Lecteur, lectrice.

Point d’inquiétude, l’article hebdomadaire arrive prochainement : il y sera probablement question de gens de petite taille, de dialogues tout pourris et de dévastation globale. Et non, ce ne sera pas un article sur la Corée du Nord, même si cela peut prêter à confusion, j’entends bien. Bref, que disais-je ? Ah, oui. Alors que vous devez d’ores et déjà être en train de jurer comme des charretiers face à ce honteux décalage de vos programmes, ce qui est très mal puisque votre maman ne vous a jamais appris à parler comme cela, chenapans, j’ai ici une petite annonce personnelle à faire passer. Comme l’an dernier à la même époque, il sera donc brièvement question de boulot (oui, un mercredi alors que c’est le jour des enfants) entre deux articles.

Ho l’autre. Comment il utilise son blog pour faire passer des messages persos, c’est vraiment dégueulasse.

Z’allez voir que si ça se trouve, il se sert de ce noble média pour recevoir des demandes en mariage. Honteux.

Mais donc, quel est le message en question, quand bien même il n’a aucun rapport avec ce blog ?

Il se trouve que mes vaillantes troupes ont déployé un truc qui s’appelle EnigmApp. Selon votre culture historique ou si papy était sous-marinier et a des quintes de toux quand on lui parle de sa jeunesse, vous ne verrez pas forcément la même chose dans ce nom, mais qu’importe.  Car ce bidule est donc une application iPhone et Android qui a le bon goût d’être gratuite et qui sert à différents trucs.

Truc numéro 1 : à l’heure où il y a environ 83 754 applications de tourisme, chacune pour un coin différent et évidemment pas compatibles entre elles, EnigmApp a un but (mais ce n’est pas le seul) : une application pour les rassembler toutes, et dans les ténèbres, les lier.

Sauron aime ça.

Ah bin hé, il faut avoir de l’ambition aussi.

En tout cas ça vous évite d’avoir 67 applications pour le même truc. Vous avez une application qui vous liste tous les sites où il y a des choses à faire, et vous choisissez uniquement ce qui vous intéresse. Et vous avez même un gros bouton "Parcours à proximité" comme ça quand vous arrivez quelque part, vous avez juste à appuyer dessus et voir ce que vous proposent les autochtones.

Truc numéro 2 : pour éviter d’avoir une application qui ne vous sert que 4 jours par an quand vous êtes en train de courir les champs (ça peut être plus souvent petit galopin, mais alors laissez-moi vous dire que ce n’est pas comme ça que l’on va redémarrer l’économie), on y trouve des trucs pour vous occuper dans le métro, les salles d’attentes ou pendant que vous faites caca.

Allez-y, faites semblant que c’est pas vous : vous croyez que personne ne se doute de ce que vous faites quand vous fourrez votre smartphone dans votre poche avant de disparaître aux waters ?

Donc, les trucs… et bien au lieu de vous proposer des visites (aux toilettes, c’est limité), il y a un gros bouton "Enigmes" qui permet de trouver des jeux plus ou moins idiots. Enfin que je dis "énigmes" et "idiots", on est quand même encore loin au-dessus de la séquence des énigmes dans Bilbo : parfois la nuit, je me réveille encore et je me fais chier rien qu’en y repensant. Brrr. Donc ? Ah oui : les moins idiots traitent d’enquêtes à suivre, les plus idiots traitent de comment survivre dans un film américain. Après, reste à savoir si c’est le film ou le jeu qui est idiot.

"Aaah nan mais haaan y a pas beaucoup de contenu là-dedans, dis !"

"Et puis t’es quand même un gros bâtard là vazy tu fais ta pub kesstudis ?"

Ah non mais ça on est complètement d’accord : c’est honteux. Moi les mecs comme ça qui profitent de leur tribune pour passer leurs messages persos, ça m’énerve vous n’imaginez même pas. Par contre on va arrêter tout de suite le tutoiement, sacripants. Parlons du contenu.

Truc numéro 3 : en fait, le contenu… vous le créez. Jeux, visites ou que sais-je, c’est comme un blog : c’est ce que vous en faites.  Non parce qu’à l’heure où l’on peut même échanger son logement avec un inconnu pour partir en voyage, ce serait bien le diable s’il n’y avait pas aussi des inconnus pour vous guider et vous proposer des circuits ou activités à faire autour de chez eux ou ailleurs.

Du tourisme participatif, comme dirait l’autre.

A vous la joie de perdre un bus entier d’asiatiques dans Paris en leur ayant proposé un jeu de piste si dur qu’on ne les retrouvera jamais.

Ce n’est donc pas très compliqué, vous vous connectez , et pif pouf, vous avez toute une interface et plein d’outils pour créer un peu de tout et tout modifier, jusqu’à l’apparence pour faire ce qui vous convient. Et un guide pour aller avec si jamais vous étiez perdus. Mais ça n’arrivera pas : il n’y a que des gens de qualité qui passent par ici. Vous pouvez donc créer ce que vous voulez, parcours ou jeu à faire dans le métro, le publier en privé (ça n’apparaîtra dans l’application que pour vous et les gens à qui vous filerez le code/flash-code), et éventuellement le soumettre à l’équipe qui après avoir vérifié que vous n’avez pas fait un jeu intitulé "Promène-toi avec Adolf", pourra le rendre public. A vous la gloire, donc.

Et pour les esprits chagrins : personne ne touche un radis dans l’affaire. Il n’y a de publicité ni sur le site, ni sur l’application (non parce que si vous faites un jeu d’ambiance et qu’en plein milieu il y a une pub pour des slips, merci bien). Donc oui, même toi l’étudiant ou le futur travailleur du monde de la culture ou du tourisme, tu peux briller en entretien en débarquant avec un truc sur smartphone présentant de manière concrète ce que tu sais faire en matière de médiation et faire pétiller les yeux de ton interlocuteur sans aligner un roupie (c’est beau).

La morgue, un truc que l’on m’attribue souvent, et pas seulement à cause de mon doctorat en nécromancie.

Bon, allez, un dernier point parce que ça commence à bien faire, ho. Il y a une ligne éditoriale sérieuse ici. Si je tenais le responsable de ce blog qui se permet de parler de trucs à lui, il entendrait parler du pays.

Truc numéro 4 : non parce qu’il faut bien payer la coke quand même (mais rassurez-vous, vous pouvez ranger votre carte bleue, on ne vous demande rien de ce type) : vous travaillez dans le monde merveilleux de la culture et/ou du tourisme ? Vous avez des contacts dans ce monde enchanté où on aime bien proposer des trucs pour guider, distraire et informer les gens ? Vous m’intéressez.  Puisque forcément, il y a une version professionnelle (pour les professionnels, mais oui, c’est étonnant) avec des trucs en plus dedans. Et puis comme ça, ça me fera une occasion de venir visiter d’autres contrées. N’hésitez donc pas à utiliser l’adresse de contact disponible en haut de ce site (celle qui sert aussi aux demandes aux mariages, c’est très polyvalent le internet).

L’argent qui n’aura pas servi à financer les achats massifs de coke sera entièrement reversé à mon projet d’un groupe de mercenaires internationaux les G.I Raymond, chargés de défoncer porte et margoulette de toute personne terminant un post Facebook par "qui osera partager ?". Autant dire que ça fait du monde, d’où le budget.

Ah, j’allais oublier :

Pour les intéressés, un employé sous-payé se charge du Twitter et du Facebook adapté. Enfin ce sera ça ou il sera viré. Vous pourrez donc suivre ses discrètes tentatives d’appeler à l’aide à cause de son patron tyrannique : c’est beau quand même, le XXIe siècle.

Il y a des choses en bêta encore, mais rassurez-vous : tout cela va évoluer (tant le site que l’appli). Si ça vous tente de jeter un oeil, n’hésitez pas à gueuler comme des putois dans le formulaire de contact de chez EnigmApp, ça sera transmis au contremaître chargé de fouetter les stagiaires.

Si vous n’avez rien eu à faire de tout cela, félicitations :  on va p’têtre pouvoir arrêter les conneries et revenir à de VRAIS sujets essentiels.

Comme Oblivion par exemple, dont le spoiler arrive bien vite si tout va bien.

Il y a quand même des priorités, ah mais.

"Ouaaaaaaaaaaaaiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiis !"

Le cri est long, très long ; il résonne, tourne entre les colonnes, semble ne jamais vouloir s’éteindre malgré le brouhaha constant. Plus qu’un cri, c’est en fait un chœur. Mais d’où vient-il donc ?

Ce 7 novembre, je me posais la question en rangeant dans mon veston mon justificatif d’accès au Musée du Louvre. Cherchant du regard l’évènement fabuleux qui pouvait provoquer un tel émoi à quelques mètres de l’entrée du célèbre musée, je ne percevais hélas rien de probant.

"Ouaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiis !"

Le cri retentit à nouveau, suivi d’applaudissements cette fois. Je m’avançais au sein du Carrousel afin de déterminer l’origine de ces bruyantes exclamations. Tant de joie et d’applaudissements, qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Un spectacle particulièrement convaincant ? Une touriste anglaise décidant d’exhiber ses atouts au tout venant ? Une nouvelle d’importance mondiale qui faisait trembler de joie une horde d’auditeurs accrochés à un transistor ou un poste de télévision? J’aperçus rapidement un cordon d’agents de sécurité protégeant des badauds une file d’attente. Attendez, une file d’attente nécessitant une protection ? Voilà qui était de plus en plus étrange. Je m’approchais donc et balayais d’un œil inquisiteur le groupe qui nécessitait tant d’égards.

Tiens ? Quelqu'un vient d'annoncer la sortie de l'Iprout (j'ai eu honte en l'écrivant celle-là)

Une troupe de personnes de tous âges – mais pas de tous sexes, je dirais environ 97% de mâles – patientait à la queue-leu-leu, un sourire radieux figé sur les lèvres ; ils portaient des tenues plus ou moins bigarées le plus souvent composées de t-shirt aux slogans supposément contestataires ou aux références vidéoludiques cabalistiques et semblaient extatiques à un point rarement atteint. Les sac à dos surmonté de sacs de couchage roulés laissaient même supposer que certains patientaient céans depuis quelques temps déjà. Dans tous les cas, ils rentraient dans une espace vitré et à chaque fois que l’un d’entre eux en ressortait, c’était sous les acclamations de ses comparses. Quel étrange paradoxe ; une semaine après la mort de Claude Levi-Strauss, ce phénomène fascinant pour qui a quelque goût pour l’ethnologie se déroulait là, en plein cœur de Paris.

A l’un de ces personnages d’un enthousiasme débordant qui ressortait de la zone où tous souhaitaient se rendre, je me permis de poser la question : foutredieu, mais qu’était-ce donc que ce bordel ? L’homme détourna le regard et me toisa comme si j’ignorais le siècle dans lequel nous vivions : "Bin c’est l’ouverture de la première boutique Apple de France, c’est historique !"

Ho peuchère (notez bien que je n’ai pas dit "peu cher", on parle d’Apple, faut pas déconner).

Je déteste, non, attendez, je crois que je hais ce genre de choses. Je ne parle pas d’Apple, hein, juste des gens qui en arrivent là. A 50 mètres du plus grand musée du monde, des chapiteaux du palais de Darius et des restes de Ramsès II, vous trouvez encore des êtres supposément Homo Sapiens pour vous annoncer que l’ouverture d’un magasin est un évènement historique. Magasin, qui, pour rappel, se contentait de proposer par ailleurs des produits d’ores et déjà en vente dans le commerce, et n’apportait concrètement rien de nouveau (ouvrez un magasin qui propose un gaz qui paralyse tout ce qui porte un jogging fluo  et je comprendrais que des foules s’y pressent et congratulent celles et ceux qui vont y faire leurs emplettes). Mais non : il y a des gens pour patienter des heures, des jours pour entrer dans un lieu qui tout de même, étant un magasin, n’a qu’un seul objectif : leur faire les poches.

Même les moutons que l’on emmène se faire tondre ont la courtoisie 1) de ne pas passer pour des clochards beurrés en dormant des jours dans leur sac de couchage miteux devant le lieu de leur supplice, 2) de ne pas applaudir leurs congénères lorsqu’ils repartent grelotant et démunis alors que Monsieur le tondeur ricane en brassant la laine ainsi accumulée aux dépends des benêts animaux.

Ce vendeur vient de donner le prix de l'Ipad à un sympathique mouton qui n'a pas supporté qu'on le prenne pour une buse

Le destin est ainsi fabuleusement fait qu’il est cousu d’ironie : le 7 novembre 1917, Lénine et ses joyeux amis se lançaient à l’assaut du Palais d’Hiver et achevaient ce qui resterait dans l’Histoire comme la Révolution d’Octobre (oui, en novembre, je sais, mais c’est comme ça, renseignez-vous un peu), début de la grande lutte de nos amis bolchéviks contre le Grand Capital. Et 92 ans jour pour jour plus tard, les gens font la queue pour que Monsieur le vendeur aie la gentillesse de prendre leur argent, parce que bon sang, c’est trop génial d’avoir une marque préférée et d’acheter tous les produits de celle-ci. Je connais une momie qui doit proférer quantité de malédictions, du côté de la Place Rouge.

Dernièrement, ce fut encore – car c’est souvent cette firme qui crée l’évènement – Apple qui lança une nouveauté qui allait transformer quelques milliers d’individus en zombies à carte bleue au regard torve et à l’haleine putride : l’Ipad. A nouveau, combien de reportages (qui font partie de la campagne publicitaire et que les journaux télévisés relaient à foison) pour annoncer que voilà, des hordes de créatures malodorantes au rasage approximatif commençaient à se réunir devant les plus grands magasins des Etats-Unis pour aller y quérir leur nouvel outil indispensable à leur survie : un ordinateur portable, mais sans clavier et avec du tactile dedans doté de moult options en moins,  permettant cependant de faire des choses extraordinaires, comme par exemple, surfer sur le net ou lire des livres. Des trucs révolutionnaires quoi.

Résumons : des gens sont prêts à dormir dans le froid pour être parmi les premiers à obtenir la dernière nouveauté. L’intérêt est bien évidemment limité puisque tout d’abord, ce n’est pas parce qu’on est le premier à l’acheter qu’on est le premier à en profiter, et qu’ensuite être le premier à raquer a rarement d’intérêt de manière générale. Si nous prenions ces même mâles et que nous les confrontions à une autre offre comme, par exemple, dormir dans le froid pour déclarer leur flamme à une splendide créature, non seulement je ne suis pas sûr qu’ils le fassent, mais quand bien même, on les prendrait pour des psychopathes monomaniaques juste bons à finir avec un joli chemisier à manches longues dans une cellule capitonnée. Mais là, ils vont chercher mieux que l’âme sœur : ils vont patiemment attendre de pouvoir donner des centaines de dollars ou d’euros pour avoir un objet qui peut faire un bruit de sabre laser quand on l’agite ou même servir de niveau à bulle, ce qui n’est pas rien. A noter que si vous leur proposez de choisir entre l’âme sœur précédemment évoquée et un Ipad 3G, ils vous répondront que leur choix est vite fait : un seul des deux a des ports USB. Probablement le seul orifice que nombre d’entre eux connaitront, mais je m’égare sur de grivois sentiers et il serait malvenu de s’y attarder.

François regrette finalement d'avoir préféré l'acquisition d'une femelle à son Iphone, celle-ci étant un piètre GPS

Alors oui, oui, je crie ma haine de ces êtres qui, sans nul doute, seront les premiers à aller se moquer des fans de Johnny qui font la queue pour être les premiers à avoir leurs places ou des ménagères rougeaudes qui se collent à la porte des magasins en attendant l’ouverture des jours de solde. Et pourtant, même si je ne suis pas amoureux de ces deux dernières catégories, je dois bien leur reconnaître plus de légitimité que les êtres que nous évoquons ici : ils agissent eux face à des produits en quantité limitée, qui ne reviendront pas en vitrine la semaine suivante en cas de rupture de stock (souvent savamment orchestrée).

Je comprends mieux pourquoi ce triste jour de novembre, la file d’attente était préservée du monde extérieur par des agents de sécurité : si ce n’était pas le cas, nos bonnes pommes se seraient déjà fait lapider par les plus raisonnables des passants.

Et n’oubliez pas : si vous êtes aussi taquin que moi et qu’un de vos amis a commandé son Ipad aux Etats-Unis parce qu’il "ne pouvait pas attendre" (ce qui laisse rêveur quant à sa maturité intellectuelle), n’hésitez pas à faire signe aux douanes. Ou au Mossad. A vous de voir.

Et n’oubliez pas de filmer sa réaction lors de la saisie de l’appareil sur votre Iphone.

Notre guide semble hésiter l’espace d’un instant : il a un doute. Il a dû réviser toute la nuit son texte si j’en crois les cernes qui ornent son visage, et pourtant, il a un trou. Il n’est plus sûr de la date exacte à laquelle l’architecte dont il est en train de nous parler a réalisé sa troisième halle de style dans une quelconque ville où aucun d’entre nous n’a jamais mis les pieds. Il bafouille, rougit, hésite… il est bien jeune et ne semble pas vouloir décevoir son auditoire d’officiels en goguette. Aucun d’entre eux ne se soucie de cette date ; il pourrait improviser, faire sans, mais non : il compte bien continuer de réciter naïvement sa leçon comme un écolier fier de connaître sa poésie par cœur. Probablement un de ces bons élèves qui a traversé tout sa scolarité sans une once de sens pratique, mais capable de bachoter comme personne. Quant à l’aisance orale…

"Heu… c’est en… aaaah… heu…"

Il agite les bras et plie les jambes nerveusement d’une manière qui informe l’ensemble de l’auditoire et des passants que son côté efféminé et ultra-maniéré s’amplifie lorsque la panique vient à poindre. L’officiel en tête de la délégation, celui pour qui on a organisé cette petite visite regarde sa montre et toussote. Mais notre guide ne l’entend plus : il est perdu dans les archives de sa mémoire à chercher un dossier mal classé. Le responsable officiel local, tentant de se dépêtrer des sables mouvants dans lequel son guide s’efforce de s’agiter pour enfoncer le groupe un peu plus chaque seconde décide d’embrayer.

"Passons par le parc !" dit-il en indiquant un vaste jardin avoisinant, sur lequel nous venons d’être abreuvé de détails historiques et architecturaux. "C’est un lieu agréable en cette saison : les jeunes viennent s’y détendre et profiter de leur pause repas." Il pose une main sur l’épaule de l’officiel en chef pour l’inviter à le suivre en direction de cet espace de verdure. Notre groupe dépasse le guide, qui semble s’enfoncer un peu plus chaque seconde dans ce qui ressemble à une crise d’autisme entrecoupée de "Ha, mais je le sais !" et de hoquets nerveux. Je presse le pas de peur qu’il ne finisse par sombrer totalement dans la folie et ne tente de poignarder les passants à coup de bic mâchonné.

C'est vrai ça : que deviennent nos fayots une fois sortis de l'école ?

La petite délégation s’engage dans le parc, et c’est notre hôte local qui prend la relève du guide en nous parlant des nombreux travaux que sa commune a engagé pour en arriver à un tel paradis de verdure. Sur les pelouses, à l’ombre d’arbres d’origines variées, de petits groupes de jeunes sont allongés ici ou là et savourent un repas, discutent ou jouent aux cartes. Assis sur le dossier d’un banc, l’un d’entre eux joue un petit air de guitare qui semble enchanter une jeune fille à ses côtés ; ce soir, après le cours de chimie, l’apprenti-musicien lui proposera de l’aider à faire ses devoirs et pourquoi pas de lui montrer comment jouer un morceau ou deux sur sa guitare. Il posera ses mains sur les siennes alors qu’elles tenteront quelques maladroits accords sur le manche en acajou, et lors de ce contact physique supposément pédagogique, leurs regards se croiseront, intenses : là, il lui mettra la guitare sur la gueule et profitera de son inconscience pour se la taper. Ha, les amours adolescentes…

Laissant mon regard s’attarder sur quelques groupes ici ou là, je remarque soudain qu’en réalité, ce parc abrite derrière ses allures douces et romantiques toute une série de guérillas extrémistes en manque de sang, tel que celui qui bat dans les veines du cortège cravaté que mes camarades costumés et moi-même formons : c’est une véritable embuscade. Sur la besace d’un jeune homme, une étoile rouge est brodée : ce dangereux communiste portant le sceau de l’armée rouge est probablement un terrible révolutionnaire pour lequel nous serions des cibles idéales ! Là, c’est une croix gammée qui est taggée sur le bord d’un banc, signal de l’entrée dans un territoire tenu par un groupe néo-nazi qui se fera sûrement un plaisir d’ouvrir le feu sur le communiste précité, nous prenant ainsi dans un tragique et terrible feu croisé ! Là-bas, des vampires se cachent du soleil à l’ombre d’un immense chêne et semblent guetter leurs prochaines proies ; leurs regards semblent indiquer que nous serons de ceux-là… Et ce n’est pas fini, car un personnage en pantalon large traverse le chemin aménagé juste derrière nous, arborant fièrement un écusson anarchiste à l’épaule ; diable ! Et dans cette direction, un cheguevariste… ho un sataniste qui nous fixe et… et elle, brandissant son poing en… ha ! Ho !

Tout devient confus, ma tête me tourne tant chaque nouveau regard semble indiquer un nouveau danger, et pourtant… pourtant, aucun de ces sigles ne veut dire quoi que ce soit. Ils sont tous morts il y a bien longtemps, victimes du temps qui passe et des récupérations diverses.

Une étoile rouge sur le sac ? le jeune homme qui l’affiche fièrement et son voisin portant lui un t-shirt du Che n’ont rien de dangereux communistes révolutionnaires, non. Ce sont deux trous du cul en train de jouer en réseau sur leurs Ipods offerts par papa et maman. Tout comme leurs scooters, siglés d’autres signes tout aussi révolutionnaires, parce que la rébellion il faut la porter sur les vêtements pour faire cool ; la faire dans les actes, c’est un coup à être privé d’argent de poche durant une semaine, alors non… le risque est trop grand. Être un rebelle, ça se mesure à la quantité d’écussons à caractères revendicatifs que tu portes et à la largeur de ton pantalon : plus c’est large, plus tu niques la société, plus c’est slim, plus tu as de chances d’avoir ta carte chez les jeunes UMP. Dans l’immédiat, les seules propriétés privées que ces petits trotskystes iront mettre en commun, ce seront leurs bouteilles de biactol et leurs revues porno. Et une fois cela fait, ils iront demander à maman de broder un sceau de l’armée rouge sur leurs nouveaux jeans pré-troués. Et dire que Lénine portait des costards, pfff, le vieux conservateur rétrograde.

Un révolutionnaire sans baggy ? Le nul.

La croix gammée sur le banc ? Ce n’est même pas un nazi qui l’a faite. D’ailleurs, elle est à l’envers. Ha, combien de spécialistes de la question lors des profanations pour chercher à comprendre pourquoi la croix a été faite à l’envers ? "C’est probablement un symbole de renouveau par rapport à l’ancienne doctrine… un groupe plus dangereux et plus actif…" ; "Non, il s’agirait plutôt d’une volonté de doubler la nuisance du symbole, en le rendant plus étrange encore et plus symbolique d’un refus total de l’ordre établi…" et autres théories pour découvrir qu’en fait, c’est Théo, 11 ans, qui l’a faite avec son copain Hugo parce qu’ils avaient piqué le blanc de Léa en cours de français et qu’ils comptaient bien le vider ; Théo a eu l’idée de faire le sigle qui fait trop trop peur aux gens, la croix machin, là., sur un banc du parc.. zut… dans quel sens elle se fait… Car non, l’idée que cela puisse juste être fait par des cons (petits ou grands) échappe mystérieusement à tous les analystes. Il est vrai qu’on imagine tout à fait les tactiques de propagande de cellules secrètes nazies : "Bon les gars, on va faire notre sigle, mais à l’envers, histoire d’être bien sûr que personne ne pige rien à qui revendique quoi. Et demain, on fera une croix toute simple. Et la semaine prochaine, on remplacera la croix gammée par une tarte aux fraises, ha ha, on est trop diaboliques." ; tremble, monde libre.

Des vampires ? Certes ils sont blancs, vêtus de tenues mystérieuses et pleines de cuir et de couleurs sombres et semblent quelque peu associaux, mais ils ne boivent pas trop de sang. Ni de vin. Ni d’alcool. Mais par contre, ils ne crachent pas sur le Banga (les booms d’adolescents gothiques, ça doit être quelque chose : planter ses fausses canines dans un berlingot de jus de fruit, ça doit faire son petit effet). Ils ont vu Twilight et ont grave kiffé les poésies des skyblogs ou d’autres gens, comme eux, se sont détournés de la société ("Hahaha, ils m’ont rejeté et ne m’invitent pas aux booms car je ne suis pas cool ; je suis différent, je suis… une créature de la nuit… Ils me craindront ! Maintenant, je vais me draper dans ma cape et me mettre au lit, il est déjà 21h.") et ont découvert la voie obscure, celle qui côtoie chaque jour la mort et explique la solitude. Sur l’agenda de l’une d’entre elles, on aperçoit même un pentacle argenté : pour certains, il ne suffit plus de se trouver un petit côté "dark" (sombre, c’est pour les ringards), on peut pourquoi pas se la jouer sataniste (ça fait trop peur !) en portant quantité de crucifix à l’envers (décidément, les croix à l’envers…) ou en claquant son pentacle sur son agenda. Nan parce que c’est vrai, c’est bien pratique un pentacle sur un agenda. Mise en situation :

"Ho non ! 7 au contrôle de maths !
- T’aurais dû réviser au lieu d’écrire ton poème "La mort aime le tang" sur ton skyblog, Adèle-Guenièvre.
- Tais-toi Matthéo ! J’ai tout prévu ; je me saisis de mon agenda et… ô Lucifer, j’en appelle à tes pouvoirs obscurs, viens à mon aide ! Regarde comme je sacrifie avec mes ciseaux à bouts ronds cette règle souple Hello Kitty ! Entends mon appel, seigneur des ténèbres, et apparais en mon pentacle (mais pas trop fort, si le prof me voit encore faire des invocations en cours il va me coller) car j’ai besoin de la moyenne en maths ce trimestre ou papa va me confisquer ma collection de bottines avec lamelles de métal ! Je te propose en échange mon ââââme…"
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On sous-estime trop souvent l’intérêt d’avoir un pentacle portatif. D’où l’agenda. En tout cas, s’ils partagent bien un point avec les créatures de la nuit, c’est leur refus total du soleil : non pas lié à leur bronzage, mais à leur tenue, qui les fait littéralement crever de chaud pour peu qu’ils exposent une once de leurs corps à l’astre céleste.

Journée de la femme : après l'interdiction de la burqa, bientôt celle des gothiques

L’anarchiste ? Une jeune punkette (elle a un bracelet en cuir et une mèche de cheveux colorée de couleur extrêmement vive) discute avec lui en brandissant de temps à autres en l’air son poing, dont ne dépasse de ce dernier que l’index et l’auriculaire dans un geste connu qui fait sourire les supposés vampires voisins : "Rock n’Roll !" dit elle, puisqu’elle sait là que c’est ce que ce signe signifie. Du moins, selon elle : elle l’a vu dans des concerts de Tokio Hotel. Son collègue au célèbre A débordant légèrement d’un cercle brodé à même le t-shirt Calvin Klein reprend le cri avant d’embrayer sur son dernier acte de refus total de la société qui ferait pâlir Bakounine tant il est osé : il a téléchargé un album entier sur internet et a mis tout ça sur son baladeur ! Et nique la loi ! La société vous vole, à bas la société ! Il présente alors sur son Ipod l’ensemble de ses dernières prises de guerre à la jeune fille qui se met alors à glousser en frétillant. C’est son combat à son échelle pour faire s’effondrer les bases du système oppresseur capitaliste : non, il n’a pas fait ça pour avoir de la musique de merde gratos, c’est évidemment un geste de rébellion à caractère revendicatif fort. Ce soir, ensemble, ils feinteront la société en sortant ensemble sans dire à leurs parents s’ils rentreront à 21h30 ou 21h45, pour vivre leur idylle méprisée des bourgeois, puisqu’il y a au moins 7 mois de différence entre eux deux. Personne ne peut comprendre leur amour. Ils sont des rebelles, des fous, qui vivent sans lois se nourrissant désir platonique, d’air pur et de SMS chanmé grave . Ou en tout cas, ce sera le cas jusqu’à leurs 18 ans, merde, vas y, fuck quoi. No future.

Je m’écartais temporairement du groupe pour m’approcher du jeune anarchiste supposé, tout occupé qu’il semblait à allumer son briquet pour le porter à sa bouche. Énervé qu’il était par la résistance que lui opposait l’objet en plastique, il n’entendit pas le bruit produit par mes semelles dans la petite allée qui menait à l’endroit où lui et son amie avaient décidé de s’isoler. C’est donc arrivé à son niveau que je me permis de saisir par surprise du joint qu’il tentait de s’allumer en ajoutant au geste un petit mot gentil comprenant les mots "interdit", "amende", "condamnation" et "viol dans les douches de Fleury-Mérogis". Surpris, trop jeune et pas assez anarchiste, il décida donc de détaler avec son amie en poussant quelques jurons sur ces voleurs de pétards qui ne respectent donc plus rien.

Je m’en retournais vers notre guide qui n’avait pas bougé de sa position et s’agitait désormais dans une succession de petits cris incompréhensibles : je lui mis donc à la bouche l’objet nouvellement confisqué dont je disposais, avant de l’allumer à l’aide d’une longue allumette à cigares.

"Tiens, ça te fera du bien mon garçon."

Il me jeta un regard étonné tout en s’étouffant à moitié avec ce haschisch de mauvaise qualité. J’en profitais donc pour m’éloigner promptement avant qu’il n’aie pu piper mot, et alors que je regagnais le groupe d’officiels au travers des allées du parc, je saisis l’occasion de croiser deux agents de la maréchaussée en VTT pour leur signaler un étrange personnage fumeur de marijuana à l’entrée de ce parc empli d’adolescents influençables. Fier de ce geste citoyen, je réajustai ma cravate Hugo Boss.

Tant qu’à porter des sigles revendicatifs, autant s’habiller chez le tailleur des nazis ; c’est tout de même plus classe.

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