J’ai, depuis quelques temps, la joie d’observer autour de moi de plus en plus de supporters du mouvement Anonymous.

Anonymes comme leur nom l’indique, masqués et indignés (comme à peu près 97% des gens pour un oui ou pour un non en ce moment), ces derniers n’hésitent pas à se constituer en force libre de l’internet, allant et venant de site en site dans leurs frêles esquifs numériques, attaquant le puissant, volant le riche et débusquant le criminel pour faire régner un ordre plus juste sur les mers agitées de l’internet. Brigands extraordinaires, de ceux qui suscitent l’admiration des masses de par leur capacité à faire les coups les plus audacieux avec panache tels Arsène Lupin, Robin Hood ou Patrick Balkany, ils disparaissent dans les limbes de l’internet après leur forfait sans demander leur reste, laissant garçons et filles rêver un jour de les rejoindre pour, à leur tour, lutter contre l’oppression 2.0  à grands coups de clics dans la gueule.

Pas de nom, pas de visage : à l’image du sous-commandant Marcos, la pipe en moins (c’est bien dommage, car comme le disait ma bonne amie Carla "La pipe, ça vous pose son homme"), ils n’agissent pas pour se mettre en avant, mais bien uniquement pour faire avancer la cause "hacktiviste". En voilà, un noble combat mes amis !

Pourtant, allez savoir pourquoi : ce mouvement ressemble curieusement à un vaste foutage de gueule.

Lecteurs, lectrices, je sais que vous êtes nombreuses et nombreux à soutenir la cause de ces valeureux combattants du net ; peut-être même, allez savoir, que certains d’entre vous ont la joie d’en faire partie, et n’hésitent pas à participer à quelques audacieux piratages visant à freiner les tentatives du Grand Capital de contrôler internet pour y freiner le partage de la culture, comme l’expliquaient, il y a peu, divers créateurs de web-vidéos réunis pour s’insurger contre ACTA, un projet de loi tout pourri pour internet (comme quantité de projets de loi sur le sujet, ce qui est assez mystérieux, à croire que c’est au concours de la loi qui ressemblera le plus à une copie de droit de Jean Sarkozy). Mais pourtant, il n’en demeure pas moins qu’il y a un truc à peu près aussi cohérent qu’un scénario de Luc Besson là-dessous

"Zyva bâtard, on défend la liberté d'expression, et si t'es pas d'accord, on va te bouillave ta gueule"

Ainsi, si un groupe de types se réunit, en Hongrie par exemple, pour faire justice soi-même, on appelle ça "une milice" et on parle de "grave dérive". Si aux Etats-Unis, des types décident de patrouiller dans leur quartier pour "faire régner leurs droits", on parle là encore de "milice" et de "grave dérive" (on peut aussi utiliser d’autres éléments de langage du genre "bruit des bottes", "heures les plus sombres de notre histoire", etc). Maintenant, si un groupe de types patrouille sur internet en décidant de faire la justice soi-même, on parle d’"hacktivistes" et de "combattants de la liberté". Parce que sur internet, ça va, y a pas mort d’homme, merde, c’est normal tout ça, vous savez. Et puis les pirates, d’abord, ce sont tous des gens gentils. Depuis quand il faudrait essayer de jouer dans les règles et de respecter les droits de tout le monde ? Hein ? C’est pour les faibles, ça !

Pirater, c’est plus cool ! Et puis tiens, on va porter des masques sortis de V comme Vendetta (même si on jurera que c’est pour l’origine historique dudit masque), parce que c’est justement un film cool de rebelle cool avec Natalie Portman cool. Il y a 10 ans, Anonymous aurait sûrement utilisé des savonnettes comme masques, parce que la vraie rébellion était incarnée par Fight Club. Mais pour le coup, avoir des manifestations sponsorisées par Monsavon, c’eut été un peu plus compliqué pour niquer le système.

Alors, on me dira "Non mais ho, c’est quoi ces préjugés de merde ? Anonymous ils luttent contre les méchants ! Ils ont même dénoncé des pédophiles !"

Ah, mais ouais : les pédophiles, comme ça touche les enfants, c’est le boulot des bons citoyens de s’en occuper, surtout pas des forces de l’ordre malheureux ! D’ailleurs, si on a inventé les procédures de police, c’est juste pour emmerder le bon peuple. Du coup, Anonymous a eu l’idée géniale de s’attaquer à un réseau informatique de pédophiles et de balancer tous les identifiants, histoire de :

  1.  Les livrer à la vindicte populaire, parce qu’ils ne méritaient pas mieux façon "Moi, je suis contre la peine de mort, à part pour les violeurs et les pédophiles"
  2. Faire que tout flic occupé à surveiller le réseau pour attraper ce beau monde à ce moment là a eu la joie de se voir fiché comme pédophile
  3. Faire que tout pédophile qui traînait dans le coin a eu l’opportunité de voir qu’il était repéré par des amateurs, et a donc pu se barrer et prendre les mesures qui s’imposaient

Et donc, de faire échouer à peu près toute tentative de faire un truc efficace. Les bougres s’en sont donc non seulement vantés, mais en plus, ont été applaudis pour ça par leurs supporters.

"Bravo les gars, ce que vous venez de faire, ça revenait à peu près à repérer une réunion de criminels dans une grange et à rentrer dedans en tirant en l’air pour disperser tout le monde. Encore une mission réussie."

Idem, l’une des actions phares de nos amis d’Anonymous fut une bataille rangée contre les scientologues, suite à une sombre histoire de retrait d’internet d’une vidéo de Tom Cruise (alors que moi, je suis prêt à payer pour que l’on fasse pareil avec ses films), sur laquelle les scientologues avaient les droits, et qui avait été publiée sans leur autorisation (ils demandaient donc son retrait des sites l’ayant publié). Du coup, la guerre a été déclarée, et les Anonymous n’ont pas hésite à s’opposer aux scientologues en faisant par exemple planter leurs sites. A l’occasion, ils firent aussi le coup contre le Vatican, parce que là encore, ils n’étaient pas d’accord avec eux. Ah, les enfoirés !

Planter les sites d’autrui au nom du "combat contre la censure" et la "liberté d’expression", c’est vraiment beau. Chapeau, les Anonymous (et pourtant, je n’ai pas vraiment d’amitié pour les scientologues).

Avant V comme Vendetta, on était Anonymous avec d'autres films cultes

Evidemment, l’une des techniques de défense du groupe consiste à dire "C’est pas nous, c’est des gens qui se revendiquent de nous", ce qui est très pratique lorsque l’on est pas structuré. Parfois, un Anonymous ajoute "C’est un mec de chez nous qui a joué les loups solitaires", mais on lui tape derrière la tête très vite en faisant les gros yeux parce que merde, si on distribue des techniques de piratage aux gens et après qu’ils s’en servent, c’est pas notre faute. Cela permet aussi de faire des revendications à géométrie variable, afin de s’assurer le soutien constant du public.

Par exemple, l’an dernier Anonymous s’en est supposément pris au Playstation Network. Ce qui a donné la stratégie de communication suivante :

"PSN : Ho non ! On a planté ! Et quelqu’un a eu accès aux informations privées des joueurs !
Anonymous : Hahaha, ça vous apprendre à récupérer des données utilisateurs sans autorisation ! Pour la peine, nous avons volé les données de vos utilisateurs sans autorisation !
PSN : Heu… attendez, mais c’est con ? 
Anonymous : Oui bon, on a fait pareil que vous mais en pire puisque personne ne peut savoir ce qu’on fait de ce qu’on a récupéré, sauf que nous, on l’a fait parce que… heu… on est gentils ?
PSN : Okay. Bon, le public, c’est Anonymous qui a tout planté le système.
Le public : BOUUUUUUUUUH ! Nos jeux ! BOUUUUUH Anonymous !
Anonymous : Ho merde, on va être impopulaires ! Ho ho ho, non mais en fait, on va dire que c’est pas nous, qu’on a rien à voir avec tout ça, parce qu’on a pas d’organisation et que ça doit être quelqu’un utilisant notre nom. Voilà. Allez, reprenons et répétez après nous : nous sommes les gentils."

0

Et quelques mois plus tard…

"PSN : Bon, on a trouvé un des piratins qui nous a attaqué, on va lui faire un procès. 
Anonymous : BOUUUUUUUUH !
PSN : Je croyais que vous n’aviez rien à voir avec ça ? Vous n’auriez pas dit ça JUSTE pour continuer d’avoir la sympathie du public alors que vous avez fait n’importe quoi, par hasard ?
Anonymous : PAS DU TOUT ! Pour la peine, et au nom de la liberté d’expression et au nom du refus de la censure, on va planter vos sites. Ca vous apprendra à ne pas être d’accord avec nous."

0

Et malgré tout, ces milliers de gens de par le monde continuent de mettre un beau masque de Guy Fawkes persuadés qu’il s’agit là du symbole de la liberté libre et pure, quand bien même c’est en fait un peu l’opposé de ce principe. C’est beau.

Evidemment, on me rétorquera qu’Anonymous n’a pas hésité à se mobiliser à plusieurs reprises pour lutter contre des choses aussi vilaines qu’Hadopi ou la fermeture de Mégaupload au nom du partage de la culture (piratage de moult sites, dont l’Elysée), en participant à la mise en place d’une vaste mobilisation contre ces scandales honteux. Ce qui reste d’ailleurs l’un des grands mystères d’internet : si un projet de loi pourri est proposé pour limiter le téléchargement illégal, on se dresse et on s’insurge au nom de la libre circulation de la culture, par contre, quand il s’agit de la libre circulation des gens ou des richesses, on s’en branle un peu. On s’insurge contre ce qu’on peut, merde.

Héroïque, comme dans "J'ai cliqué sur un lien sur Twitter, tremble monde libre"

Alors, vraiment, si vous aussi, vous aimez le principe d’empêcher l’expression de ceux qui ne sont pas d’accord avec vous et de censurer les censeurs car la loi du talion a toujours été une réponse de qualité, et si en sus, vous pensez que c’est aux citoyens de faire la justice en tant que juge et partie, alors je vous en prie, n’hésitez pas à vous sentir fiers et rebelles comme une lycéenne avec Che Guevara sur son sac parce que c’est "la révolution" en affichant votre soutien aux Anonymous et leurs doctrines de qualité. Surtout que c’est grave à la mode.

Sinon, pour les autres, vous pouvez m’aider à participer à mon grand projet "Passons pour les sauveurs du monde à peu de frais", en demandant à HBO de distribuer la prochaine saison de Game of Thrones uniquement sur des galettes de riz qui seront balancées dans les zones de grande famine.

Allez savoir pourquoi, mais je parie que soudainement, les Anonymous sentiront le vent de la justice gonfler leurs voiles, et qu’ils mobiliseront tout le net s’il le faut pour que l’on nourrisse ces pauvres jusqu’à ce qu’enfin, ils arrêtent de manger les galettes gravées pour qu’elles puissent être récupérées et lues en paix.

Ah, le combat pour la justice et la liberté. C’est simple comme la défense de ses petits intérêts, en fait.

"Odieux…"

Elle fait langoureusement trainer la dernière syllabe de mon prénom. Ses grands yeux pétillent sous sa chevelure en bataille, et elle passe délicatement son doigt sur ses lèvres glossées, alors qu’elle tortille les draps défaits d’une manière assurée de sa main libre.

"Oui Zahia ?"

Elle mordille sa lèvre inférieure et écarte une mèche venue se poser sur l’une de ses pommettes. Doucement, elle penche la tête sur le côté droit, attendant simplement que le bruit de la sirène passant dans la rue en contrebas s’estompe.

"Tu sais je… J’aime beaucoup ta manière de me tirer vers le haut
- Ça demande pas mal d’entrainement, c’est vrai, mais j’en suis aussi assez fier. Ce ne sont pas tes copains de l’équipe de France qui t’apprendront ce genre de choses, c’est certain ; les gestes techniques, ce n’est pas vraiment leur truc.
- Non, je voulais dire, socialement.
- Ah."
0

Je lève mes yeux quelques instants de l’excellent article sur le dernier rapport de la cour des comptes pour mimer un semblant d’attention à son égard, puis me replonge dans ma lecture.

"C’est bien."

La jeune fille parait déçue de ma réponse ; elle se laisse choir sur le flanc avant de rouler sur le dos et  me fixe de son visage désormais à l’envers du mien.

"Tu ne voudrais pas m’emmener avec toi encore une fois ? Tu sais, dans un de ces endroits où…
- Raaah… Passe moi ma veste, veux-tu ? Et va enfiler quelque chose, tu me fais froid."

0

La meilleure raison d'aller à un vernissage

La formulation est maladroite, mais le résultat est là : elle va quérir mon vêtement qu’elle m’avait oté quelques heures plus tôt avant de le jeter sur une chaise qui se serait bien passée de ce poids mal équilibré. Me le tendant, elle s’assoit à côté de moi sur le lit et me regarde fouiller les poches intérieures. J’en sors deux cartons où il est inscrit en lettres d’or "L’Art de Demain".

"Tiens, une galerie d’art, ça te tente ? Il y a un vernissage d’Art Contemporain.
- Je ne sais pas… C’est quoi ? Et puis pourquoi tu parles avec des majuscules pour art et contemporain ?
- Tu vas vite comprendre. Tu sais jouer à Taboo ? Tu sais, le jeu avec les mots interdits et le pouic-pouic.
- Oh oui, hihihi, moi aussi j’appelle ça le pouic-pouic. J’aime bien.
- Alors habille toi correctement, on y va."
0

Une demi-heure plus tard, nous passions la porte de l’étroite galerie parisienne, bien que je constatais une fois encore que Zahia et moi avions un profond désaccord sur la notion de "correctement".

———————————————————————————————————

Ah, les vernissages ! Quel bon peuple s’y rassemble ; ici voici François. François fait partie des officiels, un groupe fort peu nombreux mais venu se montrer et profiter de l’occasion pour prononcer quelques discours sur leur attachement à l’art ; en présence de mécènes, mieux vaut être bien vu. Et puis, si ça peut ramener les voix de quelques bobos et permettre de justifier les subventions accordées à l’artiste exposé ce soir, alors c’est parfait. Là-bas, c’est Eric. Tu le connais Eric ma petite Zahia, c’est un client à toi. Eric est justement un mécène, il a pas mal d’argent et il n’hésite pas à donner quelques deniers pour se faire un peu de com’ en finançant ce genre d’expositions. Sans compter qu’il peut en déduire une partie de ses impôts : rien n’est gratuit.

"Si, moi je le suis pour toi, et toi seul" me susurre Zahia en s’agrippant à mon coude.

Tiens, regarde plutôt par ici ; là, c’est Adeline. Oui, elle a un beau manteau de fourrure, je sais, mais regarde : elle fourre discrètement des petits fours dans ses poches. C’est une pique-assiette, il y en a souvent aux vernissages ; on les reconnait facilement : ils sont parmi les mieux habillés, sont présents à tous les arrivages d’œuvres et se positionnent toujours près du buffet, attendant fébrilement la dernière syllabe du dernier discours pour se saisir d’une bonne coupe de champagne. Et là-bas, le monsieur en pleine discussion avec ce petit groupe de personnes qui s’esclaffent bruyamment à chacun de ses mauvais bons mots, c’est Staifaño, l’artiste. Viens, allons regarder ses œuvres.

Nous nous plaçons devant une pièce intitulée "Révolution", une simple boîte de conserve nue dans laquelle est plantée une fourchette. A côté de nous, un couple de Bobo Sapiens est en pleine parade amoureuse, rituel dans lequel le passage par un lieu culturel est obligatoire afin de s’assurer du goût et de l’étendue des connaissances du conjoint. Ils dissertent donc avec vigueur : qu’a voulu représenter l’artiste ? L’industrie moderne se mordant la queue ? L’outil du consommateur s’en prenant au conteneur de la consommation ? La transformation d’un même métal en deux outils s’unissant dans une même œuvre ?

"Mais, c’est tout pourr…" je dépose promptement dans la bouche de Zahia un petit four saisi à la volée sur un plateau passant à ma portée.

"Ne dis rien. C’est une partie de Taboo t’ai-je dis ; la plus grande de toute la création, celle de l’Art Contemporain."

Permettez-moi, chers lecteurs, d’éclairer votre lanterne ainsi que celle de Zahia : ce qu’il y a de fabuleux dans l’Art Contemporain, c’est que certes comme en tous domaines, il y a du bon & du mauvais. Mais la magie de la chose réside dans le fait qu’en dehors des critères subjectifs d’appréciations de l’art, il y a de sacrées merdes objectives, qui n’existent que grâce à une seule règle : le Super Taboo.

Taboo, édition avec pouic-pouic et plateau design

Le Super Taboo, c’est ce principe des mots interdits en la matière : ni merde, ni daube, ni foutage de gueule… bref, aucune allusion à une quelconque déception face à une œuvre. Car la perversion de cet art est de faire passer le déçu pour un béotien. Car celui qui trouve une pièce d’art avant-gardiste merdique est forcément un conservateur et un ignorant qui ne comprend rien à l’art ! Aussi, chacun a pris pour habitude de faire semblant de trouver des choses à l’œuvre pour se donner quelque consistance et éviter de passer pour un profane. Et comme tout le monde le fait, chacun a l’impression d’être le seul à trouver une toile ou une sculpture absolument pourrie. Alors pour éviter l’humiliation, on fait semblant de trouver cela fascinant de manière encore plus poussée. Ainsi se lance le cercle vicieux : plus les autres font semblant d’y piger quelque chose, plus l’on fait semblant soi-même, ce qui encourage les autres, etc.

Et quiconque brise la règle du jeu et s’exclame qu’il a devant lui ce qui ressemble diablement à un étron gras et fumant aura perdu. Il sera donc conspué.

Tu as compris Zahia ? Tous ces gens font semblant de peur de passer pour des truffons. Parce qu’objectivement, c’est nul par exemple ce que fait Staifaño. Viens, je vais te montrer comment on le prouve. Regarde, fais comme moi : plisse les yeux en regardant ce… ce truc, là. Les cinq playmobils peints en vert sur un socle. La vache, ça pique les yeux tellement c’est nul. Bon, essaie de ne pas pleurer et fais les mêmes bruits que moi Zahia "Hmmm… ho… fabuleux…" oui, c’est pas mal, mais fais le un peu moins langoureux, on est plus à l’hôtel là. Tu vas voir, ça va attirer le…

"Je vois que vous regardez Global, l’une des pièces maîtresses de mon exposition. Figurez-vous qu’elle représente mon esprit face à l’actuelle mondialisation, la torture du créateur qui…"

Staifaño s’est approché de nous et commence à nous expliquer son œuvre. Or, ma chère Zahia, pendant que notre hôte nous récite son discours force de vente digne d’un vendeur Nespresso, constate : il passe plus de temps à justifier sa création que nous n’en passons à la contempler. Quand tu passes plus de temps à justifier ton travail qu’à ce que les gens puissent en profiter, c’est clairement que tu te fous du monde. En art comme en toutes choses. Maintenant, tu vas voir, il va arriver au couplet habituel.

"… évidemment, bien que cette oeuvre soit disponible à l’acquisition si jamais vous veniez à vouloir conserver avec vous sa force artistique, vous le pourriez, mais il faut bien comprendre que je suis un artiste véritable, qui ne crée par pour l’argent mais bien pour l’Art avec un grand A qui…"

Tu comprends Zahia, le monsieur nous explique qu’il ne fait pas les choses pour l’argent. Un concept qui t’es assez étranger, mais soit, il te faudra l’assimiler un de ces quatre. Il est comme tous ces comédiens qui t’expliquent que tu vois, ils ont décidé de jouer dans L’attaque du serpent-méduse mangeur de roudoudous parce qu’ils sont tombés amoureux du personnage ou du script dès la première lecture. Que l’argent, ça ne les intéresse pas ; d’ailleurs, ils ne s’en servent pas, ils n’ont même pas besoin de manger et sont même trop purs pour faire caca. Aussi, Staifaño va quand même me dire que bon, je pourrais lui filer 7 000€ pour son "œuvre" de manière très symbolique. C’est une vieille ruse de sioux : plus c’est cher, mieux c’est : après tout, si quelque chose est cher, c’est qu’il a de la valeur, pas vrai ? Alors 5 playmobils peints en vert à 7 000€, c’est forcément que ça a une sacrée valeur artistique. Sauf que non. Sans compter que quand bien même je l’aurais chez moi, je me retrouverais juste à jouer à Super Taboo à la maison "Oui, j’invite mes copains et je leur montre mon œuvre qui ne me convainc même pas moi-même, mais qui me permet de me faire passer pour un type assez cultivé pour connaître la signification cachée de ce truc et assez riche pour payer 5 playmobils à 1 400€ pièce.". Et le premier qui dit que c’est nul passera pour le barbare arriéré de service. Oh, attends une seconde, je crois que Staifaño a fini son petit discours. T’ai-je dit que son vrai nom était Stéphane Petitbedon ? Bon, il me regarde bizarrement, il doit vouloir quelque chose.

"Vous la prenez alors ?
- Votre … heu… "Global", là ? 7 000€ c’est ça ?
- Oui, c’est ça. Je ne prends pas les chèques par contre.
- Ca tombe bien : puisque vous ne créez pas pour de l’argent, je vous propose de ne pas vous filer de fric pour ne pas vous insulter. Ca vous va ? Et j’embarque les 5 playmobils. Il me faudra juste le manuel justificatif avec parce que sinon je crois que même moi je vais manquer de pipeau pour expliquer pareil truc devant mes invités."

0

Pauvres personnages de plastique malmenés par la folie des hommes

Quelques minutes plus tard, Zahia et moi étions poliment raccompagnés à la porte de la galerie pour avoir perdu la partie en ne faisant pas assez bien semblant de s’extasier sur du rien vendu avec force arguments pseudo-artistiques. Nous décidâmes donc d’un commun accord de rentrer à l’hôtel.

———————————————————-

"Et donc ma chère, c’est ainsi qu’un mec supposément artiste a profité de la loi de 1951 sur le 1% culturel des bâtiments publics pour vendre à une médiathèque un canoë kayak suspendu à un malheureux mécanisme qui tourne sur lui-même aux heures d’ouverture et de fermeture. Et ce pour le prix d’un prolétaire payé au SMIC 8 heures par jour à rester dans un canoë simple à pagayer une fois le matin et une fois le soir durant 5 ans, charges comprises.
- Comme c’est fascinant ! Tu en sais des choses mon Odieux !"

0

Elle glousse ; j’en profite pour écraser la fin de mon cigare sur la table de nuit de la suite.

"D’ailleurs, le mec qui a vendu le canoë a fait encore plus fort : pour justifier son travail, il y a carrément un DVD où il explique pourquoi un canoë. C’est absolument fabuleux. On vit une époque formidable, quand même, tu ne trouves pas ?"
0

Elle ne glousse plus et se contente de me regarder fixement. Je dirais presque amoureusement si…

"Tu sais, j’aime le monde dans lequel tu vis. J’ai envie qu’il y ai plus que du sexe entre nous, je veux m’installer avec t…"

Elle s’interrompt brusquement lorsque la bombe fumigène lui explose au visage ; quelques dizaines de secondes plus tard, lorsque la fumée commence à se dissiper, elle constate entre deux toussotements qu’elle est parfaitement seule dans la luxueuse suite de l’hôtel ; il n’y a plus aucune trace de son visiteur, qui a disparu corps et biens. La suite de l’histoire n’est pas bien claire ; certains disent que c’est lorsque le système anti-incendie alerté par la fumée s’est mis à cracher toute l’eau qu’il pouvait sur elle qu’elle s’est mise à pleurer. D’autres, lorsqu’elle s’est aperçu qu’en sus de mes affaires, j’étais aussi parti avec le fric de ses dernières passes ainsi qu’un lot de photos d’elle et de son ami Franck.

Demain, la presse serait bien nourrie.

Adieu, Zahia.

PS : ce billet est un fabuleux prétexte pour mettre à jour mes liens avec quelques personnes qui savent tenir crayon & pinceau. Oh, et si des lecteurs reconnaissaient l’une des œuvres évoquées (et non illustrée) ci-dessus, ils auraient toute ma considération pour les 6 minutes suivant la lecture de leur commentaire dénonciateur.

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 4 254 followers