Le harcèlement de rue est d’actualité.

Suite à diverses aventures, voici que vient sur le tapis de notre fiévreux quotidien un phénomène curieux et pourtant répandu, à savoir les filles et femmes ayant à rencontrer sur leurs chemins des individus qui, à défaut de faire preuve de poésie, n’hésitent pas à audacieusement lancer quelques remarques aux passantes pour leur proposer, entre autres, de venir partager quelques instants de convivialité avec eux dans un style qui n’est pas sans rappeler la légèreté d’un Patrick Sébastien.  En effet, une jeune flamande a réalisé un film traitant de la question, montrant ce à quoi elle avait à faire lorsqu’elle se promenait dans la rue, où quantité de personnages fleurant bon le doctorat en physique nucléaire lui lançaient des propos que l’on pourrait audacieusement qualifier de "peu subtils" (ma maîtrise des euphémismes est sans limite).

Bon remarquez, après, c’est un peu le problème avec les flamands : dans leur langue barbare, même lorsqu’ils vous lancent un salut cordial, le son sortant de leur bouche ressemble à une menace sataniste, mais là n’est pas le sujet.

Non, le sujet est que du coup, un débat s’est créé, et même si Libération se demande encore pourquoi l’assemblée ne s’en est pas encore emparée (voyons voir, on parle bien de l’assemblée qui siffle les ministres en jupe ? Attention, gros travail de journalisme pour trouver la réponse), déjà, quantité de personnes échangent via divers réseaux, dont Twitter (certains appellent ça "un débat" mais là encore, en 140 caractères, c’est conceptuel), pour expliquer qu’il y a quand même des mâles avec de sales attitudes dans les rues, et qu’il serait bon de les calmer à grands coups d’amendes dans la gueule (en cachant par exemple un tout petit policier dans tous les sacs à main, allez savoir ; et encore, parce que vu le sac à main moyen d’une donzelle, le pauvre mourrait étouffé et on ne retrouverait jamais son corps).

La couronne britannique a déjà commencé ses expérimentations génétiques pour créer un Pocket Cop

Alors, Mesdames, Mesdemoiselles, ne jetez pas l’opprobre sur les mâles ; car nous n’avons rien à voir avec tout cela : le mâle est grand, fier et modeste avant tout. Lorsque le mâle se lève, tous les animaux de la forêt le saluent et le respectent, et même le soleil hésite à trop attarder ses rayons sur lui tant sa beauté l’aveugle ; le mâle n’est pas un malotru, et à l’approche d’une femelle, il se montre courtois et lui parle, la rassure, apprend à la connaître. Le mâle écoute en plissant les yeux, comme ça, en faisant "hmmm" et "ho" de temps à autres pour faire croire que vraiment, ça l’intéresse, alors que bon, hein ? Le mâle ne force rien et attend quelque peu que, naturellement, l’opportunité d’aller manger au restaurant se fasse, que des mains se frôlent, que des regards se croisent et que bientôt naisse l’étincelle tant attendue ; il ramènera alors la douce chez lui, lui dira quelques mots doux à l’oreille qui la feront rougir tendrement, puis ils iront tous deux trouver la chambrée pour que, l’espace d’une nuit, tout ne soit plus que caresses et volupté. Finalement, elle lui dira qu’elle l’aime alors que le vent d’été passant par la fenêtre ouverte sur le ciel nocturne rafraîchira leurs corps nus, et il réagira comme il se doit en l’étouffant avec l’oreiller avant de la coincer dans la benne à recyclables en bas du bâtiment parce que, hein, merde, ça va bien 5 minutes les conneries.

Non, Mesdemoiselles, non, Mesdames ! Nous vous en conjurons, ne nous confondez pas avec ces galopins traînant ici ou là et se contentant d’invectiver la passante, car nous n’avons rien à voir pour une simple et bonne raison :

Ce sont des bots.

Je m’explique : lancer des messages grossiers à tous les passants, en masse, et d’une manière qui laisse penser que personne ne serait assez stupide pour y céder, c’est là l’oeuvre non d’hommes mais bien de vulgaires robots : bien plus que du harcèlement, c’est ce qu’il convient d’appeler du "spam de rue" (respect, amitié, spam de rue comme le chantait Akhenaton). Et tout comme pour ces derniers, même si 999 personnes sur 1 000 envoient paître les malandrins, il y a forcément quelqu’un d’assez andouille pour céder, et donc encourager les larrons à poursuivre (et même à se reproduire pour ennuyer la prochaine génération de passantes). Et c’est bien là le vrai problème, car la fautive (et il y en a forcément une) permet d’encourager les bots à reprendre leur dur labeur en se disant que ça finit par marcher, leur truc.

On peut donc légitimement se poser la question : qui est cette personne ? S’enfonce-t-elle des tournevis dans les narines pour être suffisamment stupide pour céder aux sirènes des street bots (à ne pas confondre avec les Back Street Bots, un groupe de musique redondant) ? A t-elle seulement conscience d’être à peu près aussi éveillée qu’un pruneau ?

"Psssst ! Pssssst ! Hey, Mam’zelle ! Z’êtes bien jolie !
- Huhuhuhu uiiiiiiiiiiiiii merci, hihihi !
- Ça te dirait de me filer ton 06, qu’après on aille faire, tif, taf, tu vois ?
- Holala, uiiiiii, mon rêve ! Tiens beau prince, mon numéro est griffoné sur ce bulletin d’abonnement à Closer !
- Ah ? Heu… je… bon bin, ouesh, à plus ma gazelle. Mazette, quelle conne !"

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De là, et avec un peu de chance, la bougresse aura décroché une formidable soirée romantique avec coca-kebab en entrée et clic-clac couvert de pétales de roses en dessert, le tout sur fond de Booba. Shakespeare serait probablement mort de jalousie en lisant le récit de si parfaite soirée. A moins que ça n’inspire le prochain livre de Stephenie Meyer, bien sûr.

Mais que l’on se mette bien d’accord : il n’y a ici nul homme ni mâle dans cette conversation, simplement un être qui n’existe en fait même pas en tant que tel et profite de la faiblesse d’une créature suffisamment stupide pour damner l’ensemble de ses semblables moins idiots pour des générations. Paranoïaques comme vous l’êtes, lecteurs, je sais que vous vous êtes un jour demandés si vous n’étiez pas les seuls êtres conscients, et que finalement, les autres ne faisaient que peupler votre petite histoire. Et bien, ma foi, vous n’aviez pas tout à fait tort : les street bots sont exactement cela, à savoir de simples programmes – en jogging – dans la matrice, ce qui les rend incapables de faire preuve de la moindre initiative en dehors de leur programmation, qui les pousse, elle, à suivre un schéma prédéfini. Même dans leur apparence et attitude.

"Ca va Néo ? Bien ou bien ? Viens là, on va t’poucrave !"

En effet : tout d’abord, il faut savoir que bien que basées sur des modèles d’humains bipèdes, les streets bots sont le plus souvent immobiles, mais généralement dans une position qui prouve qu’ils ne sont même pas foutus de s’adapter à leur environnement. Par exemple, lorsque le street bot est sur un banc, il n’est pas assis sur le banc (pourtant fait pour) mais sur le dossier, tant cela lui donne une stature plus grande et lui permet non seulement de dominer le reste de sa meute mais aussi de voir venir ses victimes potentielles de plus loin. Vestimentairement parlant, il peut y avoir de tout, mais on notera tout de même que généralement, l’absence de goût est visible de loin (la plus belle combinaison étant bien évidemment le jogging-chaussettes remontées-casquette-dans-le-mauvais-sens-parce-que-c’est-programmé-comme-ça qui est un peu au street bot ce que le smoking est à James Bond), même si l’on peut aussi généralement rajouter une certaine capacité à cracher par terre en boucle puisque, puisque nous avons affaire à des robots, il s’agit bien là de leur système de refroidissement à eau.

Amis de l’eau et de l’immobilité bien que relativement bruyant, il est donc souvent facile de confondre le street bot avec un phoque, même si, à la différence de ce dernier, personne ne vient tabasser le premier à coup de pioche – c’est bien dommage – pour lui voler ce qu’il porte – et là on comprend bien pourquoi.

Il en va de même avec leur vocable, qui, comme il se doit, n’est en fait composé que de bribes de phrases que leur programme va chercher dans un vieux fichier Excel pour assembler et spammer la gueuse égarée trop près de leur repaire. C’est assez simple.

D’abord, il y a l’accroche : basée sur les techniques les plus efficaces en milieu hostile, elle est constituée de bruits divers qui, en temps normal, serviraient à appeler Kiki le chien incontinent pour lui dire qu’il va faire sa promenade. Par exemple :

  • Psssst !
  • Ho, ho !
  • *sifflement*
  • Hey, hey !

Cela fait, il convient au bot d’essayer de mieux cibler sa victime en utilisant des termes qui signifient qu’il compte bien s’adresser à une damoiselle et non au tchétchène de 120 kilos qui se promène derrière. Ainsi, il peut ajouter :

  • Mam’zelle !
  • Toi !
  • La pute !
  • Salope !

Alors oui, c’est assez grossier mais il faut croire qu’en réalité, il ne s’agit pas tant de machisme robotisé qu’une forme de Tourette qui laisserait supposer qu’il s’agit là d’un virus se transmettant par l’échange de casquettes. De manière générale, la jeune fille ne se retourne pas, surtout lors de l’utilisation des deux dernières appellations (sauf bien sûr si elles sont équipées d’un UZI)

De là, une petite phrase romantique pour travailler le terrain et les choses sérieuses vont pouvoir commencer :

  • Hé, t’es bonne !
  • Vazy gazelle comment t’es mignonne
  • Ton père, il a volé toutes les étoiles du… heu… Novotel ? Et il les a …heu… mises… dans… ton cul ? C’est ça ?
  • Comment tu m’as allumé !

A noter que la dernière phrase reste symptomatique, puisqu’à en croire les bots, ils sont à peu près tout le temps allumé par tout et tout le monde, ce qui laisse supposer qu’ils sont atteints d’une forme étrange de satyriasis ou de priapisme qui fait qu’ils sont excités en permanence ou presque. Par exemple, si une fille porte une jupe, ça les allume, si une autre sort devant eux à Monoprix, ça les allume, si quelqu’un éternue, ça les allume et si Dora demande où est Babouche, ça les allume (mais là, grave). Ce qui, quelque part, explique le jogging qui est la tenue la plus simple à retirer et changer une fois qu’elle a été souillée par accident ("Désolé les gars, déjà Babouche, mais quand elle a demandé à Chipeur d’arrêter de chiper, je tenais plus") avant d’apporter le tout, penaud, à maman pour la lessive.

Vazy on voit son nombril, comment elle allume trop !

Enfin, donc, le brigand ayant ainsi accroché sa victime peut donc lui proposer d’accomplir son but ultime : procéder à un acte plutôt sexuel avec tact et délicatesse

  • Bon, on baise ?
  • C’est bon, t’as vu comment tu t’habilles ? J’vais t’donner c’que tu veux !
  • Susmab’
  • T’as déjà vu Taxi ? Tu veux le voir ?

Dans le dernier cas, attention tout de même, on a vraiment affaire à un pervers particulièrement dangereux. Méfiance, donc, Mesdemoiselles.

Du coup, si vous voulez programmer votre propre street-bot-relou, vous n’avez donc qu’à combiner des bouts de phrases parmi les exemples précédents. Ce n’est pas bien compliqué et assez facile à faire : si des bots y arrivent, vous ne devriez pas avoir trop de problèmes. Ou alors, il va falloir commencer à vous poser de sérieuses questions. Attention quand même à ne pas trop vous moquer des bots devant eux, auquel cas ils pourraient devenir potentiellement agressif et se déplacer sur quelques mètres depuis leur point d’embuscade pour tenter quelque chose ; mais que l’on se rassure, ils y retourneront vite car en dehors de leur meute, ils sont très vite perdu : d’où le téléphone avec un truc qui fait "Kresshhh ouéoué" (ils parlent de "musique") qu’ils ont toujours à la main et qui leur permet de s’identifier auprès des leurs et de retrouver leur meute au son si jamais ils se sont trop éloignés et qu’ils ne veulent pas se retrouver isolés au risque de faire une connerie comme, par exemple, prendre une carte de bibliothèque (découvrir le fait que le monde n’est pas constitué uniquement que de 50 bribes de phrases à recombiner aléatoirement pourrait les tuer).

Alors, faut-il une loi sur le harcèlement de rue, quand, finalement, tout cela n’est jamais qu’une transposition du spam à la vie réelle ? Du coup, ne pourrait-on pas aussi la transposer à d’autres domaines autre que sexuel, pour des cas comme, par exemple, lorsque l’on est abordé 10 fois par jour par des gens qui vous suivent sur 50 mètres pour vous réclamer du pognon pour aider les enfants d’Asie et vous traitent de tous les noms si vous leur expliquez que si, si, les enfants vous adorez ça mais bien cuit avec des fayots ? Est-ce qu’à partir du moment où quelqu’un a quelque chose à vous vendre, on quitte le domaine du harcèlement pour entrer dans celui du commerce ? Dans le cas contraire, cela signifie t-il que si toutes les racailles disaient au lieu de "J’te paie un verre et puis, bon, tu vois ?" un sympathique "Tu m’achètes un verre et puis, bon, tu vois ?" de bon aloi, ils seraient considérés comme d’honnêtes commerciaux et non comme d’affreux pervers ? Le gouvernement va t-il enfin m’autoriser à transporter dans le métro ma canardière à chenapan pour enfin faire déguerpir ces accordéonistes sous acide traînant du côté du métro ?

Autant de questions qui, dans l’immédiat restent sans réponses à mon plus grand désarroi (et à celui de ma canardière), et me laissent supposer qu’il n’y a qu’une seule solution :

Lle t-shirt captcha

Une question imprimée sur votre vêtementà laquelle n’importe qui doit vous répondre avant de vous adresser la parole, du genre "Qui a écrit le deuxième sexe ?" ou "Quelle est la masse atomique de l’hydrogène ?" si vous êtes particulièrement snob et qui envoie du 220 à l’interlocuteur qui ne sait pas, ce qui vous rendrait inaccessible aux bots qui vous proposent par exemple de financer une pétition contre l’esclavagisme des enfants, ou même aux enfants eux-même qui, de toute manière, n’ont jamais rien d’intéressant à dire (c’est vrai, en avez-vous déjà entendu un seul dire "Je veux une taloche dans la gueule" ?  Alors même si tout ce qu’ils font veut plus ou moins dire ça, non, ils ne le disent jamais directement, et n’expriment donc rien d’intéressant, je suis formel), tout cela restera encore flou un bon moment. 

Alors, avant de trancher ces simples questions, et face au fait que les trottoirs sont devenus les plus grandes boîtes à spam du monde, je vous le demande : selon la loi de l’offre et de la demande, Mesdemoiselles, merci de retrouver l’unique d’entre vous sur 1000 qui accepte le genre de plans foireux des anti-Georges Abitbol de nos rues, et de la trainer devant les 999 autres pour qu’elles puissent la tabasser dans la joie et l’allégresse et faire baisser la demande de ce genre de plans.

C’est un problème à régler entre créatures sans âmes.

Pour ma part, je vais déjà me préparer ma cravate captcha pour le jour où enfin, on comprendra qu’à même maux, même remèdes : "Quel est le meilleur acteur du monde ?

Et si on me répond "Robert Pattinson", ce n’est plus un bot, c’est un blue screen of death.