« Messieurs…« 

Tout autour de l’immense table, chacun lève lentement les yeux de l’immense dossier empli de diagrammes qu’il faisait semblant de lire jusqu’ici pour se donner un semblant de sérieux. Peu à peu, les regards se tournent vers l’homme dans l’immense fauteuil à l’extrémité de la table qui vient de se faire entendre.

« Je vous remercie d’être présents aujourd’hui. Comme vous le savez, il n’y a qu’un seul point à l’ordre du jour de notre bureau aujourd’hui : le déséquilibre total dans la parité au sein de notre établissement. »
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Toussotements, échanges de regards, consultations rapides du dossier mis à disposition… le silence se fait de plus en plus pesant jusqu’à ce qu’une main se lève timidement.

« – Hem… président ?
- Oui Gadinot ? Vous avez une idée ?
- C’est quoi « la parité », en fait ? »
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Au bruit des soupirs, on devine que la question semble soulager bien des membres de l’assemblée qui n’osaient la poser directement. S’enfonçant un peu plus dans son fauteuil, l’administrateur en chef se prend le visage dans les mains avant de tenter brièvement une réponse :

« La parité, c’est lorsqu’il y a autant de femmes que d’hommes. Une pour un. Vous comprenez Gadinot ?
- Heu… oui. Oui président, c’est tout à fait clair.
- Bien, donc notre problème est le suivant : nous avons bien plus d’hommes que de femmes dans nos rangs, il nous faut donc une solution. »
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Là encore, seul le bruit des dossiers compulsés de manière incertaine vient briser le son monotone de la climatisation qui travaille.

« Monsieur le Président ?
- Morandieu, je n’en attendais pas moins de vous. Une suggestion ?
- C’est que… c’est quoi, une femme ? »

Fig 1 : une femme. Des fois, ça fait peur.
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Les regards se tournent une fois encore vers l’homme en bout de table, et on sent que chacun attend une réponse à cette interrogation qui brûlait toutes les lèvres. Le dit personnage semble absolument effondré par la question.

« Je… c’est plus grave que ce que je pensais. Bon, et bien, une femme c’est… c’est comme un homme, mais… enfin, souvent plus petit, déjà, et puis elles aiment bien avoir les cheveux longs et puis… et puis des fois elles ont des… des seins. Ce sont des sortes de protubérances au niveau du torse.
- Ah, mais alors président, ça veut dire que je suis une femme ?
- Non Andriet, vous, vous êtes juste petit, gros et mal coiffé, ça ne compte pas.
- Président ! Moi je sais, j’en ai vu une une fois sur internet, je crois. Elle chantait un truc genre « Chie Wolf », une histoire de loup constipé ou je ne sais pas quoi. La dame elle dansait tout bizarre, même qu’au bout d’un moment, ça me faisait tout bizarre sous la table quand je la regardais.
- Voilà ! Voilà, bien joué Armanson ! C’est ça, une femme, vous avez trouvé !
- Mais Vincent Mc Doom alors, c’est un Monsieur ou une Madame ? »
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7 heures et bien des explications plus tard, le président finissait par jeter l’éponge et confiait à une boîte de communication extérieure à son établissement la mission d’attirer des filles à l’École Centrale Paris. Ainsi naquit…

Mademoiselle fait Centrale

Parfois, il arrive qu’une filière comporte bien plus de membres d’un sexe que de l’autre ; traditionnellement, on suppose qu’une filière scientifique concentrera quantité de mâles, alors qu’une filière littéraire par exemple serait plus à même de regrouper les membres du sexe faible. Est-ce là une fatalité ? Non ; plus le temps passe, plus les choses évoluent et l’équilibre se fait.

Pourtant, dans certains cas, l’équilibre peine à être atteint. Ce n’est en rien grave : après tout, former des damoiselles ou des damoiseaux ne change pas grand chose à l’affaire. Mais à l’Ecole Centrale, quelqu’un a dû s’émouvoir de ces mâles laissés entre eux : beuveries, concours de pets et bizutages idiots (« Mais non, c’est une intégration, c’est très différent !« ) ont dû finir par lasser les plus endurants ; aussi une âme plus fatiguée que les autres s’est mise à appeler de ses vœux l’arrivée massive de femelles pour occuper les esprits embués par la testostérone des étudiants.

Découvrons ensemble par quelle formidable stratégie l’École Centrale Paris compte attirer ces dames.

Commençons donc par la colonne centrale du site, sobrement appelée « Les billets d’humeur de Mademoiselle C : 20 bonnes (et mauvaises) raisons de faire Centrale« 

Et entamons notre étude avec la bonne raison numéro 1


Dire qu’on est Centralienne, c’est trop la classe !

Et là, tout est dit : le premier argument déployé n’est pas la qualité de l’école, ses débouchés ou autres, non, le premier élément c’est que c’est « trop la classe ! » ; c’est inquiétant pour la suite. Cependant, on s’adresse à des femelles, qui sont donc forcément des pintades superficielles : il faut donc leur expliquer que bon, la meilleure raison d’intégrer Centrale, c’est parce que la carte étudiante s’accorde parfaitement avec la couleur des derniers escarpins à la mode. Je pense qu’à la base, il y avait un gloussement type « hihihihi » rajouté à côté, mais finalement même cela ne retranscrivait pas à la perfection l’esprit de dinde tant recherché.

"On compte 800 marines pour une femme, imaginez tout ce qui peut vous arriver d'agréable derrière le hangar à munitions les filles !"

Vous en doutez ? Et si nous allions à la bonne raison numéro 7 (soit encore en haut du classement tout de même) :

Il y a environ 4,5 garçons pour 1 fille ! Et en plus, ils sont plutôt intelligents !

Là encore, l’argument pour midinette de 13 ans « Hey, copine ! Tu veux avoir plein de garçons qui te tournent autour ? Inutile d’aller en boite ! Il y a mieux : Centrale ! Là, tu verras, il y a tellement de mecs que tu n’auras que l’embarras du choix ; tu vas pouvoir copuler à foison, et qui sait, peut-être même trouver l’homme de tes rêves !« 

Attendez, c’est un site qui vante les mérites d’un club de rencontres ou d’une école là ? Non parce que j’ai comme un gros doute. Malgré tout, poursuivons notre lecture. Tiens, regardons directement derrière la raison numéro 8 :

C’est l’occasion de quitter sa famille ou sa province pour vivre une expérience en Campus, « a l’américaine »

Ah, le « à l’américaine  » ! C’est tout de suite plus vendeur. « I speak Wall Street english ! », expliquent quotidiennement les affiches dans le métro ; l’exotisme de la terre de Benjamin Franklin n’a pas fini de faire rêver les ménagères. Non parce que c’est vrai, ça fait tellement plus moderne de dire que c’est « à l’américaine ». Non parce que les campus, ça n’existe dans aucun autre pays. Et surtout pas en France, quelle idée. Ce sera donc « à l’américaine« . Tiens, quelqu’un pourrait m’expliquer ce qu’un campus « à l’américaine » a de différent d’un campus lambda ?

Bon, je vous passe les points où on explique que mesdemoiselles, en faisant Centrale, non seulement vous allez profiter d’un « réseau d’anciens très puissants » (ça sonne comme un Lovecraft), mais aussi vous pourrez obtenir un poste à « haut niveau de rémunération » (c’est important : comment une pintade pourrait elle vivre sans l’argent nécessaire à payer son indispensable Mini Cooper ?), pour me rendre directement au point numéro 17 :

L’école prépare à une multitude de métiers, très variés et accessibles aux femmes

Et là, Monsieur de La Palice arrive avec toute sa fanfare ainsi que sa chorale de soudards : quant on propose à des femmes de suivre une formation diplômée, mieux vaut que ce soit pour des débouchés accessibles aux dames ; non parce que sinon c’est très très con.

« Céline, bravo : tu as suivi ce cursus de 5 ans afin de devenir pionnier de la légion, toutes mes félicitations !
- Merci Monsieur le directeur, hihihi ! J’en ai toujours rêvé !
- Hélas Céline, il est impossible à une femme de rentrer dans ce régiment, puisque le port d’une barbe fournie y est obligatoire depuis 1844 !
- Heu… ha ?
- Vous ai-je dit que votre diplôme n’avait aucune équivalence ? Vous avez donc, malgré vos 5 années d’études, toujours un niveau bac. C’est con, hein ? Adieu Céline ! « 

3 ans après son échec, Céline n'a pas abandonné son rêve

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Sérieusement, est-ce que quelqu’un a pensé à relire les « 20 bonnes raisons » ? Je n’en suis pas sûr, au vue des « 10 idées reçues (et très fausses) sur Centrale« .

2e idée reçue : les garçons sont des geeks boutonneux et les filles ont de la moustache
Chères futées ne vous laissez pas influencer par ces affirmations hautement saugrenues. Je peux vous assurer qu’il y a pléthore de très charmants garçons centraliens, vu que quasi toutes mes copines ont trouvé chaussure à leur pied (et n’oubliez surtout pas que nous avons l’embarras du choix vu le ratio filles/garçons) !
Quant aux filles, comment dire ? Jolies, fraîches, pêchues ou réservées, drôles ou sérieuses, connaissant l’usage du maquillage (et de la cire à épiler !), de solides notions de mode, bref des petits canons… avec un cerveau en excellent état de marche !
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Dois vraiment commenter le fait que les lectrices sont surnommées les « futées » ? Façon « Midi les Zouzous » ou autre émission pour enfants ?

J’insiste : ce paragraphe est supposé lutter contre les idées reçues. Et pourtant, qu’y apprend t on ? Qu’il y a trop moyen de moyenner avec les garçons du campus (apparemment, pour attirer de jeunes filles, il faut bien insister sur le fait qu’il y aura des passages impliquant des hommes, des femmes, des corps caverneux et de la spéléologie domestique), et surtout, que toutes les filles qui intègrent Centrale sont « jolies« , « avec de solides notions de mode » ; il n’y a pas un boudin ou une fille mal fagotée qui se moque de la marque de son sac, non, bien au contraire, toutes les Centraliennes sont de divines créatures au regard sensuel entourées de quantités de mâles obligés de se battre pour elles tant ils sont nombreux par rapport aux filles.

Heureusement qu’on luttait contre les idées reçues, les caricatures et les raccourcis faciles, pas vrai les futés ?

Du coup, quand on lit quelques lignes plus bas :

5e idée reçue : les élèves-ingénieurs ne sont pas ouverts d’esprit

On a envie de dire « Bin oui vu qu’ils répondent aux préjugés à leur sujet avec d’autres préjugés encore plus gros que les précédents« .

Et si vous en doutiez encore, voici venir le passage sexiste quelques pages plus loin (vous ai-je parlé des petits sigles avec du rouge à lèvre ici ou là pour bien dire que c’est un site so girly ?) :

les femmes ont des qualités spécifiques à  apporter au monde de demain : une autre vision, une approche plus pragmatique sur la conduite des projets, une certaine forme d’analyse, un sens plus développé des relations humaines, une façon parfois d’arrondir les angles. Nous, les femmes, sommes moins dans l’égo et  plus dans le résultat, moins dans l’abstrait et plus dans le concret. Des qualités appréciables et… très appréciées dans les entreprises !

Centralienne en 1429 au siège d'Orléans

« Nan passque tu vois Jeanne-Françoise, nous les femmes, et bin on est pas comme les hommes, tu vois, on a pas des préjugés comme eux sur nous, nous on a des qualités spécifiques, que ça veut dire que eux, bin ils les ont pas, comme tu vois être pragmatique tu vois, pis avoir un meilleur sens du relationnel, pis on est plus diplomates et tout et tout. Pis plus concrètes et moins superficielles. Au fait, t’as vu comment Angelina Jolie a pris du cul ?« 

L’auteur de ces lignes n’a visiblement jamais travaillé dans un milieu ultra-majoritairement féminin.

Il faut dire que Centrale a l’air d’être un monde à part ; grâce au petit lien des photos du campus, on comprend mieux le problème : à Centrale, les gens vivent dans la nature ; pas une photo d’un intérieur de bâtiment ou d’une salle, rien : les élèves passent leurs journées dehors à brouter paisiblement.

Et effectivement, au vu de ce qui a été écrit ci-dessus, j’ai tendance à pencher pour une forte consommation d’herbe.

J’ai donc bien peur que toutes les futées ayant suffisamment d’amour propre et de bon sens pour ne pas vouloir passer pour des poufiasses girly en mal de mâles (au vu de l’argumentaire déployé ici) mettent les voiles vers d’autres lieux.

Vous savez, une de ces écoles dont l’argument numéro 1 pour attirer reste « On est bons« .

Quelle drôle d’idée. Remarquez, ça pourrait créer une mode, ce concept sérieux et mature :

« Hey les girls ! Vous savez que pour toute inscription dans un régiment en partance pour l’Afghanistan, vous avez un free lipstick ? Un p’tit conseil les chipies : attention aux marques de bronzage avec le casque, XD !« 

http://mademoisellefaitcentrale.ecp.fr/les-billets-dhumeur-de-mademoiselle-c/10-idees-recues-et-tres-fausses-sur-centrale.html