"Père Castor, Père Castor !"

Ajustant ses lunettes un sourire bienveillant aux lèvres, le sage rongeur pose son regard sur les enfants assis sur le petit tapis en face de lui, leurs visages ravis seulement éclairés par la lueur des flammes de l’âtre voisin. Savourant la douce chaleur du foyer, le Père Castor hume l’air, appréciant l’ambiance unique de ces instants. Il sait déjà ce que ces jeunes gens vont lui demander, et comme à chaque fois, cela ne rate pas :

"Père Castor, raconte-nous une histoire !"

Caressant son menton, le vieil animal feint de chercher un récit alors qu’il a déjà son idée en tête.

"Hé bien, vous ai-je raconté l’histoire des trois lapins et de la bague dorée ?
- Non Père Castor ! Ho vite, raconte-la nous !
- Bien sûr Benjamin, et bien écoute plutôt : tout commence un soir de pluie, alors que la forêt toute entière bruisse du son des gouttes s’écrasant sur…
- Popopop, halte là Père Castor ! 
- Grignote ? Que se passe-t-il ?
- Je te vois venir, vieux grigou : est-ce qu’il y a des femmes dans ton histoire ?
- Hein ? Et bien je… heu… non, non, ce sont trois frères lapins. Car sais-tu, ce soir de pluie, alors qu’ils…
- Ah, évidemment ! Des frangins, des mâles ! Des couillus ! Ah, ça te ferait chier vieux barbon de raconter des histoires avec des femmes, hein !
- Mais enfin Grignote je…
- Pour nous raconter des histoires de mecs qui se tirent de toutes les situations, il y a du monde ! C’est à croire que toutes les filles de la forêt sont à la cuisine, pas vrai Père Castor ? Quel bel exemple d’histoire ! 
- Câline, toi aussi ? 
- Mais oui Père Castor, assez ! Y en a marre des récits qui tentent d’imposer une putain de conception de la réalité qui…"

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Un long jet d’hémoglobine s’échappe du museau de Câline alors qu’elle reçoit le coin du livre d’histoires du Père Castor en plein visage, l’envoyant s’écraser face contre terre et souiller le tapis de son sang chaud.

"Ça va aller oui ? "Gnagnagna Père Castor", "Une histoire Père Castor", "Dis-nous tout Père Castor", "Mon cul sur la commode Père Castor", et maintenant il faudrait que je vous les fasse sur-mesure ? Nan mais bordel, jamais un bonjour, jamais un merci, et puis alors s’il-te-plait, alors tiens, je peux me brosser ! Et en plus ça se permet de gueuler ! Bon écoutez-moi les mouflets, aujourd’hui, : je vais plutôt vous expliquer en quoi vous êtes plus proche du blaireau que du castor. Et pour ça, j’ai une histoire toute trouvée : tout commence sur internet…"

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Attention : cette femme est peut-être en train de raconter une histoire de chevaliers et de princesses à vos enfants, elle mérite donc un bon coup de batte

Un jour prochain, il n’est pas impossible que l’un d’entre vous vienne à raconter une histoire à un enfant.

Je ne parle pas de celles visant à les amener jusqu’à une camionnette, mais plutôt de celles visant à leur parler de princesses et de dragons, de bravoure et de traîtrise, de Nicolas Cage et d’autres créatures n’appartenant qu’au royaume de l’imagination. Si un jour vous vous surprenez à faire cela, alors sachez-le : vous êtes un monstre.

Mais oui.

Défonçant votre porte à coups de bottes, la Brigade du Bon Goût viendra heureusement instantanément vous trouver et vous taser la gueule, sale malandrin, avant de vous envoyer en camp de rééducation parce que, petit salopard, vous aurez raconté une histoire se déroulant dans un ROYAUME et non une DEMOCRATIE ce qui prouve que vous embrigadez vos enfants, sales royalistes. D’ailleurs, tous les jouets dudit enfant seront passés au lance-flammes s’ils sont liés, de près ou de loin, à des préjugés quelconques, afin de s’assurer qu’il puisse grandir dans un milieu loin de tout embrigadement.

J’en veux pour preuve ce site, recommandé par un lecteur assez inconscient pour se rendre en ces lieux maudits :

Le cinéma est politique

Et plus particulièrement deux articles qui vont vous expliquer en quoi vous êtes de fieffés rabouins. Ho, mais si, ne niez pas ! Car figurez-vous que nombre d’entre-vous ont peut-être oser regarder voire – j’ose à peine l’écrire – diffuser à des innocents des films comme le Roi Lion ou Aladdin. Bande de petits salopards ! Heureusement, nos amis experts en cinéma vont vous remettre dans le droit chemin : mais observons plutôt ensemble ce beau site. Si vous n’avez vu aucun des deux films par contre, et que vous ne voulez pas savoir que les gentils gagnent à la fin (ah, merde, trop tard), passez votre chemin. Pour les autres, étudions la prose d’un homme qui a su s’élever au-dessus de la masse des ignorants pour se faire le phare de la pensée et de la tolérance. Mais phare genre phare de solex, hein, que l’on s’entende bien. Lisons plutôt.

L’une des premières choses qui nous frappe en regardant Le Roi Lion, c’est le sexisme banal et structurant de l’histoire. Dès les premières scènes, Le Roi Lion nous fait connaître un monde structuré hiérarchiquement, avec au sommet de la pyramide le monarque absolu, qui règne en bon patriarche sur, non seulement son peuple docile et servile (les autres animaux), mais également ses lionnes, qui jamais ne remettront en question le bien fondé de la place des hommes, ni de la place des femmes. Le Roi Lion comporte un grand total de 3 personnages féminins, contre 9 personnages masculins. Donc, 75% des personnages du Roi Lion sont masculins.

Voilà, dès les premières lignes, c’est dit : le Roi Lion est un film sexiste. Oooh mais oui, et pas qu’un peu : le sexisme a un rôle structurant dans l’histoire, rien que ça ! Pire encore : dans le Roi Lion, l’auteur du site l’analyse finement , tout semble se dérouler dans une monarchie, ce qui est quand même plutôt suspect.

Nom d’une pipe, tu m’étonnes que c’est suspect ! Une monarchie dans un film intitulé "Le Roi Lion" ! Alors ça, c’est quand même scandaleux. On attend avec impatience les mêmes observations de l’érudit sur "Le Retour du roi", "Le discours d’un roi" (un film odieux, puisque l’on y trouve relativement peu de personnages féminins) ou "L’homme qui voulut être roi". Cela fait tout de même beaucoup de coïncidences : sûrement un complot royaliste pour remettre sur le trône de France un quelconque loulou et réhabiliter le port de la moumoute à cheval dans les rues de Paris (un truc autrement plus classe qu’un vélib’).

Il en profite pour compter le nombre de personnages féminins, car c’est vrai que c’est important. Il ne manquerait plus que les gens qui racontent des histoires se moquent du sexe des personnages, voire que les enfants puissent apprécier lesdits individus sans s’intéresser au contenu de leur slip.

Non parce que je vous rappelle le principe : si vous rapportez tout au sexe des gens, vous êtes un héros de la lutte anti-sexisme, si vous n’y prêtez pas attention, vous êtes un fieffé salaud.

Après, il y a quand même des pièges : ce film par exemple parle avant tout de daube.

La relation entre Simba et Nala nous apparaît comme étant une relation d’amitié étant jeune, qui plus tard évoluera selon le schéma classique de Disney vers un amour hétérosexuel.

J’imagine bien ce qu’il se passerait chez Disney s’ils prenaient l’auteur de ces lignes comme consultant pour leurs films.

Studios Disney, un jeudi, 14h12

"Okay les mecs : on doit faire un nouveau film. Alors je vous présente Liam, de la Brigade du Bon Goût. Il va s’assurer que l’on ne… pardon, c’est quoi votre rôle ?
- M’assurer que votre film ne soit pas porteur d’une idéologie puante.
- Oookay… bon, alors on a déjà commencé à écrire un script. Ce serait un truc avec des animaux, comme les calendriers de la Poste, et on se disait "Hey, pourquoi pas un Lion ?"
- Aha ! UN lion, ééééévidemment ! Jamais une lionne ! Quel sexisme !
- Oui enfin ça fait 60 ans qu’on fait des films avec des princesses. 
- Moui, bon allez, va pour le lion. Y a-t-il une lionne qui l’accompagne ? Hein ? Quotas, tout ça ?
- En effet, nous l’avons appelée "Nala". Et le héros se nomme "Simba". Et il y aura une histoire d’amour qui…
- AHAHAHA ! Je vous y prends ! Une histoire hétérosexuelle bien sûr ! Vous êtes immondes !
- Je… bon, José, tu notes : Nala s’appelle Nalo et lui et Simba vont s’aim…
- EVIDEMMENT ! Vous virez la lionne ! Remettez-là TOUT DE SUITE
- Bien, José, corrige : Nala est de retour. 
- Faites de Simba une femme SUR LE CHAMP !
- TA GUEEEEEEEEEEEEEEEEEUUUUUUUUUUUUUULE 
- Je… hein ? Mais je… je suis de la Brigade du Bon Goût quand même !
- On va raconter une PUTAIN D’HISTOIRE avec un fucking lion parce que LE lion c’est LE ROI DES ANIMAUX bordel de merde, parce qu’il a une fucking CRINIERE comme une COURONNE et que les enfants le SAVENT alors si tu veux une version avec des lionnes qui se lesbichent, tu vas voir MARC DORCEL
- Mais enfin ?! Je… mais arrêtez de crier, je…
- JOSE LE SCRIPT ! Désormais Simba est un TRANSEXUEL et l’action se passe au BRESIL et ce n’est pas un lion mais un putain de TAPIR ! 
- Holala, il est drôlement tard, je vais y aller moi, hein, salut !"

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Des réunions probablement passionnantes à n’en pas douter. Mais ce ne serait pas encore assez con. Heureusement, notre champion n’a pas dit son dernier mot.

Bon, jusqu’ici tout va bien dans l’hétéro-réalité patriarcale, mais seulement le film trébuche, perd ses moyens, et voilà qu’il nous montre Nala plus forte que Simba au combat! Comment? Une femme plus forte qu’un homme dans le domaine des hommes, à savoir la violence physique? Impossible! Seulement si : encore et encore et encore, Nala montre qu’elle est plus balèze que Simba.

Jusque là, d’accord : ces salauds de chez Disney ont fait un personnage plus costaud que le héros, et pire encore, c’est une femme : comment réussir à prouver que cela cache en fait d’odieux messages ? Pas de souci : la suite arrive.

Cette supériorité ouvrirait-elle des possibilités subversives? Pourquoi Nala n’affronterait-elle pas Scar elle-même? Pourquoi ne pas renverser l’ordre patriarcal et sexiste et instaurer une démocratie dans le monde des lionnes et des lions, démocratie qui aurait éventuellement la fâcheuse caractéristique de mettre des femmes au pouvoir vu que les lionnes sont bien plus nombreuses dans le film.

Rappelons que quelques lignes plus haut on vous expliquait l’inverse : que les femmes étaient en minorité. Pif pouf, elles sont en majorité. Mais surtout : si les personnages ne se battent pas pour instaurer une démocratie, c’est probablement pour ne pas montrer des femmes au pouvoir.

Et si Nala ne joue pas à la belote, c’est probablement parce que Disney est farouchement opposé aux jeux de cartes. Mais enfin ?

Vous pouvez aussi mettre directement votre enfant devant les séances de l’assemblée nationale.

C’est vrai que c’est dégueulasse : vous aussi vous avez noté tous ces contes dans lesquels les héros ne se battent pas pour la démocratie, l’égalité hommes-femmes, les minimas sociaux ou l’assurance-maladie ? Et bien en fait tout cela est un terrible complot visant à détruire l’imaginaire des enfants pour leur imposer un modèle social, hahaha !

Non parce que sinon, allons-y : les gens vont commencer à raconter des histoires sans s’imposer de codes, et bientôt ils raconteront des aventures, des épopées sans se baser sur la bonne morale du XXIe siècle ou pire, écriront des livres et feront des films EN INVENTANT DES CHOSES ! Tenez, rien que d’en parler, j’en ai des palpitations.

Je me demande si quelqu’un a dit au Monsieur qu’en fait, le but du jeu, c’était justement de raconter une histoire qui ne soit pas basée sur la vraie vie des vrais gens. Non parce que, en fait, les lions ne chantent pas vraiment "Hakuna Matata" ni ne dissertent avec des babouins défoncés à la ganja quant à l’avenir de leur royaume. Et non. Oui, je sais, ça fait un choc.

Mais ce n’est pas fini.

Une fois qu’il aura compris sa destinée, à savoir sa position de dominant, il laissera Nala derrière (et oui, les femmes doivent s’y faire, les hommes ont des responsabilités qui ne laissent pas de place aux femmes, ni même le temps de leur parler). Il rentrera donc affronter Scar au sommet du phallus géant qu’est le monde des lions, après avoir donné des ordres à un peu tout le monde, en assumant enfin (il était temps!) son statut de dominant dans le cercle de la vie.

Bordel, l’héritier du roi qui va réclamer son trône au lieu d’envoyer sa copine se battre à sa place, c’est quand même salement machiste.

Et oui, l’auteur de ces lignes – qui est je le rappelle, un furieux combattant contre le sexisme – rapporte bien tout au sexe au point de voir en lieu et place d’une tribune de pierre une bite géante.

Freud, si tu es là, fais tourner la coke.

La scène d’amour entre Simba et Nala est une illustration frappante de cette soumission, en renversant les positions des protagonistes. Dans le combat, Nala est au dessus, agressive, dominante, malgré la volonté de Simba, qui est vaincu. Par contre, dans la scène d’amour, c’est Nala qui se retrouve en dessous, et ceci PARCE QU’ELLE LE VEUT! Soumise, Nala retrouve les qualités dont doit faire preuve une femme. L’effacement, la coquetterie, la séduction.

Encore une fois, c’est fou comme chaque détail semble ramener automatiquement à une histoire de cucu. Heureusement que notre héros n’est pas sexiste, sinon je n’ose imaginer le résultat. En même temps, j’avais déjà du mal à imaginer un discours aussi idiot jusqu’ici.

Studios Disney, un jeudi, 16h24

"Boooooooon donc on disait que Nala et Simba allaient se faire des bisous dans les buissons.
- Ouais mais Nala elle est dessus ou dessous ?
- Hein ? Mais j’en sais rien ! Pourquoi, vous pensez qu’elle a une position préférée ?
- NAN MAIS SI ELLE SE MET DESSOUS C’EST QU’ELLE SE SOUMET COMPLETEMENT !
- Ah merde, mais alors dès qu’une femme est physiquement en-dessous d’un homme, même pour un gros câlin, elle devient instantanément son esclave ?
- COMPLÈTEMENT !
- Hé bé, j’imagine que vous copulez en gravité zéro. Bon, José, ajoute la réplique "Nala, est-ce que tu veux que l’on fasse la toupie de Tombouctou ou plutôt le toboggan Afghan ?"
- Ah, tout de même ! Heureusement que je suis là pour empêcher que tout votre film ne tourne autour d’une histoire de sexe."

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L’amour hétérosexuel rétablit la hiérarchie des sexes, que la domination physique de Nala sur Simba avait quelque peu ébranlé. Rétablir pour mieux affirmer, voilà ce que nous fait voir cette scène.

Compris Mesdemoiselles ? A chaque fois que vous couchez avec un homme, en réalité, c’est une preuve de soumission. Et c’est un féministe qui le dit. Quelqu’un pour expliquer au Monsieur que son kiki n’est pas magique et ne lobotomise instantanément autrui ? Après, ça dépend où on le met, mais tout de même.

La femme est instantanément soumise à tout ce qui se met au-dessus d’elle. Ici, des cailloux. Balaise.

C’est ici que nous revenons à la figure du despote éclairé. Disney, très loin des valeurs démocratiques censées être au fondement de nos sociétés, glorifie dans Le Roi Lion (et ailleurs) la monarchie absolue. Mais ne soyons pas médisant, car la monarchie soutenue par Disney est la monarchie éclairée, raisonnable, qui va de soi. Royalistes de tous les pays, regardez Disney! Vous serez ravi-e-s! Tou-te-s les autres, BOYCOTTEZ CETTE HORREUR!

Fiers démocrates de tous les pays : boycottez le Roi Lion, Disney & co : ces petits salopards se permettent de raconter des histoires avec des rois ! Si vous avez déjà regardé le film sans avoir de remords, alors sachez-le : vous n’êtes qu’une grosse bande de collabos.

Studios Disney, un jeudi, 19h12

"Bon écoutez, j’aimerais rentrer chez moi… alors on disait quoi ? 
- Je disais que je venais de remplacer votre vision honteuse et despotique par une version du film plus proche des vraies valeurs – qui sont évidemment les miennes. J’ai demandé aux animateurs et doubleurs de refaire le passage où Scar tue Mufasa pour prendre sa place en lui envoyant un troupeau de buffles sur la gueule. Vous allez voir, j’ai fait deux ou trois modifications, vous ne remarquerez trois fois rien sur le fond."

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"Scar !
- Mufasa… Mufasa… croyais-tu vraiment que j’allais attendre mon tour pour prendre le pouvoir ? 
- Mais Scar, tu sais très bien que la Fédération Animale Paritaire a une présidence tournante ! Pourquoi n’as-tu pu attendre ? Tu aurais aussi pu me destituer via un référendum ou une motion de censure aux deux tiers !
- Allons Mufasa, tu sais très bien que je n’aurais jamais pu convaincre les hippopotames de voter pour moi. Alors j’ai décidé de…
- Que… Scar, le sol tremble ! Quel est ce bruit ?
- Ahahaha Mufasa, c’est le son de ta fin qui approche ! Ta carrière va s’arrêter piétinée… par le poids de 5 000 AMENDEMENTS  DÉPOSÉS EN MÊME TEMPS !
- Scar non ! Nooooooooon ! Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaah !"

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"Je veux rentrer chez moi. Maintenant."

L’opposition est ici totale, et va jusqu’à s’inscrire dans l’esthétique des deux personnages. Mufasa est rayonnant, lumineux, avec un physique imposant, dessiné avec des traits courbes. Il possède une belle crinière rouge et des yeux noirs bienveillants. Alors que Scar est sombre avec une crinière noire, un teint maladif, des yeux verts aux allures d’antéchrist, des formes angulaires, et il est même carrément défiguré. Cette « laideur d’âme » qui s’inscrit dans le corps même des personnages de Disney ne se limite pas au Roi Lion, c’est un autre des thèmes récurrent de la corporation Disney, à savoir l’idée que le physique d’une personne reflète son for intérieur. D’où la tendance qu’à Disney de dessiner ses héros et héroïnes avec des traits courbes, fins, clairs, et ses méchant-e-s avec des traits angulaires, grossiers, sur-dimensionnés et sombres.

En effet : les enfants ne lisent que trop rarement Machiavel. C’est quand même honteux ces gens qui font des dessins-animés loin de la réalité ! Mais enfin, à quoi pensent-ils ? Si les personnages rigolos ont l’air rigolo, les gentils l’air gentil et les méchants l’air méchant, c’est tout de même suspect. D’ailleurs, avez-vous déjà remarqué comment sur les jouets pour enfants on représente aussi les animaux de manière complètement caricaturale ? Non, Messieurs les jurés, Piou-Piou le poussin n’est pas parfaitement jaune et lisse : c’est de la désinformation et de la manipulation, que les fabricants de jouets soient lynchés pour oser montrer le monde autrement qu’il n’est vraiment via d’odieux mensoooooooooonges et je… oh, je vous laisse pour un autre procès d’intention : je dois aller expliquer au monde libre qu’en fait, le chakra ne fonctionne pas comme dans Naruto. Le sort de millions d’adolescents dépend de moi !

Un tapir. Non parce que je me devais de vous instruire

Ah oui, sinon : notez ce petit défaut d’écriture commun chez un certain nombre de néo-féministes (à savoir celles et ceux dont le combat semble d’être de hurler qu’ils sont les gens les moins sexistes du monde tout en rapportant tout à cela) ; l’utilisation du "-e" pour écrire, comme par exemple dans "méchant-e-s" parce que dire "méchants" (en respectant la langue française) serait sexiste, "méchant(e)s" serait sexiste aussi parce que ça mettrait la féminité entre parenthèses, et "méchant-e-s" qui ne ressemble à rien est moralement correct parce que comme ça, ça met tout le monde à égalité. Même si c’est plus long à écrire sans que l’on comprenne bien l’intérêt, à part de signaler que l’on aime bien se faire remarquer pour dire que l’on est plus féministe que son voisin.

Misère, mais comment ont fait Simone de Beauvoir et Elisabeth Badinter pour écrire sans utiliser ce genre de trucs ? Ah mais oui je sais : c’étaient probablement d’odieuses machistes elles aussi.

Mais ce n’est pas fini ! Concentrez-vous :

Si nous voulons que les enfants de notre société grandissent en ayant les moyens d’avoir des rapports sociaux de sexes égalitaires (et l’enjeu est de taille), ça serait chouette qu’on arrête de remplir leurs imaginaires de schémas, d’images et d’histoires où les rapports entre les sexes sont tout sauf égalitaires et sont mêmes, dans le cas du Roi Lion, carrément réactionnaires et patriarcaux (en 1994, presque 30 ans après la deuxième vague féministe). Ça serait chouette que nous réfléchissions individuellement et collectivement à quelles valeurs nous avons envie de voir habiter les films, livres, dessins animés etc… qui peuplent le monde des enfants et qui nourrissent leurs imaginaires. Si nous voulons vivre dans une société égalitaire (ce qui est quand même le but premier du féminisme, et devrait être le but premier de tout être humain qui se respecte), il est totalement schizophrène et contradictoire de montrer systématiquement aux enfants de notre société des histoires qui glorifient et encouragent précisément l’inverse, à savoir le pouvoir, la domination et la hiérarchie, et ce à tous les niveaux, pas juste au niveau des rapports sociaux de sexes (il y a par exemple de très nombreux textes écris sur le racisme dans Disney).

Vous avez lu ? Disney qui transmet des valeurs honteuses aux enfants qui, tout comme notre auteur, voient des histoires de sexe partout ? Et bien attention :

Il m’a fallu environ 15 ans pour me rendre compte de l’énormité de l’horreur que représente Disney et pourquoi (la plupart de) leurs films (et bien d’autres) doivent être dénoncés et critiqués à chaque tournant. J’ai dû regarder Le Roi Lion environ une trentaine ou quarantaine de fois (et ce n’est même pas le Disney que j’ai le plus regardé) quand j’étais gamin, sans me rendre compte à quel point les valeurs qu’il était en train de me communiquer étaient abominables.

Le même vous explique qu’il a vu 30 ou 40 fois le film sans réaliser tout cela (à raison) et que malgré tout, il est quand même devenu féministe !

Comme quoi, ça ne devait pas être si orienté que ça. Par contre visiblement, trop regarder ledit film rend un peu con.

Mais assez parlé du Roi Lion : parlons d’un autre film de propagande crypto-fasciste : Aladdin.

Ce début de film est en soit d’une violence symbolique fulgurante. Un petit homme arabe essaye de nous divertir en nous souhaitant la bienvenue à Agrabah, « ville de la magie noire » (forcément noire, la magie d’un tel endroit), « d’enchantement », mais surtout ville de la marchandise qu’il veut nous faire gober. Voyant que le spectateur occidental n’est pas intéressé, ce petit marchand comprend qu’il vaudrait mieux leur raconter une histoire de … quelqu’un d’occidental, à savoir Aladdin.

"Une violence symbolique fulgurante". Essayez de vous souvenir du début du film ? Voilà. Vous vous sentez violenté symboliquement ? Vous non plus ? C’est fou. A noter qu’encore une fois, le héros de la tolérance n’y va pas de main morte : tout est rapporté à la couleur de peau des personnages. Il y a un arnaqueur ? C’est parce qu’il est arabe. Il y a un méchant ? C’est parce qu’il est arabe. Aladdin ? Ah non, lui il est "occidental" (j’aime ce genre de déclarations basées sur du rien). Ah. Oui mais il est voleur quand même, donc même un occidental peut l’être, ce qui prouverait que ça n’a rien à avoir avec la couleur de peau, non ? Pas de souci : l’auteur de ces lignes passe ce détail sous silence, comme ça, il est tranquille : il peut continuer de clamer qu’Aladdin est un film fascisto-nazi.

Image tirée du site en question : Aladdin est tellement occidental que même les marchands locaux sont moins basanés que lui.

Mais c’est vrai qu’une légende du Moyen-Orient pleine de gens basanés, c’est quand même assez raciste. C’est comme en ce moment, la guerre au Mali : figurez-vous qu’on ne voit sur les images quasiment que des noirs ! C’est quand même suspect.

La figure de proue de ce racisme est indéniablement Jafar. Introduit par le marchand du début comme « un homme en noir, nourrissant de noirs desseins ». La version originale est encore plus explicite: « a dark man waits, with a dark purpose ». Là où en français l’homme est vêtu de noir, ici l’homme est sombre (dark). Et avec Jafar, TOUT est sombre: ses vêtements, sa peau, ses yeux (qui dans plusieurs gros plans sont rouges), sa barbe courbe et efféminée (encore un efféminé louche chez Disney), ainsi que ses désirs et sa cruauté. C’est l’homme maléfique par excellence. Si le contraste entre la façon dont Disney a choisi de dessiner Jafar et comment il a choisi de dessiner Aladdin est tellement énorme qu’il crève les yeux, ce qui en découle l’est peut-être moins.

Voilà, c’est plié : le méchant est habillé en noir. Ou est Dark (comme Dark Vador, par exemple ?). Donc, c’est du racisme !

Qui se dévoue pour aller annoncer aux gothiques qu’ils sont une annexe du Front National ?

Notez au passage que Jafar a une "barbe courte et efféminée". La barbe, cet accessoire typiquement féminin.

Or le grand rêve d’Aladdin c’est d’habiter dans ledit palais. Du coup, comment pourrait-on même PENSER qu’Aladdin pourrait utiliser le pouvoir du génie pour instaurer, par exemple, une démocratie à Agrabah et faire en sorte, je dis n’importe quoi hein, que les enfants à qui il a donné du pain juste avant de les avoir sauvés du fouet du méchant prince, que ces enfants-là n’aient plus à vivre dans la pauvreté et la misère, alors que le sultan habite dans son énorme palais et fait mumuse avec ses petits jouets. Mais quelle idée saugrenue ! Quelle manque de classe !

Quel enfoiré cet Aladdin : il tombe sur une lampe avec un génie, et il ne s’en sert pas pour imposer le modèle de pensée occidental du XXIe siècle à tout le monde. A la place, après une vie de mendiant, il pense à son cul : petite ordure !

Non, si le dessin-animé avait été vraiment réaliste, Aladdin aurait souhaité être directement le maître du monde, son compte en banque aurait pris  9 zéros, et le soutien-gorge de Jasmine 4 bonnets.

Mais là encore, je ne suis pas sûr que cela aurait satisfait notre chevalier. Quelle exigence, pfoulala.

Belle excuse pour une fabuleuse scène où les prémisses racistes et sexistes crèvent les yeux. Un gros marchant bien arabe et barbare comme il faut veut trancher la main de notre fragile et innocente Jasmine, et OUF! Juste à temps Aladdin vient la sauver. Quel suspense ! J’étais au bord de mon siège, j’avais tellement peur que la barbarie l’emporte ! Merci Aladdin, quel homme !

Vous pouvez me dire ce que les filles apprennent ici? Et les garçons ?

Ils apprennent que les dessins-animés ne sont pas forcément là pour faire ton éducation, gros galopin. A moins bien sûr que tout film ne soit en fait secrètement éducatif, auquel cas, bonne chance devant Fast & Furious mec.

Après, il y a des films, il n’y a vraiment rien à en tirer

Quant à la présence de marchands arabes dans une ville arabe : il est vrai que c’est assez raciste. Et que Jasmine se fasse sauver par un homme est suspect : encore une fois, l’important pour les enfants est de savoir ce que contient le slip du sauveur. Combien d’enfants dans les salles de cinéma de l’époque ont hurlé "Maman, j’ai pas bien vu ses couilles ?"

Et encore une fois, Disney va neutraliser immédiatement le contenu un chouïa subversif de cette phrase en nous montrant une scène où, en fait, Jasmine est le premier prix de la tombola, une tombola où Aladdin va lui « ouvrir les yeux » en lui montrant « un rêve bleu » sur un joli tapis volant (la voiture des bougnoules ?), tout en lui mentant une fois de plus (mais les femmes, elles aiment ça qu’on leur mente, hein ?). Comprenez bien, les filles, vous avez besoin d’un homme pour vous « ouvrir les yeux » et vous faire « découvrir le monde ». Toute seule, c’est pas possible, il y a des méchants marchands arabes qui vont vous couper les mains. Mais avec un homme, un vrai, là, tout est différent, tout est merveilleux

Mais ouais mec : enfoirés de Disney à mettre de la romance cucu dans des films pour enfants. Ah, si seulement Jasmine avait pu découvrir la sexualité devant Chatroulette, tout aurait été si bon !

En conclusion, on voit bien qu’Aladdin offre à son jeune public un panel de représentations extraordinairement limité et stéréotypé en terme de personnages féminins (ou plutôt, personnage féminin au singulier). Qui plus est, si Jasmine propose à certain moments du film une attitude (ou des compétences) potentiellement subversive, c’est pour être immédiatement récupérée par le patriarcat et l’hétéronorme. C’est à mon avis la seule différence entre un personnage tel Jasmine, imaginé en 1992, soit 25 ans après la deuxième vague féministe [...] Il n’y a ici aucune égalité possible. C’est une ruse du patriarcat, qui doit être dénoncée, combattue et démanteler, aujourd’hui comme demain.

Enculé de patriarcat qui fait des films pour enfants. Je te collerai tout ça devant des films français, ils feraient moins les malins.

En conclusion, on voit bien que quelqu’un a décidé de se la jouer chevalier du sexisme et du racisme en considérant tout et tout le monde par son sexe et sa couleur de peau, et en rejouant les plus grands moments des théories du complot pour tenter de prouver que oui, Simba invitait les petits mâles à devenir monarchistes, et plus particulièrement si jamais leur papa se faisait piétiner par des buffles.

Exactement le genre de chevalier qui fait que désormais, dans tous les films, qu’importe le contexte, on vous sort du chapeau des personnages se comportant exactement comme des gens du XXIe siècle histoire que le spectateur ait l’impression que depuis la nuit des temps, tout le monde pense comme lui.

En fait, si l’on suivait les recommandations de ce genre de loulous, on ne ferait des films que pour apprendre aux enfants à penser comme lui.

Ouf, heureusement qu’il lutte contre la pensée unique de Disney.

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 "Père Castor, Père Castor, une histoire s’il-te-plaît !"

Poussant sur les bascules de son fauteuil, le Père Castor observe attentivement le visage ravi de Benjamin, le petit rongeur prêt à entendre une nouvelle aventure des animaux de la forêt. Comme toujours, et bien qu’ayant d’ores et déjà un récit prêt, il se caresse le menton, les yeux levés vers le plafond depuis l’abri de ses lorgnons.

"J’ai une histoire pour toi mon petit Benjamin."

Le jeune castor regarda autour de lui, interloqué.

"Mais… Grignote et Câline… elles sont où ? Elles ne viennent pas écouter l’histoire aujourd’hui ?
- Non, elles ne sont pas là mon petit Benjamin, mais ne t’inquiète pas…"

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L’espace d’un instant, les flammes de l’âtre semblèrent briller plus que de raisons dans les verres du vénérable conteur.

"Dis-moi Benjamin… t’ai-je raconté l’histoire du vieux castor qui avait revendu deux peaux au fourreur pour réaliser des pantoufles à Mme Guderian ?"

[Un homme entre seul sur scène, une main dans sa veste de costume, suivi par une odeur de cigare et de brandy]

Mesdames et Messieurs, bonsoir.

[Il toussote puis s'approche du micro le plus proche]

Quel bonheur d’être ici avec vous ce soir, et quel honneur pour moi d’inaugurer ce 65e festival de Cannes.

Je sais que vous attendiez quelqu’un d’autre, mais j’aurais souhaité, si vous le voulez bien, commencer ce discours par une brève pensée pour Bérénice Béjo, qui n’a pas pu venir ici comme prévu ce soir, m’obligeant à prendre sa place pour éviter l’embarras à l’organisation du festival. A ce sujet, je tenais à préciser à ladite organisation, puisque j’aperçois la sécurité en mouvement dans les travées, qu’il serait fort malvenu de m’interrompre avant la fin de mon propos, sinon je ne suis pas sûr d’être d’humeur à coopérer par la suite pour révéler dans quel coin vaseux de la rade de Cannes la petite Bérénice est en train d’attendre en immersion avec moins d’une heure d’oxygène si ma montre ne retarde pas. D’avance, merci.

Oui : quel bonheur disais-je que d’ouvrir ce 65e festival international du cinéma de Cannes ; comme chaque année, toutes les caméras de l’hexagone sont donc tournées vers ce petit coin de France, guettant le moindre non-évènement qui permettra de remplir de diverses images les rubriques taillées sur-mesure pour l’occasion dans les journaux du soir. Et comme chaque année, vous, acteurs, réalisateurs et producteurs de la salle, vous somnolerez dans vos sièges en priant pour une fin rapide de ce discours sans intérêt, comme vous le fîtes avec bonheur face à Mélanie Laurent, dont l’incapacité à tirer la moindre réaction d’une salle pourtant peuplée de collègues de sa profession laisse rêveur quant à ses talents d’actrice. Pour ma part, je ne me fais aucun souci : l’objet que vous voyez dans ma main n’est autre qu’un pistolet Maüser C96, dont vous n’êtes pas sans savoir que l’étonnant calibre est aisément capable de transpercer non seulement le malandrin qui ne rirait pas à mes bons mots, mais aussi son siège et son voisin de derrière. Je vous conseille donc fortement, non seulement d’apprécier mes calembours, mais aussi de vous assurer qu’il en va de même de votre voisin de devant. C’est ce que j’appelle, le "rire communicatif".

[rires unanimes dans l'assistance]

Merci. Mais revenons au discours lui-même : comme chaque année, vous l’imaginez bien, je pourrais me contenter du classique propos vide de sens dans lequel on explique que le cinéma est une grande famille, que tout le monde s’aime – bien que l’on puisse constater le contraire quasiment tous les jours, mais après tout, n’est-ce pas la définition de l’acteur que de mentir sur scène ? – et surtout, que faire du cinéma est un acte engagé pour faire changer le monde et lutter contre les inégalités. Dans un monde normal, tout le monde rirait…

Le principal intérêt du festival : attendre qu’une photo de star prise sur place soit détournée pour devenir un meme sur internet

[l'assistance rit à gorge déployée]

… attention hein, dites donc, vous pourriez au moins suivre, si c’est pour rire n’importe quand, ce n’est pas la peine. Ce sera mon premier et seul avertissement, après, je tire au hasard, concentrez-vous un peu, merde.

Que disais-je donc avant d’être interrompu par l’expression de votre impolitesse ? Ah, oui : dans un monde normal, tout le monde rirait de pareil propos, puisque parler de lutte contre les inégalités face à une salle contenant plus de millionnaires qu’un vulgaire HLM monégasque, ça ne manque pas de piquant, surtout lorsque l’on voit le salaire que touchent à côté de ça les professionnels qui ne sont pas directement sous les projecteurs : comme quoi, on peut être une grande famille et oublier de distribuer l’argent de poche mais passons, je suis sûr que comme chaque année, un intermittent du spectacle réussira à se frayer un chemin jusqu’à une salle quelconque pour expliquer ce qu’il en est de leur profession, avant de se faire tabasser par la sécurité jusqu’à ce que son visage ressemble à celui de quantité d’actrices ménopausées de la salle. Je traduis pour l’assistance anglo-saxonne : Ladies, your liftings look so incredibly naturals, it’s amazing.

Cependant, il serait bien sûr inconcevable que je parle de Cannes sans employer le mot "rêve" au moins une fois comme le veut la tradition de pipeau des discours d’ouverture, aussi permettez-moi de vous en vendre, du rêve : Cannes, c’est aussi des centaines de starlettes en grande tenue qui monteront les marches chaque soir avant de s’y asseoir pour y vomir chaque nuit, pendant que l’on se battra pour apercevoir, qui un bout de Brad Pitt, qui un morceau de Woody Allen, qui un roudoudou de Sophie Marceau. Et évidemment, ce sont aussi des centaines de journalistes qui sont mobilisés, non par pour voir les films ou les critiquer, mais pour commenter la montée des marches, et savoir qui a réussi à montrer le mieux le sac prêté par son sponsor aux photographes. Car n’oublions pas la règle essentielle de ce festival : si vous avez suffisamment de sous pour porter des sous-vêtements en diamant, on vous prête vos tenues de soirée, si vous êtes un prolo, vous devez l’acheter (sinon vous n’entrez pas). Je comprends que cela ne vous choque pas : au vu de nombre de vos films, les incohérences semblent faire partie de votre métier. Nous parlerons donc de déformation professionnelle.

[l'assistance se gondole joyeusement]

Alors, Cannes, qu’est-ce que c’est, à part un grand moment d’art sponsorisé par une marque de shampooings et une de machines à laver, ou l’occasion pour Canal + d’aller prendre l’air sur la Croisette au prétexte qu’il ne faut pas laisser Laurent Weil tout seul ? C’est avant tout des gens du cinéma qui applaudissent des gens du cinéma recevant des récompenses de cinéma de la part d’autres gens du cinéma. Curieusement, cela soulève régulièrement des critiques comme quoi, en fait le jury ne serait pas très objectif, ce qui du coup est fortement étonnant quand on y pense. Jury qui n’hésite pas à s’en défendre, argumentant à grands coups de "Non mais attendez, on est pas influencés par qui que ce soit" : quand dans le même temps, on parle de "grande famille du cinéma" à toutes les sauces pour bien nous dire que tout le monde est lié, c’est assez intéressant. De là à penser qu’on se fout un petit peu de la gueule du monde, il n’y a qu’un pas que je franchis en sifflotant la Charge des Walkyries et en faisant des entrechats s’il vous plait. Ma légendaire souplesse me perdra.

Mais ce foutage de gueule ne serait pas complet si, en plus, il n’y avait pas un côté pompeux à un "festival international du cinéma" dont les films en compétition semblent en général aussi variés que le répertoire de Lara Fabian. On peut ainsi y trouver de tout, du drame réaliste au drame réaliste, en passant par diverses teintes de drames, mais aussi de réalisme. C’est très crypto-intellectuel, un peu comme dans un immense vernissage d’art contemporain, où à défaut de critiquer ce que l’on a devant soi, on cherche moult qualités et interprétations à chaque oeuvre pour passer pour plus érudit que son voisin. Si certains voyaient dans mon propos quelque exagération, permettez-moi de vous présenter – voyez comme mon introduction est habile – quelques uns des films en compétition cette année, dont la simple liste semble être un répertoire de la cinémathèque d’un comptable neurasthénique (quelques rares exceptions ont été glissées à la va-vite pour faire illusion à l’ouverture et dire au grand public que haha, mais non, on ne se fout pas de vous). Allons-y pour quelques synopsis des films sélectionnés, je lis.

"Enfin un festival qui prime des films suffisamment chiants pour correspondre à mes besoins"

Amour, de Michael Haneke.

Georges et Anne sont octogénaires, ce sont des gens cultivés, professeurs de musique à la retraite. Leur fille, également musicienne, vit à l’étranger avec sa famille. Un jour, Anne est victime d’un accident. L’amour qui unit ce couple va être mis à rude épreuve.

Voilà ; du drame, de la famille brisée, de l’amour, des épreuves qui divisent et des yeux qui s’ouvrent une situation difficile : on a tout de suite envie de voir ce film, dont la simple thématique semble être une invitation à la dépression. C’est à ce genre de synopsis que l’on comprend les excès des nuits cannoises : on ne fait pas la fête, non, on essaie juste d’oublier les projections dans la drogue et l’alcool.

Mais pas d’inquiétude : retrouvons le moral avec Baad El Mawkeaa (ça veut dire grosso modo "La vie est trop une teuf et je me tirerais bien une balle dans la tête", si je ne me trompe), de Yousry Nasrallah, qui avec un nom pareil, fleure bon la comédie comme chacun en conviendra. Voyons voir :

Mahmoud est l’un des «cavaliers de la place Tahrir» qui, le 2 février 2011, manipulés par les services du régime de Moubarak, chargent les jeunes révolutionnaires. Tabassé, humilié, sans travail, ostracisé dans son quartier qui jouxte les Pyramides, Mahmoud et sa famille perdent pied… C’est à ce moment qu’il fait la connaissance de Reem, une jeune égyptienne divorcée, moderne, laïque, qui travaille dans la publicité. Reem est militante révolutionnaire et vit dans les beaux quartiers. Leur rencontre transformera le cours de leurs vies…

Hmmm, ça alors, on dirait un drame. Avec des épreuves, de l’amour, et des gens divisés qui cherchent à s’unir en ouvrant les yeux. Et même une critique politique, attention (mais pas une qui choque trop en France quand même, les sponsors gueuleraient, faut pas déconner avec le cinéma engagé) ! C’est pas mal, mais je suis sûr qu’il y a encore mieux qui vous attend. Par exemple, un film qui laisse perplexe d’une autre manière, comme Cosmopolis, de David Cronenberg, et avec Robert Pattinson lui-même, révélé par Twilight (on reste dans le grand cinéma) :

Dans un New York en ébullition, l’ère du capitalisme touche à sa fin. Eric Packer, golden boy de la haute finance, s’engouffre dans sa limousine blanche. Alors que la visite du Président des Etats-Unis paralyse Manhattan, Eric Packer n’a qu’une seule obsession : une coupe de cheveux chez son coiffeur à l’autre bout de la ville. Au fur et à mesure de la journée, le chaos s’installe, et il assiste, impuissant, à l’effondrement de son empire. Il est aussi certain qu’on va l’assassiner. Quand ? Où ? Il s’apprête à vivre les 24 heures les plus importantes de sa vie.

Alors je ne sais pas vous, mais moi, un film avec pour héros Robert Pattinson qui veut aller se faire couper les cheveux, je trouve ça délicieusement ironique après avoir joué un vampire à choucroute. Pourtant, je ne suis curieusement pas sûr que tout ce second degré soit volontaire de la part du réalisateur, enfin bon : vous noterez que nous avons ici un drame, avec une critique politique (on nous annonce dès le synopsis que le capitalisme est terminé, bizarrement, je pense que l’auteur s’avance un peu), des épreuves et un homme qui va ouvrir les yeux. Ah, et figurez-vous que, d’après les informations données sur le film, on y parlera étonnamment d’amour.

Enfin, tout de même : "L’histoire d’un mec qui met 24h à aller chez le coiffeur", ça fait rêver.

Heureusement, on pourra se tourner avec plaisir vers Da-Reun Na-Ra-E-Suh, titre basé sur le bruit d’un starter de Super 5 un matin d’hiver, de Hong Sangsoo, et qui n’aurait pas pu être plus clair dans son synopsis :

Dans un pays qui n’est pas le sien, une femme qui n’est à la fois ni tout à fait la même ni tout à fait une autre (ndloc : un film avec pour héroïne une femme sans aucune personnalité ? Nan mais sérieusement : ils vont faire combien de suites à Twilight ?), a rencontré, rencontre et rencontrera au même endroit les mêmes personnes qui lui feront vivre à chaque fois une expérience inédite.

Si vous avez compris quelque chose, bravo. Moi, tout ce que je retiens, c’est que ça sent le drame, et que je suis prêt à parier que les "expériences" évoquées concernent des épreuves, de l’amour, et que tout cela va l’aider à ouvrir les yeux. Le côté film ésotérique de philosophe maudit, c’est malin pour sortir de la masse sans pour autant changer de thème par rapport aux autres films. Un peu comme ces chansons françaises qui parlent toutes d’amour et de rupture, mais où certains groupes écrivent des paroles qui n’ont aucun sens pour la jouer poètes maudits. J’ai des noms.

Ah flûte, j’ai balancé un nom. Je voulais pas, vraiment.

Si à ce stade, vous n’en avez pas assez, vous pourrez donc vous tourner vers De Rouille et d’os, de Jacques Audiard, qui remontera sans nul doute le moral des festivaliers qui ne se seraient pas encore ouvert les veines avec une spatule en bois (le festivalier aime les défis) :

Ça commence dans le Nord. Ali se retrouve avec Sam, 5 ans, sur les bras. C’est son fils, il le connaît à peine. Sans domicile, sans argent et sans amis, Ali trouve refuge chez sa soeur à Antibes. Là-bas, c’est tout de suite mieux, elle les héberge dans le garage de son pavillon, elle s’occupe du petit et il fait beau.  À la suite d’une bagarre dans une boîte de nuit, son destin croise celui de Stéphanie. Il la ramène chez elle et lui laisse son téléphone. Il est pauvre ; elle est belle et pleine d’assurance. C’est une princesse. Tout les oppose. Stéphanie est dresseuse d’orques au Marineland. Il faudra que le spectacle tourne au drame pour qu’un coup de téléphone dans la nuit les réunisse à nouveau. Quand Ali la retrouve, la princesse est tassée dans un fauteuil roulant : elle a perdu ses jambes et pas mal d’illusions. Il va l’aider simplement, sans compassion, sans pitié. Elle va revivre.

Notez le "Ca commence dans le Nord", qui ressemble à une dissertation de 6e, mais surtout, encore une fois, soyez étonné : il s’agit d’un drame – ho ! – avec gens séparés – ha ! – amenant à des épreuves – ça alors ! – qu’il faudra surmonter pour s’unir – incroyab’ ! – et évidemment, on y trouve de l’amour.

Bon, le bon côté, c’est qu’un orque tente quand même de manger Marion Cotillard, ce qui prouve que ce film a tout de même quelques qualités. Ou alors, c’est juste que l’orque avait lu le synopsis : chacun sait que l’épaulard est un mammifère marin détestant ce genre de cinéma. Preuve en est, aucun orque n’a jamais été invité à Cannes, et ce malgré tous les "Sauvez Willy" sortis dans nos salles, c’est dire. On comprend que ces animaux puissent du coup avoir un certain ressentiment par rapport aux festivaliers. Contrairement au cheval, par exemple, qui se faisant passer pour noble, n’en a pas moins accepté le rôle principal de Sex & The City, c’est dire si l’équidé est un animal un peu con, en fait.

Et la liste de films du même acabit est encore longue ! Dupa Dealuri, de Cristian Mungiu, qui se présente ainsi : Alina revient d’Allemagne pour y emmener Voichita, la seule personne qu’elle ait jamais aimée et qui l’ait jamais aimée. Mais Voichita a rencontré Dieu et en amour, il est bien difficile d’avoir Dieu comme rival (ndloc : les vikings ont prouvé le contraire plus d’une fois lors de raids sur des couvents isolés. Des bergeries aussi, mais on s’écarte du sujet) . Je vous laisse vous même cocher les thèmes précédemment évoqués, avant d’inspecter Jagten, de Thomas Vinterberg : Après un divorce difficile, Lucas, quarante ans, a trouvé une nouvelle petite amie, un nouveau travail et il s’applique à reconstruire sa relation avec Marcus, son fils adolescent. Mais quelque chose tourne mal. Presque rien. Une remarque en passant. Un mensonge fortuit. Et alors que la neige commence à tomber et que les lumières de Noël s’illuminent, le mensonge se répand comme un virus invisible. La stupeur et la méfiance se propagent et la petite communauté plonge dans l’hystérie collective, obligeant Lucas à se battre pour sauver sa vie et sa dignité. Vous n’en avez pas encore assez ? Allez hop : jetez un oeil à Like Someone in Love, car Un vieil homme et une jeune femme se rencontrent à Tokyo. Elle ne sait rien de lui, lui croit la connaître. Il lui ouvre sa maison, elle lui propose son corps. Mais rien de ce qui se tisse entre eux en l’espace de vingt-quatre heures ne tient aux circonstances de leur rencontre. Avouez que vous en mourez d’envie ? Enchainez alors avec Mud, qui aborde lui aussi des thématiques incroyablement différentes ! Ellis et Neckbone, 14 ans, découvrent lors d’une de leurs escapades quotidiennes, un homme réfugié sur une île au milieu du Mississipi. C’est Mud : une dent en moins, un serpent tatoué sur le bras, un flingue et une chemise porte-bonheur. Mud, c’est aussi un homme qui croit en l’amour, une croyance à laquelle Ellis a désespérément besoin de se raccrocher pour tenter d’oublier les tensions quotidiennes entre ses parents. Je me permets de boucler, puisque nous avons parlé de Robert Pattison, avec un film dans lequel on a trouvé une place pour l’irremplaçable Kristen Stewart, On the Road, dont voici le résumé : Au lendemain de la mort de son père, Sal Paradise, apprenti écrivain new-yorkais, rencontre Dean Moriarty, jeune ex-taulard au charme ravageur, marié à la très libre et très séduisante Marylou. Entre Sal et Dean, l’entente est immédiate et fusionnelle. Décidés à ne pas se laisser enfermer dans une vie trop étriquée, les deux amis rompent leurs attaches et prennent la route avec Marylou. Assoiffés de liberté, les trois jeunes gens partent à la rencontre du monde, des autres et d’eux-mêmes.

J’en conviens : je me répète. Cela dit, ce n’est pas tant ma faute que celle de la sélection, qui ressemble fortement à ce qu’il se serait passé si Charon, lassé par son poste de passeur sur le Styx, avait décidé d’envoyer des nouvelles à Harlequin. De la part d’un festival qui explique sur son site officiel qu’il est "très attentif à accueillir la nouveauté et l’originalité", je préfère ne pas savoir ce qu’il se passe lorsqu’il ne fait pas attention.

D’ailleurs, un milieu professionnel qui se fait plaisir tout seul, je crois qu’on peut appeler ça de l’onanisme.

Mais si la critique est facile, l’art est difficile, j’en conviens ; aussi, et afin d’aider les présents qui n’auraient pas la palme cette année, je me permets de vous proposer, générés aléatoirement à partir des poncifs présents dans tous les films de la sélection du festival, des idées de synopsis pouvant vous servir à créer des oeuvres collant parfaitement à l’esprit général de ce festival à l’originalité folle. Voyez plutôt :

Dark Heart – Type : Drame cucu

Un vieil homme se meurt, et décide de se retirer dans une maison de campagne pour attendre la fin. Là, assailli par les souvenirs, il revoit au travers de ses propres fantômes les épreuves, et découvre qu’il n’y a pas d’âge pour franchir les divisions passées.

De l’autre côté du mur – Type : Drame à polémique facile sur un sujet balayé 2780 fois par an (les zones de conflit moins médiatiques ne sont pas assez porteuses)

Alouf est vendeur de fraises dans la bande de Gaza. Un jour, un bombardement de Tsahal a raison de sa famille, et il est bien vite happé dans la spirale de l’extrémisme. Jusqu’au jour où il rencontre Nina à un poste de garde, jeune recrue Istraëlienne, dont il tombe éperdument amoureux. Au coeur d’un conflit qui ne dit pas son nom, Alouf hésite : doit-il venger sa famille ou en fonder une nouvelle ?

Rondoudou prend de la coke – Type : Drame pokémon, avec Jeanne Moreau dans le rôle de Dracofeu

Rondoudou a tout pour lui : il est rond et doux. Pourtant, son couple avec Salamèche bat de l’aile, et il peine à comprendre comment s’en sortir. Cherchant refuge dans les paradis artificiels, il finit par s’égarer et tout perdre , jusqu’à ce que Dracofeu le découvre… à terre, parviendra t-il à se relever et ouvrir les yeux sur l’égocentrisme qui lui a tant coûté ?

Ce ne sont que trois exemples mais, bien évidemment, je reste à l’entière disposition des présents qui auraient besoin de mes services pour tenter d’obtenir une quelconque récompense à la sueur de leur front et de leurs clichés.

Cela étant dit, je parle, je parle, et le temps passe : il va me falloir conclure. Mais maintenant que nous nous sommes dit les choses clairement, et que nous pouvons franchement dire que nous sommes ici pour nous autocongratuler tout en voyant et étant vu à peu de frais (sans pour autant nous mêler à la plèbe des techniciens parce que célébrer le cinéma, d’accord, mais alors uniquement avec ceux qui ont leur nom sur les affiches), je crois que l’on peut donc l’annoncer :

Je déclare le 65e festival de Cannes ouvert.

Bonne semaine de non-information et non-critique cinématographique sur toutes les chaînes françaises à toutes et à tous, et surtout n’oubliez pas que si l’on pourra me reprocher d’avoir utilisé moult caricatures dans mon propos, la plus grande de toutes reste probablement le festival lui-même.

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Discours de Monsieur Odieux Connard pour l’ouverture du festival de Cannes 2012, finalement non retenu par l’organisation pour de mystérieuses raisons.

Non, je n’irai pas voir Resident Evil 3D dans l’immédiat.

Ce n’est pas que je ne sois pas attiré par ce fabuleux nanar, et vous avez été quelques-uns à m’écrire pour le réclamer, mais voyez-vous, non, c’est plutôt l’aspect 3D qui me rebute. Passer près de deux heures avec des lunettes spéciales, accessoire disgracieux et inconfortable qui ne sied guère à mon auguste appendice nasal, cela m’ennuie quelque peu ; par ailleurs, un film avec Milla Jovovich en 3D est tout de même d’un intérêt limité, tant il y a un manque de relief à mettre en valeur d’entrée de jeu.  Est-ce que j’essaie de vendre "Jane Birkin 3D" moi ? Non. Alors !

Et pourtant, Resident Evil… ah, Resident Evil ! Quelle série ! Lecteurs, si vous ne souhaitez pas être honteusement spoilés, si vous souhaitez garder vos yeux chastes pour pouvoir visionner ces films en toute tranquillité par la suite, arrêtez ici votre lecture, et retournez dans le royaume béni des innocents. Pour les autres, spoilons un peu, et parlons de cette fabuleuse série, parce que mine de rien, il y a quand même eu 3 films avant celui-ci.

Resident Evil, ce que nous pourrions traduire par "Vilain résident", c’est l’histoire d’Alice, chef de la sécurité pour un centre d’Umbrella Corporation ("Corporation Parapluie", ha, ça sonne moins exotique, hein ?), qui un beau matin, se réveille à moitié nue, dans un lieu qu’elle ne connait pas, sans aucun souvenir de la veille et avec un gros mal de tête. Alors que tous les indices laissent à penser qu’Alice a simplement fait une fête un peu trop appuyée la veille, et qu’elle devrait donc bientôt ressentir quelques douleurs dans son fessier avant de retrouver sur elle un carton du carré VIP du Copa Cabana, elle réalise un fait bien plus terrible : elle est amnésique ! Ho bin hé, non alors !

Aidée d’un commando d’élite qui passait par là, elle découvrira que le manoir où elle s’est réveillée n’est qu’une planque pour accéder à un immense laboratoire souterrain d’Umbrella Corporation, où visiblement, quelqu’un a fait le zazou avec les produits chimiques, ce qui a transformé toute la population scientifique locale en zombies mangeurs de cervelles. C’est donc ainsi que débute la fabuleuse série des Resident Evil, série qui mettra dans chaque épisode Alice aux prises avec des zombies, des gens idiots d’Umbrella Corporation, et quelques alliés qui finiront tous à un moment ou à un autre par dire "Crotte ! A été mordu !".

 

Imaginez le casting "Votre rôle, c'est le zombie 988, il est habillé en motard du 3e âge et sa seule réplique du film c'est "Gruuu greuuu grogo".

Bien que n’ayant aucune passion pour les zombies, créatures qui fascinent les geeks & moult blogueurs pour des raisons qui m’échappent totalement (j’imagine que leur rapport à l’hygiène et leur côté monomaniaque doit leur donner un aspect familier), je suis un fan inconditionnel de la série des Resident Evil. Parce que l’univers même de cette série est probablement formidable ; mais laissez-moi plutôt vous parler de quelques points redondants de cette dernière :

La Société Parapluie n’a pas tout compris

Dans Resident Evil I, on apprend donc qu’un virus, le virus T, qui tue les gens avant de les transformer en vilains zombies, est fort dangereux comme vous vous en doutez. Or, figurez-vous que nos amis d’Umbrella Corporation avaient décidé d’installer leurs locaux d’expérimentation top secrets JUSTE à côté d’une mégalopole, Racoon City ("Raton-Laveur Ville", non mais sans rire ?). Alors le jour où il y a un accident, ha bin crotte alors ! Ils se rendent compte que dis-donc, hein, Michel, pourquoi qu’on s’est pas installés dans le désert, là où non seulement c’était moins cher niveau terrain, mais où en plus c’était plus sûr et plus facile pour garder nos projets secrets ? Ah, flûte alors, on a pas été malins. Ah ça non. Maintenant, notre virus se propage à toute la ville, ça complique un peu les choses. Zut. Heureusement qu’on est une corporation super intelligente spécialisée dans le secret et les technologies de pointe pour avoir des idées pareilles.

A titre personnel, je soupçonne Umbrella Corporation d’être à l’origine du système électrique du Charles-de-Gaulle, ce qui expliquerait pas mal de choses.

Le virus T aime l’eau

Le virus qui tue donc les gens, le virus T, adore emmerder le monde. Par exemple, après Resident Evil I ("Mon dieu, le virus s’est répandu dans tout le labo !"), Resident Evil II ("Mon dieu, le virus s’est répandu dans toute la ville !"), on apprend dans Resident Evil III ("Mon dieu, le virus s’est répandu dans le monde entier, sauf en France, parce qu’ils avaient Roselyne Bachelot qui avait acheté 9 milliards de vaccins") que le Virus T a non seulement tué tous les animaux, mais en plus, il a asséché les rivières.

Ah ?! Mais comment donc ? Il est descendu sur ses petites pattes sur le bord des rivières et il a bu à la paille en faisant de gros bruits de succion jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien ? Il a collé des stocks d’éponges sur les sources ? Il a tué les nappes phréatiques avant de les transformer en nappes zombies, qui errent dans les campagnes en grognant en quête de sels minéraux ? Hein ? Ca serait pas juste pour donner un côté "cool" genre univers post-apocalyptique bourré de zombies, hmmm ?

Personne ne le sait. Mais dans Resident Evil, tout le monde a l’air de trouver ça normal.

Le virus T a lu le script

Entre deux petites rivières à assécher, le virus T s’ennuie, et on le comprend : il n’y a pas grand chose à faire. Alors que fait-il ? Et bien il lit le script. Et ça se sent, puisque dans TOUS les films, il y a toujours une andouille pour se faire mordre. Et évidemment, personne ne dit "Ho, non, merde, Jean-Jacques, tu viens de te faire mordre, on va te mettre une grosse balle dans la tête pour éviter que tu ne souffres trop, ne te transformes, et ne participes à la contamination du groupe !" ; alors tout le monde trimballe Jean-Jacques (qui peut-être une femme, ce n’est pas incompatible) avec soi, en lui chuchotant de temps à autres "Ça va Jean-Jacques ?", ce à quoi il répond "Niquel", malgré sa couleur toute blanche (par deux fois, Jean-Jacques est un noir, le résultat n’est alors pas sans rappeler un célèbre roi de la pop), ses yeux qui deviennent tous fous et sa gueule de pré-zombie. Mais le virus T à l’intérieur de Jean-Jacques, il n’est pas con : il sait que s’il transforme son hôte en zombie agressif au mauvais moment, il va juste se ramasser des balles. Alors à CHAQUE FOIS il attend le moment où il y a une fusillade géante et où il y a quelqu’un à côté de lui pour se transformer pile-poil au bon moment et profiter de la confusion du combat. Comme le virus T a lu le script, il sait quand ce moment va arriver, alors il essaie de bien calculer son coup et paf ! Ça donne toujours la même chose lorsque le nouveau zombie saute sur son voisin, celui-ci s’exclame obligatoirement  "Jean-Jacques, que… qu’est-ce qu’il t’arrive ? Tu ne me reconnais pas ?" ; mais évidemment qu’il ne te reconnait pas, andouille ! Tu l’as vu se faire mordre, et tu lui as même expliqué toi même le risque de se transformer en zombie ! Alors tu t’attends à quoi, qu’il te répondre "Ho pardon, je t’avais confondu avec une fraise tagada de 80 kilos" ? "Ahah, c’était pour déconner, j’adore imiter le zombie au milieu des fusillades" ? Mais bourre le de plomb, enfin, flûte alors !

 

Le virus T s'ennuie tellement qu'on le transporte dans de petits toboggans pour le distraire

La période de transformation (qui varie de 30s à 48h selon les cas, c’est assez curieux) s’achève donc toujours dans un moment critique. Jamais Jean-Jacques ne part faire caca et se retrouve transformé en zombie dans les ouatères, où il est alors devenu trop mort et trop bête pour arriver à ouvrir le loquet et se retrouve ainsi piégé pour l’éternité à gémir à proximité de son ultime étron.

Le zombie aime t-il les surprises ?

Les zombies, ce sont les rois de la déconne. Ils ont lu l’intégrale de Jean Roucas, se marrent comme des baleines devant les films d’Eric & Ramzy, et réservent leurs places 6 mois à l’avance pour aller voir Jean-Marie Bigard au stade de France. Du coup, le zombie a beau passer tout le film àdéambuler en faisant "Raaah" et "Reeuuug", figurez-vous qu’il sait toujours où et quand se faire discret pour mieux faire une bonne blague aux humains. Par exemple (je prends celui-ci, mais il y en a pléthore), dans Resident Evil II, il y a un moment où des survivants se sont réfugiés dans une église pour fuir les 2000 zombies qui infestaient les rues (un peu comme les jeunes UMP devant un cortège de la CGT); là, ils se rendent vite compte qu’il y a un truc qui ne doit pas vraiment être humain qui a dû rentrer avec eux (au départ, ils pensent à Grishka Bogdanov). Ils tendent donc l’oreille pour localiser l’ennemi dans la pénombre et là…

… rien. Pas même un bruit dans la rue, une sirène, un coup de feu, un zombie qui grogne dehors ou même qui relâche un sphincter par mégarde, rien. Alors forcément, il y a une nana assez andouille pour se mettre à hurler "Hooo mon dieu, noooon, je suis sûr qu’on va tous mourir si on reste ici, viiiiiite !" et elle ouvre donc la porte de l’église pour repartir dans la rue, celle-là même qu’elle avait quitté car il y avait moult zombies dedans.

Et bien lecteurs, figurez-vous que les zombies, ils attendaient tous sagement derrière la porte en embuscade, sans un bruit, limite ils écoutaient à la porte ce qu’ils se passait là-dedans en se jetant des regards interloqués. Il n’y en avait pas un pour faire un bruit, ils patientaient tranquillement en jouant silencieusement à chifoumi que quelqu’un vienne ouvrir la porte ; et dès que c’est fait, ils se remettent tous à faire "Greeuuu !" "Rooooh !" histoire de bien surprendre l’ennemi et ainsi lui jouer un bon tour ; moralité, tout comme l’arbre, si vous mettez un zombie dans les bois et qu’il n’y a personne pour le regarder, le zombie ne fait pas de bruit quand il tombe.

Si je laisse un zombie dans mon bureau, est-il encore là à mon retour ?

Passage formidable, et là encore diablement redondant, il y a toujours un moment où un des personnages rentre dans un bureau ou une pièce quelconque et tombe sur quelqu’un assis qui lui tourne le dos. Attention : à ce moment là, les personnages sont déjà au courant qu’ils sont dans un coin empli de morts-vivants, et ont même une pétoire pour se défendre. Alors, que font-ils, en voyant cette personne parfaitement silencieuse qui leur tourne le dos ?

"Houhou ? Mademoiselle ?"

Et évidemment, mademoiselle, elle ne répond pas parce que c’est… un zombie. Mais ça, le personnage, il ne le devine pas. Il est bien trop bête. Et le zombie, il fait bien exprès de ne pas se retourner, parce qu’il est en train de pouffer de rire à ce moment là. Il repense à Marcel Béliveau, il se dit qu’il va faire une sacrée surprise sur prise. Alors il pouffe, oui, mais silencieusement. Et là, le héros comme un con, que fait-il ?

 

"Haha, je t'ai bien eu, en fait je suis mort ! Surpris sur prise !"

Et bien après avoir répété une ou deux fois "Houhouuu mademoiselle ?", il s’avance bêtement en avant. Bin oui, si la personne ne répond pas, dans une ville envahie de morts-vivants qui peuvent te contaminer en deux coups de griffe, c’est ce qu’il y a de mieux à faire, pas vrai ? Mieux vaut aller lui taper sur l’épaule pour attirer son attention. Alors vas-y qu’on va s’avancer très lentement la main en avant pour aller lui tapoter la couenne sur fond de musique stressante.

Mais le zombie, là, il pleure de rire ! Il a du mal à se retenir, on le comprend, il se dit "Raaah, mais il est trop con ce héros ! Il croit quoi ? Que je lui réponds pas parce que je suis occupé à lire du Baudelaire ? Que je l’entends pas parce que j’écoute du Justin Bieber à fond sur mon Ipod ? Mais quel con !". Et évidemment, dès qu’il sent la main chaude du vivant personnage se poser sur son épaule, le zombie se retourne brusquement en faisant "Reeeuuuh !" et en essayant de le manger. Et ça surprend le héros, qui ne s’attendait pas du tout à ça, flûte alors !

Et cette scène, pareil : on la retrouve plusieurs fois. Tout simplement formidable. C’est à se demander, des zombies ou des héros, chez qui le cerveau est véritablement mort cliniquement.

Ho, Raymond, y te reste des balles ?

A un moment du film, c’est obligatoire, quelqu’un finit toujours par poser l’inévitable question : "Mais dis-donc, il nous reste beaucoup de balles ?" et figurez-vous que la réponse est là encore constante : "Il nous reste juste un chargeur, et 6 balles". Alors là, spectateur, tu te dis que ça va être un peu limite pour défourailler près de 12 000 trucs qui déambulent avec pour seul objectif de manger du cerveau, mais en fait, pas du tout. De tout le film, jamais les héros ne manqueront de balles ; allez savoir comment ils font, mais 45 minutes de film et 260 coups de feu plus tard, il leur reste toujours autant de cacahuètes en stock. Jusqu’ici, ils ont dû tirer des rognures d’ongles ou des flashballs, je l’ignore, mais particulièrement à la fin de Resident Evil I, quelqu’un repose la question, et la réponse est inévitable "Il nous reste encore un chargeur, et 6 balles".

Les balles ressuscitent elles aussi ?!

"Haha, je suis le méchant, et j’ai un plan diabolique !"

Le méchant est forcément un scientifique de chez la Société Parapluie, qui tente toujours de nouvelles expériences visant à créer un monde meilleur. Allez savoir pourquoi, ces expériences comportent obligatoirement des sujets humains qui finissent massacrés à un moment ou à un autre, ou transformés en trucs vaguement bizarres, mais généralement méchants. Leurs théories sont d’ailleurs souvent farfelues, à base de "Je propose que nous faisions nous affronter tous nos monstres pour voir qui est le plus fort !" ou "Les zombies désirent du cerveau, mais en réalité n’ont besoin que d’amour, et je vais leur en donner". Le nécrophile personnage finit donc, curieusement, par toujours vouloir se rendre lui-même sur le terrain, de préférence uniquement entouré par une poignée d’hommes, sans porter de protection, et de préférence, sans arme (ou alors une toute petite qui sera inutile en cas de besoin).

 

Pour donner de l'amour aux morts, mieux vaut partir bien équipé.

Je vous laisse deviner comment finissent les méchants de manière générale.

Non Scrappy ! Ne mange pas la cervelle du monsieur !

Resident Evil, c’est aussi un univers original dans lequel il n’existe que deux types d’animaux : des corbeaux et des chiens. Qui, éventuellement, une fois contaminés, finissent par aller enquiquiner le monde d’une manière un poil plus ennuyante que de simples défécations sauvages. Et encore, quand je dis "chiens", ce sont uniquement quelques dobermans qui, allez savoir pourquoi, une fois transformés en zombies sont toujours totalement écorchés (ils doivent totalement merder leur synchronisation grattapage de papate derrière l’oreille une fois morts et ressuscités et donc s’arracher connement le poil au lieu de se soulager ; la sensation de grattage qui en résulte doit contribuer à les rendre plus agressifs encore).

Alors que dans un vrai univers, avec de vrais animaux zombies, vous imaginez ? Ces enfoirés de chihuhuas pourraient devenir des monstres qui, simplement en essayant de ronger votre cheville ou de s’accoupler avec votre jambe, pourraient vous transformer en misérables morts-vivants ! N’est-ce pas plus terrible de s’imaginer poursuivi par des yorkshires zombies que par de vaillants dobermans ? Et quand bien même, pourquoi pas d’autres animaux ? Chats zombies ? Pigeons zombies ? Hamsters zombies ? Là ça aurait de la gueule, se faire mordiller par un rongeur qui stocke votre chair dans ses bajoues, enfin ce serait profondément pervers, maléfique et réaliste.

Tout cela manque pourtant affreusement ! Mais à chaque épisode, son passage impliquant des dobermans zombies. C’est obligatoire, allez comprendre.

Mais le temps passe, et j’ai quelques occupations. Nous pourrions pourtant encore discuter encore longuement des clichés minables de cette série de films, mais, ha ! Ne faut il pas en garder un peu pour ce dernier volume ? Dans tous les cas, vous voici un peu plus éclairés sur cet univers formidable.

Maintenant, il n’y a plus qu’à voir le dernier.

Attention par contre : pas en 3D. J’insiste : avec Milla Jojovich, c’est de l’arnaque.

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