1492, au large des côtes du Nouveau Monde.

« Terre, terre ! »

La vigie s’époumonne du haut de son nid, criant de toutes ses forces ce que plus personne ne veut croire depuis des semaines ; après plusieurs mois de voyages et de désillusions, ce sont des marins épuisés qui émergent doucement des cales en se frottant les yeux pour constater ce qu’il en est : au loin, un trait noir se dessine faiblement dans l’aube orangée. Sur le pont, il y a d’abord un silence, puis quelques discussions chuchotées sur la nature illusoire ou réelle de cette vision. Ce n’est que lorsque la vigie repousse à nouveau son cri et que quelques oiseaux commencent à tourner autour du navire que chacun laisse éclater sa joie : on s’enlace, on saute, on danse et puis…

« Silence les bouffons ! »

On ne pipe plus mot. Le capitaine Djédjé vient d’émerger de sa cabine, et balaie d’un regard noir son équipage ; il relève la ceinture de son jogging en jute et remonte ses chaussettes en soie des Flandres avant de sortir sa longue vue pour scruter l’horizon. Il s’assure aussi que ses deux autres navires, la Tite Meuf et le Tapin, n’ont pas disparu durant la nuit et encadrent bien sa nef, la Maria la Biatch. Oui, toute sa petite escadre est bien là et file dans le jour qui se lève vers les Indes. Ou ainsi le croit Djédjé, qui mandaté par Isabelle de Castille, tente de rejoindre le Levant par le Ponant à la tête d’une flotille issue des plus beaux ateliers de Pimp my caravelle.

Le tuning sur caravelle est longtemps resté réservé à une élite.

« Vas-y bâtard la vigie qu’esse tu dis ?
- Bin y a d’la terre en face cousin !
- Hé mais vas y, c’est les Indes ou c’est pas les Indes ?
- Ho, c’est pas marqué gros ! T’as qu’à monter, quoi !
- J’te fuck ta mère. Style je monte. Sale tepu »
O

Laissant les navires se rapprocher de la côte, le capitaine Djédjé fait descendre à l’eau un canot pour lui et une poignée de ses meilleurs hommes (Momo, Samy, Djo et le p’tit nerveux de la cage d’escalier B du bâtiment 4) afin d’accoster cette terre promise ; quelques heures plus tard, il plantera le drapeau de la Castille dans le sable humide d’une côte nouvelle inconnue et qu’il baptise prestement du nom de l’un des grands européens qui ont fait l’Histoire :

Santa Bubba

Que serait le Nouveau Monde si celui-ci avait été découvert par des racailles ? Sans trop vouloir m’avancer, on peut imaginer qu’il s’agirait d’un continent où tout le monde se tutoierait et où seuls les plus forts survivraient ; on s’y agresserait pour un oui ou pour un non en utilisant quantité de jurons, même pour demander l’heure, et on se pourrirait la gueule à volo toute la journée. Sitôt que quelqu’un dirait quelque chose, on viendrait l’emmerder pour voir comment il réagit, et à l’aide d’un savant mélange de provoc’ gratuite, d’insultes et de cris sur la liberté d’expression, on discuterait de sujets fascinants en prenant des poses de simili-rebelles comme envoyer péter tout ce qui ressemble à une intrusion de la loi dans notre espace, et rentrer chez autrui pour essayer de déféquer sur son tapis serait monnaie courante.

En fait, on pourrait appeler ce monde internet.

Alors évidemment, si vous dites cela au geek, nerdz ou je ne sais quelle créature de l’enfer moyenne, vous devriez avoir droit à quelques cris scandalisés expliquant qu’ils n’ont rien à voir avec cette part de la population qui non seulement a des goûts de merde en matière d’habillage (le jogging est souvent pour l’internaute une tenue porteuse de souvenirs douloureux en cours de sport) et de décoration (ha, les posters de rappeurs !), mais en plus fait preuve d’agressivité gratuite et d’un manque d’éducation frappant.

Dans le même temps, le cosplay est objectivement tout aussi ridicule que n’importe quel jogging fluo (se déguiser en sportif ou en San Goku, chacun sa croix), les figurines en résine de Matrix ou d’écolières de manga, c’est aussi une vision de la déco très personnelle, et l’agressivité et le manque d’éducation… je crois que nous allons devoir résonner par l’exemple.

Une rue de Lyon, un mercredi matin, deux porteurs de tenue d’entrainement de l’OL dissertent tranquillement, appuyés contre le mur d’une petite boulangerie.

« Vas-y mec, t’as pas une garetteci ?
- Qu’esse tu me dis baltringue ? Va t’en acheter !
- Vas y moi j’ai pas fait ma tepu l’aut’ jour !
- Ouais mais c’est moi qu’avait payé le ciné pour Le Transporteur. Alors c’est bon quoi, tu vois.
- C’tait un film de merde. C’toi qui m’doit des tafs.
- ‘Tain mais tu m’fais iech’, j’me casse bouffon ! »
O

Le goût des tatouages de gang moche progresse aussi

Le même jour, sur un quelconque forum.

« Bonjour, ou y a til un lien pour DL Naruto ? (GoRaN_gOrAn)
- DTC LOL ! (Foultrain43)
- Trop MDR. S’est bon j’ai filer les lien pour Evangélion l’autre joure qu’ent’en avai besoin.
- Ouais mais Evangélion c’est pas d’la merde comme Naruto.
- TU PARLE PAS COMME SA DE NARUTO §§§ SA DECHIRE §§§§
- Mais LOL quoi ! J’me casse !
E

En effet, dans un cas comme dans l’autre, on a un français approximatif, on se tutoie à foison (bon, là les gens se connaissent un peu, mais sur internet, le vouvoiement est une langue étrangère) et on s’insulte pour un oui ou pour un non (tout comme la racaille ne considère pas « baltringue » ou « bouffon » comme une insulte, l’internaute considère « Dans ton cul » comme une formule de bon aloi). Les formules de politesse, là aussi, sont considérées comme des outils de répression de la société sur la libre expression des… tiens, si nous parlions justement des points communs entre ces deux espèces face à la loi ?

Prenons un sympathique internaute qui décide de s’instruire en regardant le 20h de TF1 alors qu’il mange une délicieuse assiette de raviolis en conserve. Qu’apprend t-il ? Que de vilaines racailles ont caillassé un véhicule de la maréchaussée alors que ceux-ci se rendaient dans une cité chaude, « zone de non-droit« . « Nom d’un Kakashi ! » s’exclame le téléspectateur sous le coup de l’émotion ; il lui faut aussitôt aller sur internet pour converser avec ses amis de cette situation honteuse, et s’insurger contre ces « zones de non-droit » dans leur propre pays !

Hélas, alors que notre internaute cherche quelques informations sur le sujet à l’aide de son moteur de recherche préféré, il découvre que…cornegidouille ! Une loi qui lutterait contre le téléchargement illégal ? Mais qu’est-ce que ce scandale ? Internet est une zone de liberté, non à la loi fasciste ! Pour un peu, l’internaute furax lapiderait les députés responsables à coups de souris.

Oui, l’internaute trouve que c’est dégueulasse, toutes ces racailles qui violent la loi (et risquent de voler leur Iphone à la sortie du RER), mais que la violer pour télécharger la dernière saison de Heroes, c’est tout de même bien normal.

Et encore, je ne vous parle pas des trolls, sorte d’agresseurs virtuels à la provocation facile dont le seul but est de chercher l’affrontement, ni des commentateurs qui estiment que venir chier en plein milieu de chez autrui n’est pas spécialement bien élevé. Pourtant, là encore, les points communs sont nombreux ; ce n’est que dans la sémantique que l’on retrouve de mineures différences.

Alors oui, geeks, nerdz, racailles & co : même combat.

Les bagouzes immondes de 10kgs semblent fasciner les deux camps

Merci donc de comprendre que lorsque l’on a pas spécialement un goût particulier pour les casquettes à l’envers, les sweats à capuche, les jogging et les chaussettes qui remontent jusqu’au genou, on peut se permettre de vouvoyer les gens.

Moi si je le fais, c’est juste parce que je vous méprise. C’est très différent.

Jean-Kévin a une vie de merde.

Personne ne saurait dire si c’est réellement sa faute : non, sa famille ne l’aime pas spécialement, mais il ne les aime pas particulièrement non plus. Non, il n’a pas beaucoup d’amis, mais il faut dire qu’il ne se montre pas non plus incroyablement sociable. Non, son travail ne lui plait pas, et son chef ne lui confie que les tâches les plus ingrates, mais bon, il ne s’est jamais vraiment rebellé ou exprimé sur le sujet. Il n’a pas accompli grand chose jusqu’ici, n’en réalise pas plus en ce moment et n’a aucun projet pour son avenir. Bref, pour Jean-Kévin, hier, aujourd’hui et demain, c’est à peu près la même journée, rongé qu’il est par la banalité de son quotidien.

En tout cas, c’était le cas jusqu’au jour où ce mystérieux éclair l’a frappé alors qu’il s’apprêtait à descendre l’escalier l’emmenant vers la station Châtelet.

 Ha, quelle douleur terrible ! Et d’où provenait ce projectile froudroyant, dans cette journée grise, certes, mais sans orage ? Pourquoi l’a t il frappé lui et pas un voisin ? Nul ne le sait ; à son réveil à l’hôpital, Jean-Kévin a réalisé que quelque chose avait changé en lui. En se concentrant, il pouvait visualiser – au début très faiblement – un bout de page web ou une animation flash devant ses rétines sans même avoir besoin d’un ordinateur ou d’un modem. Au bout de quelques temps, alors que tous les médecins se perdaient en conjecture quant au fait qu’il n’aie pas eu une seule égratignure bien qu’un éclair l’aie frappé de plein fouet, Jean-Kévin était capable de contrôler les pages qu’il faisait apparaître devant lui. Il était devenu un internaute sans connexion, un homme au pouvoir immense, qui pouvait se connecter n’importe quand et depuis n’importe où à hardware.fr, cochonland ou encore viedemerde ; il pouvait par la simple force de sa pensée lâcher un com’ sur un skyblog avant d’aller en l’espace de quelques secondes sur une dizaine de forums pour balancer des horreurs et insultes aptes à le défouler et à lui procurer un immense sentiment de puissance. Il était devenu…

Jean-Kévin, l’homme-troll

Le troll est une sorte d'Eric Zemmour anonyme

Car oui, telle est la terrible histoire des trolls ; au début, ce sont des gens comme vous et moi (enfin surtout vous quand même, une fois encore), et puis un jour, d’une manière ou d’une autre, ils accèdent à un pouvoir surnaturel : ils se connectent à internet. Qu’importe la manière pour ce faire, les faits sont là ; une fois dans la place, dôtés de ce super pouvoir, comme tout super héros qui se respecte, ils se couvrent d’un masque pour mieux protéger leur véritable identité avant d’aller procéder à leur oeuvre, souvent destructrice.

Car oui, le troll sème mort et destruction sur son chemin ; là où le viking remontait les fleuves à bord de son fier drakar avant de s’en prendre à un monastère franc/une ferme isolée/un comptoir marchand, lui remonte les câbles internet aidé de son clavier plein de miettes de choco-BN avant de s’en prendre à un blog BD/un skyblog/ un forum. Et là où le viking finissait sa journée en faisant rôtir un moine tout en violant un mouton dans une orgie d’hydromel, le troll la finit plutôt en faisant réchauffer une mini-pizza au micro-ondes tout en violant un sopalin dans une orgie de Red Bull (parce que ça donne trop d’énergie et qu’il en faut pour tenir jusqu’à 4h du mat’ devant son écran). Quelle vie faite d’aventures, de raids sauvages et de dangers !

Mais finalement, quel processus pervers suit le troll avant d’attaquer sauvagement et sans vergogne un site innocent, le souillant comme une vulgaire pucelle au Copa Cabana lors d’une soirée mousse ? Et bien d’abord il lui faut choisir…

Le motif

Pas de crime sans mobile, ou bien alors, on parle de troll non-prémédité, ce qui peut arriver lorsqu’une discussion dégénère et que l’un des participants craque et s’en prend violemment à un autre. Attention, de la violence internet, pas de la violence physique : on parle quand même d’internautes, pas de guerriers aux muscles huilés. Mais bref, alors, quel motif pour troller ? Il y en a une infinité, mais arrêtons-nous sur les principaux

- La sale journée : un incident a perturbé le troll sous sa véritable identité (son Iphone vient de tomber en panne, il a retrouvé sa génitrice en train de s’accoupler avec un poney ou bien pire, il a eu cours de sport ce matin) ; le troll ne pouvant déchainer sa rage sous sa véritable identité et dans le monde physique (il est beaucoup trop faible pour cela), il compte bien se passer les nerfs dans un endroit où il fait trembler les riches & les puissants : internet.

- La déception amoureuse : depuis des mois, il suivait le blog de Pierrette Jolicul, une célèbre blogueuse célibataire. Dans les com’, il lui faisait compliment sur compliment et la défendait de tous les vilains trolls qui s’en prenaient à elle. Mais un jour, Pierrette a trouvé un homme pour s’occuper d’elle, et ce n’était pas son commentateur transi d’amour. Frustré et jaloux, il exprimera donc son désarroi lors d’un festival de mauvaise foi aigrie en expliquant à Pierrette que son style est devenu à chier et qu’il ne reviendra plus. Lui qui la défendait des trolls, il bascule donc bêtement du côté obscur pour une amourette ridicule. Tiens, je viendrais pas de faire de synopsis des épisodes I, II et III de Star Wars en une seule phrase moi ?

- Le revanchard : l’humanité l’a rejeté… l’a moqué… il les revoit, ces jeunes filles le pointant du doigt en pouffant dans la cour de son lycée ; mais n’avait il pas le droit de porter des chaussettes dans ses sandales ? Et était-ce sa faute si maman lui faisait ses ourlets trop haut ? Ne pouvaient elles voir que sous ses apparences un peu rustres se cachait un coeur gros comme ça ? Ha, la société l’a rejeté ! Ha c’est comme ça ! Elle va voir, la société qui ne voulait pas de lui, et c’est en tremblant et en le suppliant qu’elle l’implorera de revenir ; mais il sera trop tard ! Son oeuvre destructrice sera déjà accomplie ! *placer ici un passage audio du Fantôme de l’Opéra*

- Le misanthrope : en fait, il vous déteste et vous hait profondément, tout simplement. A tel point que vous le dire lui occupe le plus clair de son temps.

Défiguré dans un affreux accident de machine à café, JuZtiZ_666_92 se venge depuis en violant des skyblogs sans défenses

Le lieu

Où donc le crime sera t-il commis ? Le choix de celui-ci respecte toujours scrupuleusement quelques paramètres essentiels ; il faut que l’on puisse y mettre des commentaires (c’est jusque là normal), qu’il y aie plus d’un participant à la conversation (le but du jeu étant d’attirer un maximum de personnes dans son piège, il faut choisir un endroit peuplé), et que l’on puisse y rester anonyme (parce que bon, pour vivre heureux vivons masqués), ce qui est le cas de la plupart des sites internets pour le plus grand bonheur du posteur filou. Avec un peu de chance, le thème de la conversation se prête à l’exercice, mais ce n’est pas une obligation, au contraire, puisque plus le sujet est consensuel et non-sujet à débat, plus le troll peut y voir une occasion de démontrer ses compétences hors-du-commun de déviation du sujet et de provocation.

 La cible

Le troll peut choisir une cible de deux manières.

D’abord, il peut utiliser la technique dite du « troll à lunette » ; celle-ci consiste à choisir parmi la foule des personnes en train de s’exprimer un seul et unique posteur, qui semble un poil plus faible que le reste du troupeau et à lui coller une grosse cartouche bien provocante dans la gueule s’adressant directement à lui. Dès lors, la cible est généralement à terre puisqu’elle ne comprend pas trop ce qui vient de se passer, et le troll n’a plus qu’à attendre qu’un autre posteur vienne lui porter secours (« C pa genti ce ke ta di à Narut-0du12« ) pour l’abattre à son tour. D’autres posteurs viendront encore, et subiront probablement le même sort ; depuis son écran, le troll est hors de portée et se moque que l’on lui tire dessus, ça ne l’atteint pas derrière son écran ; l’important, c’est qu’il puisse tirer toutes ses cartouches sur la foule des passants.

Seconde option, la technique dite du « troll à fragmentation » ; il s’agit ici de s’en prendre non pas directement à un posteur précis mais de balancer un bon gros commentaire qui tache dans le tas ; tous les posteurs touchés par celui-ci le signaleront en y répondant, et le troll n’a plus à son tour qu’à leur répondre. C’est un peu comme la pêche à la dynamite : vous balancez dans la mare et vous attrapez ce qui remonte. Peu subtil, mais personne n’a dit que le troll devait l’être.

Le moment

Le troll peut attaquer à peu près tout le temps, mais il a quand même quelques préférences : le moment où tout le monde est d’accord (histoire d’être sûr d’être bien visible), le passage où un débat venait de se calmer, ou à l’exact contraire, au coeur de la bataille lorsque des gens argumentent intelligemment pour les forcer à passer dans la sauvagerie la plus totale dans la forme en oubliant le fond. Le troll peut donc malgré tout attaquer n’importe quand par surprise, c’est un peu sa blitzkrieg à lui.

Un troll à lunette guette sa proie sur les forums du Monde.fr

Le moyen

L’arme du crime est toujours la même : un bon vieux commentaire bien lourd. Cependant, il connait quelques variantes malgré tout, que l’on peut distinguer ainsi :

- Le pavé dans la mare : il s’agit ici de prendre le sujet de la discussion, d’estimer dans quel sens l’avis général semble pencher (à l’aide d’une bonne relecture ou d’un doigt humide pointé en l’air), et donc de pencher dans le sens totalement inverse en utilisant des arguments caricaturaux et grossiers dont l’objectif est évidemment de toucher la cible en l’éclaboussant honteusement d’une eau croupie et puante proche de la flaque d’urine. Une technique utilisée majoritairement par les jeunes trolls car très accessible, et ne demandant pas d’avoir dépassé le stade pipi-caca.

 – Le magazine people : un poil plus élaboré mais guère trop non plus, le troll décide ici d’utiliser comme outil majeur un argument qui n’a rien à voir avec la conversation comme « De toute manière untel suce des bites« , ce qui est, vous en conviendrez aisément, un point d’argumentaire majeur, efficace et sans fioritures. Le côté « un poil plus élaboré » tient dans le fait que le troll tente de donner une crédibilité à ses affirmations en faisant référence à des conversations précédentes liées au dit untel ; il faut donc connaître un minimum son sujet (et donc l’avoir étudié depuis un certain temps). Exemple : « Oui mais machine c’est une trainée, souvenez vous de ce qu’elle a posté le 12 Août ou encore le 30 Janvier » ; aussitôt, toute personne défendant l’honneur et l’intégrité du citoyen en question se verra traité de « groupie« , et l’engrenage de réparties moribondes pourra commencer. Si quelqu’un fait remarquer au troll qu’il n’est pas forcé de rester sur ce blog à longueur d’année pour observer  sa victime, il répondra alors probablement qu’on est dans un pays libre et pourra continuer son chemin vers le point Godwin au petit trot.

- L’argumentation lourde : citer Kant, Marx, Spinoza et Machiavel dans un commentaire, ça vous pose son homme. Le but est ici d’étaler une certaine culture pour présenter son avis comme le produit d’années de recherches objectives sur le sujet, et donc, indiscutable ; et une fois cela fait, de le comparer à ce que racontaient les autres commentateurs pour leur expliquer qu’ils ne racontent que de la merde depuis des heures et qu’ils feraient mieux de rentrer chez eux (le tout dit sur un ton un poil plus grivois et malapris). Evidemment, le vrai troll n’a jamais lu ces auteurs et se contente de pages wikipédia pour donner l’impression qu’il a une certaine culture. Sur internet, c’est amplement suffisant.

La conséquence

Les commentateurs s’insurgent contre ce personnage malpoli et/ou dont l’avis les choque honteusement et se mettent en tête qu’ils vont lui apprendre les bonnes manières ou le convaincre que la vérité est ailleurs en moins de 5 minutes dans un recoin obscur du net, à l’aide d’arguments comme « tu peux pas dire ça » ou « tu n’es pas gentil« , ce qui étonnament, marche peu. Et évidemment, plus on répond au troll, plus celui-ci revient à la charge pour en remettre une couche, car voyant que son piège attire de plus en plus de visiteurs. Et si jamais quelqu’un découvre qu’il est bel et bien un vilain troll, dès lors, celui-ci s’en défendra avec la pirouette habituelle « Ha, ça y est, c’est parce que mes propos dérangent que vous me rejetez » (le troll aime se faire passer pour un justicier, rapport avec ses points communs avec les super-héros, à commencer par l’identité secrète, donc), et il ne devrait donc plus tarder à atteindre promptement, là encore,  le point Godwin.

Enfin, après une journée passée à être malmené, quelqu’un s’intéresse au troll, lui parle, le trouve terrifiant et tente de s’opposer à ses pouvoirs ; il est l’objet de l’attention, celui dont on murmure le nom le soir pour effrayer les enfants qui refusent d’aller au lit. Ce sentiment de puissance titanesque finit même par surpasser les capacités du corps frêle du troll à contenir tant de force et ce dernier doit donc rapidement aller trouver une douche pour apaiser cette tension dans un long râle aigü.

Les restes de l'appareil d'un internaute ayant tenté de tenir tête à un troll

Comment lutter contre le troll ?

Le troll n’existe que sur internet ; dans la vie de tous les jours, celle où il prend le risque de se faire casser la gueule, il est invisible, inaudible et inodore (sauf lorsque quelqu’un le regarde fixement, auquel cas une odeur de méthane se dégage rapidement autour de lui dans un léger bruit de pétarade liquide). Aussi, en éteignant votre écran, vous découvrirez que le troll disparait instantanément : il n’existe tout simplement plus.

« Oui, mais si je veux rester dans la conversation, comment puis-je le tuer ? » direz-vous avec raison. En aucun cas en usant de violence verbale : le troll est grossier et ne cherche qu’à vous transformer en être grossier à votre tour ; non plus en tentant de le raisonner : c’est un troll, c’est marqué dessus, tout de même. Si vous administrez le site, le bannir n’est qu’une solution temporaire : le troll, satisfait d’être devenu si indésirable que l’on tente de le repousser tentera de revenir à la charge en changeant de compte, d’IP, etc pour devenir la terreur de la petite communauté virtuelle que vous administriez jusqu’ici paisiblement. Tenter la carte de la violence physique ne marchera pas non plus : son pseudonyme est rarement Didier_Artois_7_rue_du_braconnier_Le_Croisic, et il est relativement difficile de retrouver l’importun ; de plus, cela ne pourrait que renforcer son sentiment de frustration. L’ignorer pour l’étouffer est une solution très intéressante, mais attention : votre inaction risque de l’encourager à multiplier les attaques un moment avant de se lasser ; il veut être sûr que vous ayez bien lu ce qu’il a écrit, quitte à le réecrire en majuscule en vous accusant de faire exprès de ne pas voir ce qu’il écrit (ce qui est vrai) car il serait porteur de vrais propos qui dérangent l’ordre établi bien pensant (ha, si Pierre Poujade avait eu internet !) ; enfin, vous pouvez utiliser la méthode dite du « psychiatre » consistant à l’écouter et à répondre « Hmmm hmmm », « D’accord », « Je vois, en effet » ou éventuellement à affirmer votre total soutien à ses propos tout en y adjoignant un lien vers un site d’aquariophilie ou de jardinage pour faire bonne mesure ; ainsi, vous l’avez lu, vous lui avez même répondu, que peut-il demander de plus ? Attention cependant, une fois encore, même mourant, le troll continue de brailler comme un âne. On y peut rien, c’est comme ça, c’est important pour lui de faire du bruit sur internet. Ca lui fait du bien.

FAQ

 – On parle d’internet comme des « autoroutes de l’information » ; puis-je abandonner mon troll sur une aire ?

Vous pouvez effectivement éventuellement l’abandonner ailleurs, comme sur le site Le Post où il devrait se sentir comme chez lui.

- Mon troll a perdu de son agressivité, il a le poil terne, poste moins souvent et semble ailleurs, que faire ?

Faites le castrer, c’est souvent de là que viennent ses problèmes de concentration.

- Mon troll apparait à heures fixes, est-ce là une sorte d’entité informatique semi-consciente tentant de s’en prendre à la race humaine ?

Non, c’est juste qu’il sort du collège à 17h et qu’à 19h30 maman l’appelle à table, alors il ne peut guère faire autrement.

- Comment le troll se reproduit il ? Puis-je faire rencontrer un ou une partenaire au mien ?

Le troll ne se reproduit que par contamination ; s’il trouve le moyen de suffisamment frustrer quelqu’un, il y a alors une chance que ce dernier devienne un troll ou pire, adhère à l’UMP.

- Finalement, quelle est la différence entre un troll et un odieux connard quelconque ?

Le connard fait ça sur son propre site et non chez les autres ; et surtout, il le fait avec classe : là où le troll tente de se faire passer pour un être supérieur, le connard l’est, tout simplement.

La foule l’ignore.

Et pourtant, il est là, courageux, en ce beau mois de novembre, à tendre les bras bien hauts pour agiter sa pancarte. Pourtant, on le remarque de loin, tant il s’escrime à agiter son petit bout de carton. Ses vêtements sont visiblement ceux d’un lycéen : un jean soigneusement troué accompagné d’un t-shirt empli d’inscriptions anglophones à base de « street » ou de « gangsta » ; une veste siglée d’une étoile rouge parfait le tout, et pourtant, lorsque l’on s’approche, on imagine un personnage bien loin des rues et du communisme, tant sa coupe de cheveux semble avoir coûté quelques milliers d’euros en bouteilles de gel. Budget qu’il n’a pas dû investir dans du biactol, au vu des bubons qui ornent son visage adolescent. A quelques reprises, on peut l’observer aller se fumer une cigarette avec quelques comparses qui, comme lui, plus haut dans la rue agitent un bout de carton semblable. On peut y lire :

« Free hugs – Câlins gratuits« 

Et c’est précisément la partie francophone du panonceau qu’il énonce haut et fort en se dirigeant vers votre serviteur, qui sortait d’une rue voisine. Il ouvre grand les bras et se dirige d’un pas assuré dans ma direction ; je lui souris et ouvre à mon tour les bras : on a trop peu souvent l’occasion d’offrir spontanément de la gentillesse et de l’amour, ce garçon a raison de faire cela. Nous entrons en contact et notre étreinte est longue et douce ; on peut sentir le bonheur émaner de cette masse humaine compacte que nous formons ; mais ces quelques secondes, qui semblent des heures, touchent à leur fin : nous nous séparons doucement et nous jetons mutuellement un regard profond. Il a les yeux vairons, me dis-je en contemplant ce jeune homme plein d’entrain et d’élan envers le monde qui l’entoure. Il me rend mon sourire et je lui pose les mains sur les joues, en souriant comme peut le faire un père lorsqu’il est fier de son fils ; il étouffe un petit rire qui devient gargouillis lorsque je tourne violemment son crâne sur la droite d’un petit coup sec ; le craquement des cervicales se fait entendre et il tombe au sol, inerte.

« En v’là d’la gentillesse, petite merde« , dis-je en m’éloignant du pas de l’homme qui vient d’accomplir son devoir.

Le Bisounours est un modèle pour certains, un appel au meurtre pour d'autres

Je déteste les Bisounours. Les Bisounours par effet de mode, encore plus. Vous n’avez jamais eu dans votre entourage, quelqu’un qui n’est pas capable de gérer ses émotions et qui vous colle toujours sa gentillesse exacerbée sous le nez ? Le genre à prendre ses ami(e)s dans ses bras pour un oui ou pour un non genre « Tu as renversé la poubelle ? Ho ma pauvre, je vais t’aider ! J’aurais dû te proposer de la descendre à ta place, je ne suis pas digne d’être ta meilleure amie… Viens que je te prenne dans mes bras. ». Le genre qui du coup, réagit déjà tellement au maximum pour tout qu’il n’y a aucune nuance : elle fera les mêmes gestes si vous trébuchez dans la rue ou si toute vos famille se fait gazer. Compteur Bisous au maximum, distinction au minimum.

En général, si ces personnes ont Facebook (ce truc mystérieux où les gens aiment faire des rapports toutes les deux heures sur où en est leur inintéressante vie), elles postent des trucs genre « Mon chéri est parti faire des courses, il me manque déjà :(« 

Saint Adolf, si tu nous entends, gaze une fois.

Or, figurez-vous qu’alors que j’allais m’acheter un célèbre journal satyrique l’autre jour, que découvre-je chez mon humble marchand de journaux ? La une de « Psychologies » qui propose la mise en place de « La Journée de la Gentillesse« 

Je me plaignais dernièrement des fêtes, les « journées« , c’est à peu près la même chose. En général, quand on a une question qui se pose (qu’on soit l’Etat, un magazine, une association…), et qu’on veut botter en touche, on crée une journée sur le sujet. Ça fait office de hochet qu’on agite gentiment pour calmer les esprits et amuser la foule. Tiens, il y a encore bien du travail à faire sur l’égalité hommes-femmes ? Allez hop, une journée de la Femme devrait aider, on la mettra le 8 mars, hop. Tiens, on s’insulte dans les bouchons ? Allez, une journée nationale de la courtoisie au volant (le 26 mars, cette fois). Et on peut même faire des journées internationales ; par exemple, saviez-vous qu’il y avait, le 9 janvier, la journée mondiale de la Corse ? Une journée dédiée au port de la cagoule, probablement.  Le 2 février ? Journée mondiale des zones humides : une excellent occasion pour Jean-Marie Bigard de refaire son stock de blagues sur les culottes. Et on peut continuer longtemps ! Je n’y résiste d’ailleurs pas :

  • 18 mars,  journée nationale du sommeil chez nous. C’est la France qui se lève tôt qui va gueuler.
  • 8 avril : journée internationale des roms. Pensez à cacher poules et pare-brises.
  • 25 mai : journée mondiale des enfants disparus. Mais personne ne vient jamais manger le gâteau. Dommage.
  • 14 juin : journée mondiale du tricot. J’aimerais vraiment savoir qui a lancé celle-là.
  • 31 août : journée mondiale du blog. Vivement la journée mondiale du « Preum’s ! ».
  • 19 septembre : journée internationale du Parler Pirate (!). L’occasion de se taper toutes les putes de Tortuga en se murgeant au rhum.
  • 16 octobre : journée missionnaire mondiale. Décidément, c’est Jean-Marie Bigard qui est gâté !

Bon, ça fait déjà beaucoup : la suite est pour les curieux.

La journée mondiale de la lapidation d'humoristes pas drôles n'existe pas encore, hélas

Mais le 13 novembre, surtout, nous aurons donc le droit à la journée mondiale de la gentillesse.  « Osons être gentils ! » nous dit-on.

Pour l’occasion, nous sommes invités à déverser mots gentils et petites attentions sur notre entourage, mais aussi sur des inconnus (l’occasion de dire « Tu as un très joli cul. » à la fille de l’accueil au bureau sous prétexte d’être gentil. Et pensez à ne pas être trop gentil avec elle, d’ailleurs, sinon, vous deviendrez à ses yeux « gentil« , comme dans « mon meilleur copain gay est gentil« . Prudence, donc. Je dis ça pour vous.). Alors, fleurs, bonbons, petits mots et autres sont attendus dans une tempête de bonheur et de gentillesse sirupeuse digne d’une fin d’épisode de Sept à la Maison.

Alors, évidemment, certains d’entre vous se disent « Nan mais c’est quoi cette nouvelle journée ? Et pourquoi un 13 novembre ? » ; petits béotiens ! Nenni de nouvelle journée, Psychologies se fait juste modeste relais ; non, le 13 novembre est journée de la gentillesse depuis des siècles.

  • Le 13 novembre 1002, Ethelred, roi d’Angleterre, fait massacrer tous les danois (une sombre histoire de Stimorol), mais gentiment. Cela restera dans l’Histoire comme « le gentil massacre de la Saint-Brice« .
  • Le 13 novembre 1934, pour paraître plus gentils et aider à la gentillesse mutuelle, tous les instituteurs d’Italie se voient obligés de porter l’uniforme fasciste.
  • Le 13 novembre 1942, l’armée américaine repousse poliment les japonais, venus proposer d’occuper gentiment Guadalcanal à leur place, histoire de les soulager de ce dur labeur. La célèbre phrase du commandant des forces japonaises, Hyakutake Haruyoshi , « Vous allez la lâcher cette putain d’ île bande de gros troncheurs de porcs gozaimasu. » montre bien (grâce au gozaimasu, formule traditionnelle de politesse japonaise) à quel point on faisait des efforts de gentillesse ce jour là.
  • Le 13 novembre 1970, un cyclone traverse le Pakistan Oriental : 300 000 morts. Il passait dire bonjour, pour fêter cette journée.
  • Le 13 novembre 1985, le volcan Nevado del Ruiz fait 25 000 morts en Colombie, en explosant de gentillesse.
  • Le 13 novembre 2002, pour faire alimenter en pétrole la Galice, qui voit les prix flamber avec la guerre en Irak, le Prestige s’échoue gentiment pour offrir 77 000 tonnes de fioul lourd. Le cœur sur la main.

Vous voyez ?  Cette journée existe depuis fort longtemps, bande de mauvaises langues.

Alors le 13 novembre, ne soyons pas d’odieux connards, célébrons la journée de la gentillesse comme il se doit.

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