Ça vous est tous arrivé un jour.

Alors que vous étiez en train de lire un quelconque ouvrage, ou de réviser on ne sait quelle leçon, arrivé en bas de la page vous avez réalisé que vous n’aviez pas la moindre idée de ce que vous veniez de lire. L’inquisition espagnole aurait pu défoncer la porte et vous sommer d’expliquer le sens de ce que vous veniez de consulter en vous menaçant de quelconques abominables tortures, comme de vous faire assister à une conférence de Bernard-Henri Lévy, vous n’auriez su trouver le moindre mot pour résumer ce que vos yeux étaient supposés avoir assimilé.

Pourtant, en relisant, tout cela vous disait bien quelque chose : vous l’aviez lu, mais votre cerveau n’y avait trouvé aucun sens.

C’est exactement le métier des experts, non pas ceux de la série à base de caméra qui zooment suffisamment pour pouvoir accuser Cricri la fourmi du meurtre de Crocro le haricot, mais bien de ces abominables créatures dont la vie consiste à rédiger des textes imbitables et des Powerpoints qui attaquent la rétine (mais si, ceux où chaque changement de diapo a une animation différente, souvenez-vous), et dont l’objectif ultime est de se faire payer pour intervenir lors d’interminables réunions auxquelles tout le monde assiste mais personne ne trouve d’intérêt (à part de faire avancer la cause de l’euthanasie).

Et bien, parfois, il arrive que l’un de ces experts soit pris sur le vif : c’est le cas de Jacques-Alain Miller, psychanalyste hantant les colonnes du Point pour expliquer longuement aux lecteurs en quoi sa science et son expertise lui permettent de disséquer la situation politique française mieux que personne. Et si cela fait trop longtemps que vous n’étiez pas tombé sur un texte capable de vous anesthésier le cerveau dès le premier paragraphe, alors régalez-vous : l’article complet est . Aussi, plutôt que de critiquer le quelconque baratin d’un expert classique lors d’une réunion, observons tous ensemble le propos d’un de ces fameux larrons pour avoir ainsi une référence commune à bâcher.

Pour ceux qui n’auraient pas suivi la situation politique française de ces dernières semaines, puisque vous étiez trop occupé à chercher un article capable de vous expliquer quel était l’intérêt de la WiiU (à ce qu’il parait qu’on peut en trouver sous le sabot des licornes) ou simplement que vous habitez une contrée sauvage et reculée comme le Québec (ne nie pas, ami trappeur), permettez-moi de résumer la semaine dernière :

L’UMP, principal parti de droite de l’échiquier politique français, organisait des primaires pour désigner son prochain patron. Hélas, les deux candidats arrivés au coude à coude, Jean-François Copé et François Fillon, ont eu bien du mal à se départager, se proclamant tour à tour vainqueur et accusant l’autre d’avoir triché comme de vulgaires équipes d’Intervilles. Finalement, diverses commissions ont proclamé Jean-François vainqueur d’une poignée de voix, et François a décidé de faire tous les recours possibles puisque continuant de douter des résultats. Finalement, et après s’être bien bagarrés, François a fait appel à Alain Juppé, éminence grise locale, pour qu’il vienne essayer de trouver une solution diplomatique en s’interposant tel un petit casque bleu (ou une vachette, si l’on reprend la référence précédente).

Vous avez compris ?

Jean-François et François se chamaillaient pour savoir qui avait gagné, et Alain a été appelé pour une mission bisous.

Rien de bien compliqué.

Dans le monde des experts, tout le monde s'éclate en réunion et meurt d'envie de les entendre un peu plus analyser les choses

Dans le monde des experts, tout le monde s’éclate en réunion et meurt d’envie de les entendre un peu plus analyser les choses

Du moins, jusqu’à l’intervention de Jacques-Alain Miller, expert et psychanalyste, rien que ça, qui à défaut de vous expliquer la situation a… heu… bon, regardons ensemble la puissance de notre expert local ! Et attention, parce que là, on peut carrément parler d’artiste. Lisez plutôt.

Le jour se lève, le cessez-le-feu tient toujours. On respire. On attend le "teafortwo-plus un" prévu dimanche à 19 heures, qui doit réunir à Paris Jean-François Copé et François Fillon à l’initiative d’Alain Juppé.

Premier paragraphe et première ligne : on reconnait l’expert à sa capacité à caser des anglicismes pour un oui ou pour un non. Par exemple, ici c’est plutôt pour un non, puisqu’en fait, ça n’a rien à voir avec un tea for two puisqu’ils sont trois et que notre homme lui-même l’admet. Mais bon, il avait envie, alors il l’a mis parce qu’il trouvait ça rigolo.

C’est à cela que l’on reconnait les pros.

On voudrait s’y introduire, n’est-ce pas, comme une petite souris. Une journaliste politique, Geneviève Tabouis, est restée célèbre pour ses émissions de radio, les Dernières nouvelles de demain, qui débutaient sempiternellement par la formule : "Attendez-vous à savoir…" Nous n’avons ici ni ses dons de pythonisse, ni ses réseaux d’informateurs privilégiés. Voyons si nous pouvons risquer quelques prévisions en prenant les choses comme Rouletabille, par "le bon bout de la raison".

L’expert aime aussi le name-dropping, le name-bombing (oui, moi aussi je sais mettre des anglicismes partout) et autres petits bonheurs qui servent ici à dire "Vous vous souvenez de Machine ? Ouais, Machine et son émission et tout… vous voyez ? Non parce que moi, je connais bien. Et bien en fait rien à voir !". Je ne sais pas vous, mais quelque chose me dit que le Monsieur est payé au caractère. A défaut de rouler ses billes, autant les placer.

[...] La Maison Fillon sera dépecée. Une négociation s’entame. Demandons-nous quel est, pour chacun des protagonistes, son impératif majeur.

Nous dit-on quelques lignes plus bas. C’est rigolo de mettre dès le début de l’article sa conclusion "Fillon a perdu". Savourons le type qui commence son analyse par un constat sorti de nulle part pour s’appuyer dessus par la suite. Mais c’est vrai que c’est pratique, tout de même puisque du coup on a toujours raison. On appelle ça un axiome, c’est très rigolo comme principe. "Mais non, je n’ai pas tort puisque j’ai dit que j’avais raison !".

Mais ne nous arrêtons pas là, car après quelques paragraphes de vent à répéter la même chose, notre homme décide de continuer sa fine analyse dans ce qui, je le rappelle, prétend être un site de journalisme :

Le principe de Jean-François Copé fait-il la preuve de son égoïsme ? Mérite-t-il une censure morale ? Est-ce le fait d’un "voyou", comme le suggère Marianne ce matin ? Non, pas nécessairement. Le président en exercice de l’UMP soutient que ce n’est que justice que de lui reconnaître sa victoire, et, dit l’adage, "Fiat justitia, et pereat mundus", traduit par "Que justice soit faite, quand bien même le monde devrait en périr". Ce fut la devise de Ferdinand Ier, empereur du Saint-Empire germanique, et Kant la commente dans l’une des annexes de son Projet de paix perpétuelle de 1795. Cette sentence, juge-t-il, est cavalière, mais elle est vraie, et elle témoigne de "l’idée, rationnelle et pure, d’un devoir-être inconditionnel" (J. Boulad-Ayoub, "La prudence du serpent et la simplicité de la colombe…", 1997).

Si vous regardez bien, sur un paragraphe de 7 lignes, seules les deux premières ont un rapport avec le sujet. A partir de la 3e, notre puissant psychanalyste se contente de coller lui-même un adage puis de l’analyser en balançant des références et citations pour faire mec qui a travaillé son sujet. Sauf que ça n’a aucun rapport avec la choucroute. La choucroute est un plat typique du Saint Empire Romain germanique, et comme le disait Léopold-Guillaume d’Hasbourg "Ch’est bon". Cette sentence, certes cavalière mais bien vraie, témoigne du fait que la choucroute est à la fois "délicieuse, fournie bien que parfois bourrative, et du genre à parfumer le lit conjugal" (A. Misou-Misou, "Musique de chambre et pétomanie, ode aux plus grands airs"). Hooo bon sang, je ne sais pas ce qui m’a pris je… je… je crois que je suis fin prêt à écrire pour le Point.

Kant détermine le "mundus" ici en question comme "les méchants en ce monde", et on voit en effet Jean-François Copé prêter à François Fillon des motifs infâmes : ressentiment, envie, mépris du suffrage universel, invitation au suicide collectif… On dira que c’est fort injuste pour François Fillon, et qu’il est dans cette affaire le gentil, l’homme honnête, décent, désintéressé, qui n’a pas d’autre impératif avoué que : "Il faut sauver l’honneur du parti !" Sans doute. Cependant, l’honneur d’un parti politique, c’est là une notion très aventurée, dont il n’est pas avéré qu’elle ait la moindre traduction pratique. Même à admettre que l’honneur d’un parti politique est quelque chose qui puisse se perdre, rien ne prouve qu’il ne puisse se raccommoder, comme le pucelage des filles de Venise selon Casanova. D’une façon générale, concernant les rapports de la morale et de la politique, les propos de François Fillon et de ses partisans témoignent d’une conception qui les a mis hors jeu, comme on le verra en revenant à la négociation en cours à l’UMP.

Si vous ne vous êtes pas endormi à mi-chemin (mais je sais que vous êtes fort puisque vous me lisez ; très honnêtement, je ne serais pas moi, je ne me lirais pas, je suis beaucoup trop bavard), et que vous êtes toujours en train de chercher ce que Kant et Casanova viennent faire dans cette analyse qui pour l’instant, ne dit strictement rien à part "Vous voyez, je vous l’avais dit que François Fillon s’était perdu, bon, je n’ai toujours amené aucun fait, mais promis, je le fais plus tard". Et comme vous l’aurez deviné : ça n’arrivera pas. Peut-on raccommoder l’honneur d’un crypto-journaliste ? Qu’en dirait Casanova ? En parlerait-il aux filles de Venise ? Ou est-ce un coup à les faire fuir tant elles ont autre chose à faire que d’écouter du vent ? Quant à Kant, que vient-il faire là, à part sonner de manière rigolote dans "Quant à Kant" ? Mystère.

D'autres adeptes du name-bombing : les hipsters. Un principe rigolo, qui consiste à dire qu'à défaut de comprendre quelque chose, on connait quelqu'un qui sait.

D’autres adeptes du name-bombing : les hipsters. Un principe utile pour eux qui consiste à dire qu’à défaut de comprendre quelque chose, ils connaissent quelqu’un qui sait. Intelligence et éducation, deux choses différentes.

On peut raisonnablement prévoir son issue. Il suffit de s’inspirer de la théorie mathématique des jeux, voire simplement de la théorie des ensembles. Dans le contexte du duel Copé-Fillon, dont l’enjeu était la présidence de l’UMP, nous étions devant un jeu "à somme nulle" : ce que l’un perd, l’autre le gagne, et vice versa ; c’est Fillon le président, ou c’est Copé. Pas de milieu. Tout change avec l’apparition dans le jeu d’un nouveau joueur, Alain Juppé. Non pas que nous ayons maintenant trois joueurs. Comme nous l’avons expliqué, il se substitue au joueur Fillon. Seulement, et tout est là, il ne s’y substitue pas à la même place.

Vous connaissez la théorie des jeux ? La théorie des ensembles ? Non ? Ce n’est pas grave, lui non plus.

La preuve : en fait, il ne va plus en parler, ni même y faire référence, c’était juste pour les caser. Ce n’est pas beau, ça, tout de même ? Mais là encore, personne ne lui a fait remarquer.

Notez d’ailleurs le : "Non pas que nous ayons maintenant trois joueurs. Comme nous l’avons expliqué, il se substitue au joueur Fillon. Seulement, et tout est là, il ne s’y substitue pas à la même place."

Attention, définition du verbe "substituer" selon le Larousse : Mettre quelqu’un, quelque chose en lieu et place de quelqu’un, de quelque chose d’autre. "Substituer (se)" : Prendre la place de quelqu’un, de quelque chose. Mais ce n’est pas grave, notre expert et journaliste n’a pas froid aux yeux : il vous explique que quelqu’un prend la place de quelqu’un d’autre, mais pas à la même place. Hmmmoui, on peut appeler ça du caca. Aussi. Mais c’est un peu direct, il ne faudrait pas brusquer l’animal. Je rappelle tout de même qu’il écrit dans un journal ayant pignon sur rue, si en plus il faut faire des phrases qui veulent dire quelque chose, mais où va-t-on ?

Le fait capital, c’est que, désormais, l’enjeu n’est plus le même. Alain Juppé a su l’énoncer avec une parfaite lucidité. Jeudi après-midi, dans le communiqué où il posait son premier "ultimatum", il écrivait ceci : "Ce qui est désormais en cause, ce n’est plus la présidence de l’UMP, c’est l’existence même de l’UMP." Ce dit est transformationnel. Il change la nature même de la situation, et la logique qui l’anime. Nous n’avons plus affaire à un jeu à somme nulle, où les joueurs sont des adversaires se disputant le même gain. À la différence du duel Copé-Fillon, le duel Copé-Juppé est un jeu du type coopératif.

"Coopératif". Là encore, un mot relativement compliqué, puisque non seulement faire des duels coopératifs est relativement compliqué, mais en plus, rappelons que la "coopération" était tellement amicale qu’au final, elle n’a duré que 25 minutes, mais j’y reviendrai (et moi, je le fais : mais je n’écris pas dans un grand journal, je ne dois pas savoir, enfin je dis ça…). Ah et au fait, sinon, François Fillon là-dedans ? Non parce que qu’il est quand même un peu à l’origine de tout cela, ça vaut le coup d’encore en parler ou bien ? Non ?

Et bien non. Oublions-le.

Quel sens de l’analyse. C’était quand même pas compliqué : il n’y avait que trois personnages à retenir. Dont deux impliqués depuis le début et un qui se proposait de débarquer le temps d’une réunion. Résultat ? Et bien notre expert vire l’un des principaux protagonistes et garde celui qui vient à peine d’arriver. Je… d’accord. Et donc, comme ça, vous êtes expert en analyse politique. Ah. J’espère qu’on vous ne confiera pas la question du Moyen-Orient un jour sinon, j’imagine bien : "Bon, dans le conflit Israël-Palestine, je pense que ça ne vaut pas le coup de parler d’Israël. Les conflits avec plus d’une personne, c’est trop compliqué".

Simplifions. D’un côté, "sauver l’UMP". De l’autre, "sauver la présidence Copé, l’UMP dût-elle en périr". L’impératif Juppé est-il incompatible, antagoniste, avec l’impératif Copé ? Réponse : les deux se recoupent partiellement, il y a une intersection, et c’est précisément "l’existence de l’UMP". Pour simplifier encore davantage, disons que nous sommes devant une situation de "choix forcé", au sens de Lacan, et qu’il illustre de l’exemple "la bourse ou la vie" (cf. Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, 1973).

En 5 lignes, il y a deux tentatives de simplification, dont une faisant référence à un livre que tout le monde n’aura pas lu, tant Lacan sert plus à caler les bibliothèques qu’à les remplir. Mais c’est pas mal ; "Simplifions et article : il s’agit d’une "bouse à grumeaux" au sens de Diomède, comme on peut le trouver dans mon livre de chevet, Diomède contre Goldorak, 2007".  Mais rassurez-vous, j’exagère quelque peu : l’homme développe sa "simplification", me laissant là aussi dubitatif quant à la présence d’un dictionnaire à ses côtés.

Vous voilà arrêté sur une route de campagne par des brigands de grand chemin, comme le jeune Barry Lyndon dans le film de Kubrick. Le capitaine Feeney, les armes à la main, vous réclame votre bourse. La lui donner ou pas, vous êtes libre, vous avez le choix. Si vous cédez, vous perdez votre bourse. Si vous résistez, vous perdez et votre bourse et la vie. Dès lors, votre choix est forcé. Vous livrez votre bourse, puisque, dans tous les cas, elle est déjà perdue. Le choix entre les deux termes proposés se limite donc à perdre les deux, ou bien n’en conserver qu’un, toujours le même, la vie, certes écornée d’une perte inévitable..

Après un peu de name-bombing, notre puissant larron nous donne donc un exemple pour vous expliquer la situation… qui là encore, n’a aucun rapport. Puisqu’il vous explique que voilà, dans la bourse ou la vie, vous perdez automatiquement la bourse. Sauf que dans le cas présent, aucune perte n’est automatique, puisque c’est d’ailleurs tout l’objectif des négociations en cours, et celui de tous les participants : il n’y a donc aucun rapport.

Excellent exemple : l'un des thèmes de Barry Lyndon est

Excellent exemple : l’un des thèmes de Barry Lyndon est "Peut-on baratiner tout le monde" ? Le bougre n’a pas dû le regarder en entier.

Un détail, évidemment. Un de plus.

Sauf bien sûr, si on sort de son chapeau un raisonnement débile pour expliquer que si, si, perte inévitable il y a.

Dès lors que l’impératif d’Alain Juppé est le "primum vivere", la vie de l’UMP (et il n’est entré dans le jeu que pour le promouvoir), les jeux sont faits : Jean-François Copé gardera la présidence. Quant à François Fillon, il est hors jeu. Il est là, mais ce n’est que pour signer sa reddition. La question de savoir si on lui permettra de sauver la face, et de quelle manière, n’intéresse pas notre logique.

Ah. Bon bin, nous dit-on : François Fillon va se faire défoncer quoiqu’il arrive. C’est rigolo parce que l’ensemble des faits semblent donner tort à notre auteur, encore une fois, mais que sont les faits face à une analyse de pareille qualité ? Et puis d’ailleurs, il a bien raison : "savoir si on lui permettra de sauver la face, et de quelle manière, n’intéresse pas notre logique.". Car oui, là encore, c’est tout à fait clair : cela n’intéresse pas la logique d’un analyste, de savoir si un duel autour de la tête d’un parti, une main sera tendue pour éviter l’implosion dudit parti… là encore thème central de l’article.

On imagine bien le rédacteur en pleine conversation avec son relecteur.

"Attends mais en fait, ton article parle d’une problématique et finalement tu n’en parles pas. Par contre tu cases Kant et le Saint Empire Romain Germanique, tu m’expliques ?
- Ouais c’est un truc intellectuel, tu peux pas comprendre. Tu n’as pas dû assister à assez de réunions.
- Mais c’est malhonnête !
- Pas si je dis… attends, passe-moi mon papier…. gnnn… ça… nous… intéresse… pas. Voilà.
- Ah oui, ça marche vachement mieux maintenant. Z’êtes fort quand même.
- L’expérience petit. J’ai tout appris aux éoliennes. A part la partie productive."
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Et parce qu’un bon article ne finit pas sans une bonne conclusion :

Bien que purement formelle, notre analyse de ce samedi matin nous amène donc à prévoir que la "médiation Juppé" ne capotera pas, quels que soient les aléas qu’elle rencontrera. Des soubresauts, des affects, il y en aura, mais ils se plieront en définitive à la logique du choix forcé.

Voilà. Donc ça, c’était samedi dernier, la veille de la fameuse rencontre. Notre homme, après avoir pinaillé des heures, expliquait donc que quoiqu’il arrive, c’était plié et tout allait rouler. Résultat ?

Dimanche, Alain Juppé est allé voir François et Jean-François, au bout de 25 minutes, il s’est barré en disant que tout le monde était trop con, et Jean-François a expliqué en coulisses qu’il était bien content de s’être débarrassé de ce fauteur de troubles qui venait tenter de lui piquer la couronne. Et dans la foulée, François est parti en emmenant avec lui une partie des députés du parti, sans compter un bon paquet de militants qui ont rendu leur carte de dégoût.

"Coopératif" et qui "ne capotera pas", donc ?

Chez les vrais journalistes, quand on raconte n’importe quoi, en général, on s’excuse un peu après. Mais à la rédaction du Point, non. On fait même mieux.

"Hey, salut Michel !
- Salut Gégé.
- T’as vu ce qu’il s’est passé dimanche ? En fait, on a grave raconté n’importe quoi !
- Qui c’est qui s’occupait de l’article ?
- Un expert vaguement médiatisé…  Jacques-Alain Miller. J’ai pas trop compris le rapport entre la psychanalyse et la politique, mais en tout cas il s’est planté comme un gros busard.
- Super, réserve-lui la prochaine tribune sur le sujet."

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Et ce qui fut dit fut fait. Oui, c’est complètement surréaliste, mais c’est comme ça. Et non, personne n’est allé bâcher ce fameux commentateur : il s’en est même trouvé pour l’inviter et disserter avec lui de l’actualité. D’ailleurs, pour le coup, plutôt que de recommencer l’exercice à nouveau, l’article en question étant aussi consternant – si ce n’est plus – que le précédent,  je vous laisse tout seul profiter du festival : on vous explique que ça y est, c’est fini, qu’il n’y a jamais eu de problème (ah oui, quand même), et que tout cela a été "très adroit", soit l’exact opposé des faits, mais là encore, ce n’est pas grave, puisqu’après tout, personne ne semble rien dire.

Et là encore, tout une série de professionnels n’ont vu strictement aucun problème à non seulement raconter à peu près n’importe quoi dans ses colonnes, mais aussi à recommencer sans même prendre en compte le fait que c’était complètement à côté de la plaque.

Du vent, des erreurs grossières et une mauvaise maîtrise d’un sujet pourtant connu enrobé d’une teinte de professionnalisme semi-intellectuel étalés sans vergogne à un public à qui l’on prétend analyser la situation, sans compter que le coupable est aussitôt invité à revenir pour recommencer…

Mesdames et Messieurs : on applaudit bien fort les experts.

Les séries françaises, c’est ma grande passion.

Non pas que je les trouves intéressantes pour ce qu’elles racontent, ça, non. Je les trouve passionnantes pour ce qu’elles sont. N’avez vous jamais remarqué ? Non ? Rien, vraiment ? Alors parlons-en.

Les séries françaises dont je veux vous parler, ce sont ces petites choses qui permettent de meubler les première parties de soirées à peu de frais sur les grandes chaînes de télévision qui décident de les produire. Du coup, je ne sais quel complot judéo-maçonique se cache derrière tout ça, mais il manque franchement d’originalité. Regardez :

En France,ces séries ne portent en général pas de nom comme Lost, 24, Miami Vice ou que sais-je encore. En France, les séries sont éponymes et portent le nom de leur héros : Julie Lescaut, Navarro, Les Cordier, Joséphine Ange-Gardien, etc… Bref, en France, une série, c’est avant tout un héros.

De préférence, le héros est incarné par une personnalité plus ou moins connue : soit parce qu’elle a fait le cours Florent et a tourné dans d’autres trucs, soit parce qu’elle est connue comme "people en quête de reconnaissance" : Mimie Mathy, Lorie, les anciens du Loft ou de la Star Ac, etc.

Tiens, pour information la popularité du cours Florent, c’est quand même un truc génial : ces gens ont Francis Huster comme prof de référence. Francis Huster. Pour l’anecdote, un jour que j’étais dans les couloirs d’un théâtre pour de bien obscures raisons, j’entendis sur scène quelqu’un jouer affreusement ; une sorte de cri continu et surjoué qui contrastait avec tous les autres acteurs, qui eux jouaient leurs personnages. Ouvrant la porte, je découvris sur scène Francis Huster en plein dialogue avec une actrice que je ne connaissais pas (qu’elle m’en excuse). Je compris alors que cet homme était non seulement mauvais au cinéma et à la télévision, mais qu’il jouait si mal que ça s’entendait à travers les murs d’un théâtre. C’est, hélas, tristement véridique. On m’expliquera donc que le cours Florent a bien d’autres raisons d’être célèbre, mais je ne m’arrêterais pas dessus aujourd’hui, sinon vous n’êtes pas couchés. Et je fais attention à votre sommeil, bienveillant que je suis.

Hmmmm, si je veux, je peux aussi mal jouer sur une image fixe, je suis très fort
Je suis si fort que je peux mal jouer même sur une image fixe

Revenons à nos moutons… Ha, oui : à mauvaise série, mauvais acteur. Or donc, en France, on glorifie le héros (fut-il incarné par Francis Huster). Mais quel type de héros ? Et bien, pour commencer, un héros gentil. C’est obligatoire. Qu’importe la série, il ne peut être méchant. Parfois, un journal télé claironne que "Haha, voilà une série avec un méchant comme héros", et débarque de nulle part une série dont le héros est gentil mais mal rasé et habillé en noir. Ha, bon.

En tout cas, qu’importe : il faudra toujours que le héros passe une bonne partie de l’épisode à gérer ses problèmes de cœur (famille/ami/amours), parce que bon, c’est aussi un être humain. Et on aime bien les histoires cucu la praline dans les séries françaises, donc ce genre d’intrigues, c’est parfait. Mais ce n’est pas là l’intérêt principal.

Chaque série a en effet un thème, et ces séries se basant autour du héros principal, tout dépend de l’activité de ce dernier. Et là, la liste est juste fantastique pour qui sait savourer : policier, pompier, lieutenant de police, avocat, commissaire, médecin, inspecteur, procureur, officier de police judiciaire, brigadier de gendarmerie, instituteur, capitaine de police, etc.

Oui, dans 90% des cas, le bon héros est fonctionnaire (il semblerait que ça fasse rêver les foules), et de préférence lié de près ou de loin à la justice. Même Joséphine Ange-Gardien a une fichue habitude de s’incarner en ange-gardien-de-la-paix ou autre agent de l’Etat pour accomplir ses mystérieuses missions.

Louis la Brocante emmerde la fonction publique
Louis la Brocante emmerde la fonction publique

Dans chaque épisode, notre bon héros fait face à un problème (oui, j’en entends dire "Si c’était pas le cas, on se ferait chier" mais on se fait chier quand même les gars, hein, faut vous faire une raison). Le problème est souvent lié à un fait divers, à un drame familial, à un méchant ou les trois. Le méchant de série française étant lui aussi original (il est riche et/ou violent/intolérant, palsembleu, mais ce sont des séries de gauche en fait ?). Prenons quelques exemples d’évènements dans des séries françaises lambda :

Si le héros est instituteur :

"M. Bouvier ! J’ai bien vu les traces de fouet sur le dos de votre fils alors qu’il ramassait son taille-crayon en cours de français ! Vous le battez, c’est un crime, j’ai prévenu les services sociaux !"

Si le héros est policier :

"M. Bouvier ! J’ai bien vu les traces de fouet sur le dos de feu votre fils alors que j’étudiais la scène de crime ! Vous le battiez, c’est un mobile, j’ai prévenu le juge d’instruction !"

Si le héros est brocanteur :

"M. Bouvier ! J’ai bien vu les traces de doigts sur la commode de votre fils alors que j’étudiais sa provenance ! Vous l’avez salopée, c’est honteux, j’ai prévenu Mme Michu pour qu’elle m’apporte sa peau de chamois !"

Comme tout cela est fascinant, n’est-ce pas ? En tout cas, ça doit l’être, on en est quand même à la douzième saison de Joséphine Ange-Gardien (oui oui, 12, moi aussi ça me fait cet effet là), série dont le pitch est pour rappel : Joséphine Delamare est un ange gardien que le ciel envoie sur terre. Grâce à sa finesse psychologique, [...] – oui non en fait on va s’en arrêter là, c’est déjà trop, merci Joséphine.

Dans lun des derniers épisodes, Joséphine incarne une ouvrière faisant office de figurante lors dun déplacement du Président de la République
Dans l’un des derniers épisodes, Joséphine incarne une ouvrière faisant office de figurante lors d’un déplacement du Président de la République

Le tout se déroule dans la plupart des cas dans Paris intra-muros (Navarro ne se fait jamais caillasser sa caisse en banlieue), un Paris où il fait beau (sauf si tu es triste, là il pleut), où les gens sont aimables, où tout le monde peut avoir un bel appart’ dans les quartiers Haussmaniens sans vendre les reins de sans-abris au marché noir, où l’on peut circuler vite & bien, bref, un Paris d’un monde parallèle probablement.

Heureusement, tout comme les parties de Time’s Up ! (oui, j’aime faire des blagues auto-référencées), les épisodes de ces séries ont une fin. Fin qui en général se déroule à peu près ainsi : le héros et ses potes regardent le méchant se faire embarquer par la police, ils commencent à se toucher les épaules (la franche camaraderie, il n’y a que ça de vrai), puis l’un d’entre eux sort une blague qui ferait honte à Laurent Ruquier lui-même ; tout le monde se met alors à rire à gorge déployée, et pouf, tout se met en pause : le générique se lance sur cette photo finale de la bande des gentils en lignes la bouche grande ouverte et l’air hilare. C’est abominable.

D’où la création qui va me rendre célèbre :

"Le générateur à séries françaises de 1ère partie de soirée"

(vous aussi les enfants, vous pouvez le monter chez vous en vous faisant aider d’un adulte. Attention cependant à ne pas l’utiliser à des fins lucratives ; en effet, j’ai déposé le brevet et j’enverrai mes serbes vous péter les rotules si vous le faites)

Il comprend :

  • Une liste des inscrits au cours Florent ainsi qu’un annuaire des people
  • Une liste des concours de la fonction publique
  • Un quotidien quelconque contenant une page "faits-divers" (ça c’est pour générer un épisode)

En combinant les trois, j’obtiens par exemple :

"Le Capitaine du XII" – Episode 1 "Les cours s’effondrent"

Romain Burget (Roger Hanin) est Capitaine de Police dans le XIIe arondissement. Il enquête sur la mort d’une jeune fille que l’on a retrouvé étranglée. Romain suspecte aussitôt son frère, Franck, riche trader…

Ha, pas mal. Essayons une autre combinaison

"Maître Aufroy"  – Episode 1 "Amour patricide"

Léa Aufroy (Lorie) est une avocate parisienne à qui tout semble réussir ; hélas, sa passion pour la justice la fait délaisser ses amours, et Léa a bien du mal à trouver l’homme de ses rêves. C’est alors qu’elle rencontre Enzo, son client accusé du meurtre de son père, chef d’une entreprise du CAC 40…

Ha cool. Encore une série où on verra des avocats supposemment français faire le métier de leurs collègues américains (il n’y a pas d'"objections !" ni de "votre honneur !" en France). Encore un ? Allez, une dernière fois, alors.

"Madame Vandrin" – Episode 1 "Séparation"

Madame Vandrin (Evelyne Leclerc) est nommée institutrice dans le Vaucluse (ha merde, j’ai pris une édition d’un journal de province pour le générateur). Dans sa nouvelle classe, elle découvre Téo, un garçon renfermé qui semble cacher un lourd secret concernant le divorce de ses parents. Madame Vandrin enquête…

Hmmm, ça fait rêver. Allez, j’éteins la machine, après on va la casser, c’est pas un jeu.

On approche de la fin de larticle ; vite, touchons nous les épaules en rigolant

On approche de la fin de l'article ; vite, touchons nous les épaules en rigolant

Enfin, c’est donc cela, l’exception culturelle française ; on a même réussi à en exporter, c’est dire ! (nos amis italiens prennent cher en regardant Une Femme d’honneur, avec Corinne Touzet). Tout cela pour résister au modèle américain (même si on a tenté de leur piquer Les Experts avec RIS : Police scientifique). Il faut dire que les séries américaines, c’est plus difficile de les adapter à nos critères :

Une adaptation de 24, ça s’appellerait "6" (je vous rappelle que le héros serait fonctionnaire), et encore, si Jacques Bouyer (le héros) n’a pas posé de RTT ou d’arrêt maladie.

Je terminerai avec une possible adaptation de Lost, "Perdu", l’histoire d’un avion qui s’écrase après qu’une samba aie dégénéré à bord lors d’un vol France-Brésil, et dont voici la liste des survivants : un policier, un pompier, un lieutenant de police, un avocat, un commissaire, un médecin, un inspecteur, un procureur, un officier de police judiciaire, un brigadier de gendarmerie, un instituteur, un capitaine de police, etc.

Et bin. J’espère qu’il y aura au moins un brocanteur pour récupérer les pièces de l’appareil.

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