammers Nigérians se réveillent la nuit dans des draps humides rien qu’en pensant à lui, et il est fort probable qu’ils représentent à eux seuls 2% du PIB local. Contrairement a Dr Who, le voyageur temporel n’a que trop rarement un compagnon d’aventure, mais qu’importe, car il a toujours sur son PC son raccourci qui lui permet de faire apparaître des petits moutons sur l’écran lorsqu’il clique, hihihi, viens voir Ginette, c’est rigolo.

Le voyageur temporel vit dans un monde qui a poursuivi son chemin sans lui. Il dit parfois "Antenne 2" pour désigner le service public, et soupire longuement en écoutant Notre Dame de Paris. Plus personne ne sait vraiment que faire de lui, et il accomplit machinalement les mêmes tâches depuis des années. Il s’imagine tel un vieil homme sur la jetée, qui observe les vagues disparaître l’une après l’autre en laissant l’écume derrière elle. Puis, il sauvegarde son fichier Excel, fait suivre un courrier pour la semaine de l’amitié et se demande quel gif il pourrait mettre en signature de ses mails pour être plus en accord avec le monde moderne.

Comment le repousser ?

La nature va s’en charger très prochainement, inutile de vous fatiguer. Attention à ne pas lui montrer d’objets trop modernes : vous risqueriez de l’exciter et son cœur est fragile.

X. L’inconnu

Il existe différents niveaux de timidité ; l’inconnu est carrément en phase terminale. Vous le croisez le matin depuis des années, vous avez déjà été dans des réunions avec lui et un jour, on vous l’a présenté mais vous avez oublié son nom et sa fonction exacte dans les dix minutes qui ont suivi. Depuis, vous ne l’avez jamais entendu s’exprimer, à part pour répondre à un bonjour gêné dans l’ascenseur. Lorsque l’on vous demande si vous avez vu "Mais siii, vous savez, l’autre là le… le jeune qui… mais siii il était assis à côté de Brigitte !", quand bien même on vous parle du matin même, vous n’en avez aucun souvenir. Pas plus que la plupart de vos collègues.

L’inconnu ne marque personne, travaille sur des dossiers dont vous ignorez tout, et apparaît au coin de votre champ de vision de temps à autres sans que vous soyez certains qu’il s’agisse vraiment de lui ou juste de persistance rétinienne. Dans le doute, vous lui jetteriez bien un truc à la gueule pour voir s’il existe vraiment, mais vous avez promis à Benoît de lui ramener son agrafeuse, vous allez donc la garder à la main plutôt que de vous en servir de projectile tout de suite.

Peut-être l’avez vous accepté sur Facebook après une soirée bien arrosée. Depuis, à chaque fois qu’il like un de vos statuts, vous marmonnez "Putain, mais c’est qui lui ?" avant d’aller voir son profil. Et s’il n’a pas mis son véritable visage sur sa page, vous êtes bien infoutu de le resituer précisément, quand bien même son bureau est voisin du vôtre.

Si c’est un stagiaire, ne vous inquiétez pas : c’est parfaitement normal.

Comment le repousser ?

En fait, c’est déjà fait. Attention cependant : si vos collègues ne le remarquent pas plus que vous, c’est acceptable, mais si en plus vous avez froid lorsqu’il approche, c’est simplement que vous voyez des gens qui sont morts. "C’était donc ça, je me disais bien qu’il ressemblait vachement à Joe Dassin"

Dans certaines organisations, tout le monde est un peu l’inconnu de tout le monde, mais ça fonctionne quand même. Comme quoi, je suis plein de préjugés.

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Néo essuya la sueur de son front du revers de sa manche, le téléphone toujours vissé à son oreille. A présent, tout faisait sens : ces gens étaient beaucoup trop génériques pour être de véritables individus. Il jeta un nouveau coup d’œil vers son PC, sa boîte mail clignotant déjà en affichant un mail ayant pour objet "Tr: Tr: Tr: Re: Re: semaine du bisou" et poussa un léger gémissement.

"Que dois-je faire Morphéus ? 
- Tu as le choix Néo. Je peux t’aider à arrêter la Matrice. J’ai disposé sur ton bureau deux pilules : une bleue et une rouge.
- Ah oui, je les vois ! Bon, et qu’est-ce que je fais ?
- Tu fais un choix. Tu peux choisir la pilule bleue, et tout s’arrête. Tu oublies cette conversation, tu te réveilles dans ton lit et ta vie reprend son cours. Ou tu peux choisir la pilule rouge, et je t’aide à ouvrir les yeux. Alors ?
- Hmmm… j’ai le droit d’en lécher une d’abord pour choisir ?
- Non.
- Bon… allez okay, je choisis la rouge ! Qu’est-ce que je fais maintenant ?
- Excellent choix Néo. Tu vas devoir me faire confiance, d’accord ?
- Bien sûr Morphéus.
- Alors tu prends la pilule, tu vas voir Sandrine du service marketing, et tu la glisses dans son verre. 
- D’accord ! Et après je sors de la Matrice alors ?
- Ouiiii Néo. Tu sors de la Matrice. Allez, sois discret, et quand elle aura avalé la pilule, tu l’amènes à la porte de derrière, une voiture t’attendra. Fais bien attention aux Agents qui surveillent la Matrice, Néo.
- Pas de problème ! J’y vais Morphéus ! On se voit de l’autre côté !
- C’est ça. Allez, bonne chance Néo !"

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Diego resta un moment silencieux alors que je raccrochais le téléphone.

"Voilà Diego. Bon, allez, fais de la place dans le coffre et amène la voiture, on a du travail.
- Quand même patron, c’est de plus en plus facile. Que pensez-vous qu’il va dire quand il s’apercevra qu’on ne le sort pas vraiment de la Matrice et qu’il est juste entouré de gens chiants ? Vous voulez que je prépare votre meilleure pelle ?
- Allons Diego, un peu de sport que diable : non, nous lui dirons tout simplement que ça n’a pas marché et qu’il doit se faire discret s’il ne veut pas que les Agents l’attrapent.
- Oui mais comment allez vous expliquer que la Matrice ne l’ait pas laissé partir ?"

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Je pris une gorgée de l’excellent brandy qui attendait sur le guéridon près de mon fauteuil. "Facile, mon bon Diego", lui dis-je.

"On lui dira que la Matrice est produite par Apple."

Ces derniers temps, le net pullule d’articles sur l’humour.

Non pas pour expliquer qu’il ne suffit pas de glisser un chat dans n’importe quoi pour instantanément créer une situation hilarante à diffuser sur Youtube (par pur esprit scientifique, j’ai essayé avec un micro-ondes et je n’ai en effet pas obtenu l’effet escompté, déception), mais surtout pour se lancer dans de grandes explications sur le danger que représente le fait de laisser autrui faire de bons mots en toute liberté. Parce que oui, forbans, vous ne le saviez pas, mais vous collaborez en fait aux idéologies les plus nauséabondes en osant rire de tout. Vous me dégoûtez.

Aussitôt, donc, chacun sort son Nécronomicon et tente d’invoquer Coluche ou Desproges à la rescousse, parce que comme le disait un certain Nagash "Pour impressionner l’ennemi, rien de mieux que de ramener les morts sur le tapis". Et ce qui est magique avec la nécromancie, c’est que tout le monde fait dire aux morts ce qu’il veut, faisant qu’ils sont en général d’accord avec le dernier qui parle. Alors que bon, hein, si vous invoquiez vraiment les morts, tout ce que vous auriez c’est probablement des sons comme "Greuuuh", "Gruuuh" ou éventuellement le rugissement délicat du fusil à pompe. Mais là n’est pas le sujet.

Car le sujet, on va le reprendre avec des mots simples. Parce que visiblement, c’est encore un peu compliqué pour certains.

Allons-y, donc pour :

POURQUOI RIRE DE TOUT, C’EST MAL

En 5 excellentes raisons

(et à base de vrais arguments de vrais gens venus du vrai internet, oui Madame.)

Et comme je suis sympa, je vous mets un chaton qui rigole pour réconcilier tout le monde. Ah non mais je suis comme ça.

Argument numéro 1 : "Nan mais l’humour noir, ça diffuse des préjugés et l’oppression"

Commençons par l’argument favori des chevaliers blancs qui, montés sur Twittère, leur fidèle destrier, expliquent tranquillement que vous, lecteurs, vous êtes de fieffés rabouins. A savoir que lorsque vous ricanez de quelque chose avec quelqu’un, aussitôt, c’est que vous adhérez à ce quelque chose (si, si). J’en déduis donc qu’après plus de 4 ans de blog, je m’adresse ici même à une horde de nazis-machistes-violeurs-tueurs-d’enfants-et-de-chatons. Nul doute que vous lisez ce blog depuis un quelconque bois joli où vous avez trouvé un peu de réseau, les fesses posées sur la tombe fraîchement creusée de votre dernière conquête.

Pire encore : je ne parle même pas des damoiselles qui lisent ce blog ; à ce stade, je pense qu’elles se sont transformées en hommes. N’oubliez pas d’en profiter pour gratter 25% de salaire, les filles.

Où en étais-je ? Ah oui.

De manière amusante, ce sont les mêmes loups qui chantent en cœur lorsqu’une journaliste s’exclame que les jeux vidéos violents rendent violents que, hohoho, quelle andouille : les jeux vidéo, c’est de la détente de l’esprit. Le vrai problème, c’est si les gens confondent virtuel et réalité, pffff tout le monde le sait. Par contre, deux minutes plus tard, quand vous sortez un quelconque calembour plutôt noir, on vous explique que holala, non, parce que ça transmet des idées noires, arrête tout de suite espèce de danger public ! Et que toutes les études le prouvent : 100% des vilains rigolent aux blagues vilaines. C’est donc bien la preuve que l’humour noir est coupable de tous les maux.

Diable, et moi qui pensais que comme pour le jeu vidéo, l’humour était simplement un moment de détente de l’esprit qu’il ne fallait pas confondre avec la réalité, me voilà bien attrapé.

Donc sachez-le :

Les blagues nazies rendent nazi.

Reste donc à savoir si les blagues catholiques rendent catholiques, auquel cas le Pape a un gros boulot de stand-up.

Après, je me trompe peut-être, mais il paraîtrait que l’humour reposerait sur le fait de faire confiance à l’intelligence de son interlocuteur. S’il croit tout ce que vous lui dites, le problème n’est peut-être alors pas tant votre blague que le fait qu’il soit un petit peu con. Ou qu’il s’agit d’un caniche nain. Mais si vous en êtes à échanger des bons mots avec des caniches nains, c’est soit que vous êtes vous même un fabuleux être canin, auquel cas dégage ce ce blog Kiki, tu fous des poils plein le clavier, soit vous êtes Paris Hilton.

Notez que dans le premier cas, il y a encore une chance de faire quelque chose de vous.

Argument numéro 2 : "Moi ça me choque, alors tu n’as pas à le faire"

Puisqu’invoquer des morts est à la mode, laissez-moi sortir Victor Hugo de sa nécroball (je travaille sur une nouvelle version de Pokémon où on joue un type qui doit capturer des morts célèbres, mais on m’a refusé la première version où le héros s’appelait "Emile Louis", flûte) et sa célèbre maxime "Le calembour est un pet de l’esprit".

Si l’on peut légitimement en déduire que Philippe Geluck a une fâcheuse addiction au cassoulet, il n’en faut pas moins reconnaître qu’il s’agit là d’une bien belle métaphore. Car en effet, dans l’allégorie du prout, fort utile puisque compréhensible même par les utilisateurs de Skyblogs, on note qu’il est en effet bien malvenu d’imposer ses méphitiques exhalaisons à son prochain, comme ça, au pied levé (si vous me passez l’expression).

Donc disais-je pour rester dans l’esprit de l’allégorie, vous n’entrez pas dans le bureau d’un inconnu pour y relâcher vos entrailles façon trompettes de Jericho. Ou alors, si vous le faites, vous êtes une sorte de Fantomas pétomane, j’espère alors au moins que vous avertissez la police de vos prochains méfaits avant de sévir avec panache. Passons. En général, vous relâchez plutôt vos entrailles uniquement lorsque vous êtes en présence de gens que vous connaissez suffisamment pour savoir qu’ils vous ne le reprocheront pas (ou dans le métro quand il y a du bruit et que vous faites ensuite votre tête indignée pour ne pas vous faire chopper, on vous connait petits malins). Ainsi, il est donc aussi aisé de traiter quelqu’un de gros cochon pour avoir décidé de souiller vos narines que d’expliquer à quelqu’un qu’il serait bien aimable de ne pas souiller vos oreilles avec ses calembours (qu’ils soient d’humour noir ou non : ils peuvent juste être nuls).

Jusqu’ici, ça donne donc raison aux détracteurs de l’humour noir. Mais en fait, non.

Parce que tout comme se soulager n’importe où est quelque peu cavalier et n’illuminera pas forcément la journée de toute l’assistance, il n’y a rien de bien glorieux à aller renifler les cucus. Ainsi, je suis toujours émerveillé lorsque quelqu’un va voir un spectacle/film/site ou que sais-je avant d’exiger que celui-ci change sur le champ ou disparaisse parce que l’humour local ne lui plait pas. Quand on vous ne l’impose pas et que c’est vous qui y foncez, ça devient quand même un peu pervers : c’est un peu comme aller sur Youporn (oui, c’est ça, effacez votre historique, on va dire que j’ai rien vu) et crier que l’on a vu des gens tout nus.

La morale de cette histoire, c’est que l’on a pas à frotter son cucu dans le nez de n’importe qui, tout comme n’importe qui n’a pas à se plaindre s’il vient jouer les teckels à la truffe fougueuse.

Là on me dira que je plagie Desproges, mais comme déjà dit, sa célèbre maxime ayant déjà été tournée et retournée en tous sens pour donner raisons à tous les camps, évitons donc l’arrivée massive de cavaliers blancs pour expliquer que "Hahaha, nan mais en fait, t’as pas compris : en fait il me donne raison à moi". C’est l’avantage de mes propres citations en lieu et place : en général, ça devient compliqué d’expliquer que je ne les ai pas comprises.

Ce qui ne veut pas dire que ça n’a pas été tenté. Mais bon : passons, et remontons un peu le niveau après ce passage quelque peu anal (Freud, si tu nous regardes)

Rappelons que Victor Hugo n’avait pas vraiment une tête à faire des blagues sur les prouts, mais plutôt du genre à venir tuer toute fa famille si tu ne rigolais pas.

Argument numéro 3 :"Tu peux te moquer des intolérants, pas des victimes de l’intolérance"

Un de mes arguments préférés, et accessoirement l’un des plus utilisés, puisque servant à remettre des bons points, à savoir :

"Si tu te moques des intolérants, c’est de l’humour noir, c’est rigolo"

"Si tu te moques des victimes, c’est une blague discriminante et tu es un gros vilain"

En même temps, je peux aussi vous reformuler cet argument ainsi : "Tu peux faire de l’humour noir, mais alors uniquement contre qui je veux.". Un argument particulièrement puissant, vous en conviendrez, qui ressemble un peu à celui d’un enfant de 8 ans expliquant qu’il veut bien qu’on se moque, mais alors pas de lui parce que c’est pas rigolo. J’imagine que ce genre de réflexion vient tout droit d’un quelconque passé trouble dans lequel tirages de slips et vols de billes ont été légion.

Si l’argumentaire s’étoffe souvent de l’habituel refrain sur les préjugés qu’il ne faut pas encourager, car les préjugés, c’est mal, on notera que les utilisateurs de pareille artillerie verbale ne sont pas les derniers à mettre dans le même paquet leurs opposants en leur collant diverses étiquettes et autres mots en "-iste" pour aller plus vite. Bon, remarquez, ça colle toujours à la logique de l’enfant de 8 ans, mais tout de même. Enfin, voilà qui enchante mes journées.

Bref : "L’humour noir, oui, mais alors uniquement dans la gueule des méchants, et c’est moi qui dis qui est méchant, et puis il faut bien préciser que c’est contre eux, parce que si c’est un peu subtil et qu’on rit d’un préjugé, je comprends pas".

De là à penser que nous avons simplement affaire à des gens qui voient l’humour noir comme une arme que seuls les gens d’accord avec eux devraient brandir parce que sinon c’est nul, il n’y a qu’un pas que je franchis en dansant le tango. Enfin je dis ça, c’est surtout pour caser que je danse très bien le tango, hein.

Argument numéro 4 : "Tu peux faire de l’humour positif, qui ne se moque de personne"

Hélas, le sens de l’humour ne fonctionnant pas à la demande, parfois on trouve rigolo de se moquer de gens, comme par exemple Nicolas Cage. Et comme en plus il nous donne plein d’opportunités de le faire, que demande le peuple ? Ce serait criminel de s’en priver.

On peut aussi à la place faire des tartes au citron, décorer des cupcakes ou chevaucher des licornes, mais des fois, on préfère ne pas être gentil. C’est sûrement très méchant, mais en même temps, comme le monde n’est pas constitué de forêts de barbe à papa et de rivières de caramel avec ici ou là des champs de Chocapic, ça parait à peu près crédible de ne pas toujours avoir les yeux pétillants comme un personnage de manga. Dans un monde froid et cruel, parfois, il fait bon mettre des coups de pelle dans la gueule, le tout en écrasant son cigare sur le front d’un stagiaire bénévole.

Après, si vous vous sentez en danger, rassurez-vous gentilles gens : il existe des endroits où les espèces protégées peuvent se rendre sans risque d’être inquiétées. Des forums où chaque signature est un ode à l’amour, une peinture multicolore de bambins souriants et de papillons enchantés. Ces lieux enchanteurs, ce sont les forums de Doctissimo. Va, vole, roule-toi avec tes comparses dans des messages positifs !

Mais si c’est pour aller sur 4chan expliquer qu’il faudrait penser à être gentil et sérieux, il va falloir penser à consulter.

La brigade des gentils devant son quartier général de Baden-Baden

Argument numéro 5 : "Non mais du coup on peut dire n’importe quoi et se cacher derrière le principe d’humour !"

Drame : les gens pourraient dire n’importe quoi.

Je tremble rien qu’ à cette idée. Ça devrait être interdit.

Heureusement, et jusqu’à preuve du contraire, il se trouve que contrairement à ce que cet argument laisse entendre, aucun champ de force ne se déploie autour de l’auteur d’un calembour lorsqu’il s’en défend, à part éventuellement s’il s’agit du capitaine Kirk, mais lui se contente plutôt de raconter ses blagues à Spock, l’obligeant à écrire quotidiennement dans son journal galactique "Cher journal, j’ai encore fait un bide. Cette fois, j’étais pourtant sûr que ma blague raciste sur les Klingons marcherait, mais ce bougre de con a encore expliqué que mon trait d’humour était illogique. Je pense aller travailler pour Télé Poche". Mais alors, comment est-ce que ça marche ? Observons les trois étapes clés.

  1. Quelqu’un dit quelque chose qui ne vous plait pas.
  2. Ça ne vous plait pas.

Si vous vous arrêtez là, il va y avoir un véritable problème de communication, d’où la troisième étape : "Je dis que ça ne me plait pas."

De là, deux options : soit votre interlocuteur a un sens des interactions sociales, et le drame s’arrête là, soit il insiste lourdement, auquel cas le problème n’est pas le principe d’humour, c’est juste que vous avez affaire à quelqu’un qui est con comme un bulot. Ou bien il peut aussi s’agir de Gégé de la compta, auquel cas il continuera de vous envoyer ses powerpoints de 1998 par mail. La meilleure solution reste donc d’apprendre à utiliser votre filtre à spams. Ce qui peut marcher aussi dans la vie : par exemple, lorsque l’on vient me demander une augmentation, mon cerveau classe automatiquement la conversation comme spam. C’est important, d’être organisé.

Après, si quelqu’un essaie de vous dire qu’il ne pensait pas ce qu’il vient de dire en faisant passer la chose pour un trait d’humour, en général, tout être humain normalement constitué est capable de distinguer ce qui tient de l’humour de ce qui tient du caca. Si chez vous, les deux se rejoignent, félicitations : je crois qu’Arthur prépare une nouvelle tournée.

Vous avez tout compris ? Alors attention, test !

Regardez bien la vidéo suivante, issue de gens encore vivants et qu’il est donc encore possible d’accuser de tout.

Prêts à subir l’horreur de l’indignation ? Alors en route !

En reprenant les arguments ci-dessus, vous avez donc deux options :

A) Ce sketch est à base d’idées racistes sans se moquer ouvertement des racistes, il est donc raciste, je demande son retrait de youtube

B) J’ai ri. Je suis donc un nazi.

Bon courage à vous, bande de sales collaborateurs de l’humour noir.

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