Communiquer avec les femmes n’est pas chose aisée.

Nombre de jeunes mâles ont tendance à approuver cette phrase, sachant qu’ils ne parviennent pas eux-mêmes à engager la conversation avec la splendide créature installée à quelques tables d’eux et qui leur jette un regard de braise, principalement parce qu’ils ne sont pas sûrs de lire dans les yeux de la demoiselle l’expression d’un puissant désir ou plus simplement un rire contenu à la vue de boutons d’acné purulents disposés au coeur d’un duvet crasseux. Il faut dire que la femme est un être profondément mystérieux, dont le système de communication semble complètement différent du nôtre, sa voix s’élevant parfois, à l’évocation de Robert Pattinson, dans des fréquences ne pouvant être entendues que par les chiens, les hamsters et les fans de Skrillex. Et je ne parle même pas des fois où elle répond "Non." quand on lui demande si elle fait la gueule, alors que son visage est tordu depuis 10 minutes dans une grimace dont chaque trait semble être issu du cadastre des fosses rougeoyantes de l’enfer. Bref : communiquer avec les femmes n’est définitivement pas simple.

Pourtant, l’Union Européenne, toujours en quête de nouvelles aventures, a décidé de lancer une grande campagne de communication à destination de ces êtres afin de leur rappeler que les carrières scientifiques n’étaient pas l’apanage des gens qui font pipi debout. Son nom ?

Science, it’s a girl thing !

Et comme les choses sont bien faites, il y a même une vidéo visant à résumer la chose, mais comme je suis grand prince, je vous propose d’en découvrir ce que je suppose être la genèse.

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Bruxelles, un lundi matin, 10:43

"Régis, Michel, les gars, on vient d’avoir la réponse : on a décroché le marché de l’Union Européenne pour la campagne visant à attirer plus de filles vers les carrières scientifiques. On a mis les stagiaires sur les cartes de visite de la COGIP, alors ce matin, les gars, on brainstorme. Je veux des idées, du punch, du lourd. Alors je vous écoute les champions.
- Bin, j’y connais pas grand chose en filles moi.
- Ah ?
- C’est-à-dire que je collectionne les figurines de mangas. 
- Hmm, je vois, vous avez des gris-gris repoussoirs chez vous. Bon, c’est pas grave, Michel, vous ?
- Bin heu… c’t’à dire… 
- Michel, j’ai vu des photos, vous aviez une queue de cheval dans les années 90. Alors vous êtes ce qu’on a de plus proche, remuez-vous. 
- Je… et bien les filles ça… ça porte des jupes ?
- Hmmmouiiiii, c’est pas mal, mais vous n’auriez pas plus… vous voyez ? Concret ?
- Je crois que ça met du rouge à lèvres et que ça se peint les ongles en rose. Et puis c’est petit alors ça porte parfois des talons.
- Okay, c’est bien, c’est bien, mais maintenant il faut qu’on mette un rapport avec la science, c’est le thème de la campagne.
- Moi je sais, on pourrait mettre des filles en tenue d’écolières nippones qui se frottent à d’énormes tubes à essai ! 
- En fait Régis, fermez votre gueule. Continuez Michel.
- Bin c’est-à-dire que la science c’est un truc de mec.
- D’où cette campagne Michel, mais oui vous avez pas mal cerné le sujet.
- Bon bin alors on a qu’à mettre des filles, et puis pour dire qu’il y a de la science, on met un scientifique. Mais un mec, sinon ce ne sera pas crédible.
- Je crois que l’on tient quelque chose. Les gars, on descend au studio, on commence la production direct."

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Vous pensez que je fabule ? Moi-même je n’en suis pas certain, mais jugez par vous même, le résultat est ici, et comme je sais que moult lecteurs surfent sur ce site sur leurs heures de bureau au lieu de relancer l’économie mondiale, spoilons un peu ce que ça donne.

Je suis d’accord avec vous, on voit bien que cette image est complètement photoshopée : on sait tous que seul un homme peut prendre la pose sans glousser

Fond bleu pastel, trois donzelles s’avancent sur fond de musique électronique en direction de la caméra ; toutes trois battent le rythme au son de leurs talons hauts, faisant onduler leur croupe d’une manière bien étrange sous leur mini-jupe, façon "Il y a de la houle, mais juste dans mes fesses, c’est très curieux" (mais que l’on se rassure, ces damoiselles ont le pied marin)

Soudain, Francis le scientifique (il a une blouse et des lunettes), qui était occupé à rechercher un truc utile à l’humanité comme par exemple une arme bactériologique contre les utilisateurs de mini-motos, lève les yeux de son microscope au son des talons s’approchant. On sent bien que ça le travaille, Francis, tout ce bordel dans son laboratoire pendant qu’il bosse. Et puis où est passé le labo, d’ailleurs, bordel, qu’est-ce que c’est que ces couleurs pastel ? Et cette musique de merde ? Non mais ho, il y a des gens qui travaillent nom d’un petit bonhomme ! Francis, bougon, chausse donc ses lunettes pour mieux observer ce qu’il se passe.

Nos trois donzelles s’arrêtent devant lui donc dans une pose digne des drôles de dames, alors que la lumière d’un projecteur révèle leur apparence, visiblement le fruit de l’union perverse de Jean-Louis David et d’une pigiste de chez Closer.

Francis prend donc son air sérieux du genre "Mais, qu’est-ce que c’est que ces connasses ?"

Et là, c’est parti.

Talon qui couine, riff de guitare, décors kitsch à base de pois roses et jeune fille qui se déhanche alors que du vernis à ongle apparaît en gros plan avant de laisser la place à du rouge à lèvres… le bathyscaphe de la caricature  s’enfonce dans les profondeurs du girly

Des ongles soigneusement tartinés tapotent une table, des microscopes étudient des produits tout roses ou tout rouges, voire carrément choupis

Des instruments scientifiques apparaissent brièvement avant de laisser place à une jeune fille qui glousse face à la caméra parce que la science, c’est trop le lol (coucou Petit Robert)

Une donzelle main sur la hanche et gilet vintage sur le dos écrit sur un tableau transparent des formules diverses au milieu d’un studio photo façon modèle de mode en pleine séance

Une fille fait un regard sensuel à la caméra (la science, c’est très excitant), une autre danse, un pinceau à poudre envoie des milliers de particules de maquillage en l’air

Les filles continuent de sauter dans tous les sens, laissant supposer qu’elles sont complètement défoncées, alors qu’apparaissent par flash des produits chimiques multicolores, d’où une certaine envie de rapprocher cause et effet et d’appeler immédiatement les stups

Les mêmes reviennent, cette fois hilares après avoir trouvé un chapeau et des grosses lunettes de soleil (ne me demandez pas le rapport ou même ce que ça foutait là) en montrant la caméra du doigt, souriantes (on sent bien que Francis, lui, s’est cassé depuis longtemps, sentant venir l’arrivée imminente de poneys)

Les produits chimiques continuent de défiler, toujours de couleur flashy, alors que les donzelles précédemment évoquées réapparaissent dans des activités sensiblement proche de ce que l’on évoquait, à savoir une sorte de crise quelque part entre l’hystérie et les convulsions épileptiques

Une maquette de molécule passe, et visiblement, ça étonne très fort une jeune fille sur fond rose dont la coiffure n’est pas sans rappeler un Paris-Brest

Ça glousse, glousse, ça envoie des bisous dans le vent, on voit des pinceaux à maquillage en gros plan, et à un moment, on voit passer l’hydrogène, ne me demandez toujours pas pourquoi, probablement qu’il était invité à la soirée pyjama du coin (l’hydrogène adore les soirées pyjamas, même si tout le monde sait qu’il pleure devant "Raison & sentiments" en mangeant de la glace)

Les filles dansent, se frottent l’une à l’autre, affichent un rose à lèvre capable de rendre aveugle tout être ayant une vague notion d’esthétique dans un rayon de deux bons kilomètres, puis agitent d’énormes lunettes mouches

Finalement, toujours sur fond rose et alors qu’elles gloussent les mains sur les hanches comme des Miss France devant Jean-Pierre Foucault, elles enfilent des lunettes de protection de laboratoire marquées "Science, it’s a girl thing" avec du rouge à lèvre figurant le premier I et…

C’est tout.

Si vous le voulez bien, résumons ensemble ce que cette vidéo nous a appris :

- Il ne faut pas amener de nanas dans des laboratoires, sinon ça glousse dans tous les sens, ça danse en agitant des conneries et ça emmerde tout le monde avec ses talons

- Le seul être que nous avons vu s’intéresser sérieusement aux sciences est un homme

- "Science, it’s a girl thing", mais finalement, les nanas semblent intéressées par à peu près tout sauf la science

A ce stade, je ne sais pas vous, mais j’ai tout de même l’impression qu’il y a un génie dans la salle, qui n’a pas hésité à courageusement mettre un peu plus de 100 000€ (c’est le coût du clip) sur la table pour hurler au monde que les femmes, c’était quand même avant tout des poufs en puissance ; j’imagine que dans la première version, l’intégralité du clip se passait dans un poulailler mais qu’au final, l’un des auteurs derrière cette perle s’est dit "Non, merde, c’est quand même insultant pour les poules, faut qu’on arrête de déconner. Vas-y, on le refait avec des nanas.". Je n’ose d’ailleurs pas non plus imaginer comment les mêmes auraient fait pour intéresser les filles aux métiers de l’armée : donzelle qui rigole en se peignant le visage façon camouflage, louloute qui débarque en talons hauts avec son famas avant de se mettre à glousser en polissant son casque, ou même, pourquoi pas, un passage formidable où l’on expliquerait aux femmes qu’elles peuvent devenir pilotes de char, ce qui rendra tous leurs créneaux infiniment plus faciles (un vieux fantasme du sexe faible).

Poule venant juste de visionner le clip

Les choses auraient pu s’en arrêter là, mais les mêmes se sont dit que, tiens, dis-donc, et si en plus, on lançait un petit camion sur les routes d’Europe pour aller de ville en ville présenter la campagne aux jeunes filles désoeuvrées (à savoir toutes celles qui ne font pas la vaisselle, donc, comme j’imagine que doit le préciser le cahier des charges de la mission), et tenter de leur proposer une carrière dans le milieu scientifique ? D’accord, mais qu’y aura t-il à bord ? Des récits de jeunes filles ayant réussi dans les sciences ? Une biographie de Marie Curie avec son petit atelier "Toi aussi mets toi du radium dans le museau" ? Non, mieux, car comme nous le dit le site :

Les jeunes filles y seront par exemple invitées à réaliser elles-mêmes un baume à lèvres, ou visiter un “ bar à oxygène ” dans lequel elles devront identifier différents arômes tels que la menthe, le chocolat ou la fraise

Parce que oui, hein, ça reste des êtres sans âme, vous n’imaginez tout de même pas que l’on va leur parler de faire décoller des fusées, sauver des gens ou de protéger l’environnement : non, on va en rester aux parfums, rouges à lèvres et autres accessoires plus ou moins liés à la mode parce que sinon, elles ne comprendraient pas. Elles resteraient là, la bouche ouverte et les yeux ternes, ce qui est très mal puisque c’est un coup à se retrouver à l’affiche de Blanche-Neige. Des gens, plein de mauvaise foi, ont cependant sous-entendu que la femme serait un être plus intelligent qu’une sorte de Paris Hilton complètement défoncée (si vous ne saviez pas ce qu’est un pléonasme, vous venez d’en lire un), et que donc, le clip serait un peu insultant. Le site n’est donc pas resté silencieux sur le sujet et, plutôt que de faire remarquer que le deuxième sexe devrait déjà être bien content qu’on le laisse rechercher le boson de Higgs ("Ho non, je veux pas, j’ai lu dans Public que ça faisait gagner de la masse et j’ai déjà un assez gros cul", aurait répondu une scientifique comme celles du clip) alors qu’il n’est déjà pas foutu de retrouver sa position sur une carte, a donc répondu aux viles critiques :

Le principe du clip est de combiner des images liées aux sciences (électronique, mathématique, chimie, physique) avec des images proches des cosmétiques et de la mode pour montrer aux jeunes filles comment la science est déjà présente dans leur vie

Oui parce qu’on l’imagine bien : si l’on avait évoqué, je ne sais pas moi, le fait que la médecine faisait partie de leur vie, elles n’auraient sûrement pas compris le rapport, et auraient commencé à suer à grosses gouttes, faisant ainsi méchamment couler leur maquillage. Il faut dire que, comme chacun sait, seul le chromosome Y permet de voir le monde réel et la science au quotidien : voitures, ordinateurs, avions, santé… à partir du moment où on ne l’a pas, on est persuadé de circuler à poney, de tapoter sur des trèfles magiques, de voler en licorne et d’être guérie par des lapins gentils qui font nif-nif avec la truffe là où ça fait bobo. D’où le clip. Enfin, en tout cas, c’est l’explication la plus crédible, je crois. D’ailleurs, ce n’est pas fini ! Car le site, toujours dans son petit texte de justification sur cette vidéo, n’hésite pas à savamment expliquer pourquoi, accessoirement, la campagne est bourrée de rose, et la réponse est limpide :

Parce que le rouge était considéré comme trop adulte

Une démarche bien légitime, puisque l’on imagine bien ce qu’il se serait passé si, à tout hasard, on avait tenté une campagne tournée entre autres vers de jeunes filles de 18 ans autrement qu’en partant sur le principe que ce n’était pas des adultes. Vous imaginez ? C’eut été les responsabiliser ou les prendre au sérieux : et honnêtement, à 18 ans, comment peut-on prendre au sérieux une femme, qui plus est avec le droit de vote ? Non, il fallait bien faire attention à leur rappeler leur place parce que sinon, ça va être le chaos, et vous verrez qu’un jour, elles demanderont l’égalité de salaire à responsabilité égale (heureusement, à l’heure actuelle, les associations prétendant les représenter sont plutôt occupées à gérer "Madame" et "Mademoiselle", ce qui devrait, Messieurs, nous laisser encore un peu de temps pour nous gaver en paix. On notera d’ailleurs, dans le même registre et sur la page principale du site, le mot "love" écrit en majuscule pour bien qu’on puisse le voir, sur fond rose, et avec de gros coeurs. On m’annoncerait que l’ensemble de la campagne a été confiée à Valérie Damidot que ça ne m’étonnerait pas.

A force de duckfaces, il ne faut pas s’étonner de ne pas être prise au sérieux Mesdemoiselles, ça vous apprendra.

C’est pourquoi je me permets aujourd’hui de proposer à l’Union Européenne les thèmes des prochaines campagnes visant à augmenter la proportion de filles dans des milieux très masculins :

"Computer, my Best Friend Forever"

Avec une campagne où l’on voit de jeunes filles jouer aux Sims, déplacer des Pets Shops sur un Ipad ou se frotter langoureusement à des joueurs de WoW

"Politic : it’s a bitch thing !"

Où l’on met en avant de jeunes donzelles gloussant à l’assemblée ou faisant les magasins au lieu de siéger au parlement. Rachida Dati s’est déjà proposée.

"Légion Etrangère, une aventure au poil !"

Axée autour de la non-épilation au sein du corps des sapeurs, on y verra des damoiselles follement s’amuser en se passant tour à tour une imposante moustache, une barbe, et essayer un képi blanc pour compléter leur tenue d’été

Franchement, si avec ces idées là on arrive pas à faire plus sérieux que cette campagne, je ne sais plus quoi faire.

Merci, l’Union Européenne : il était grand temps que quelqu’un rappelle leur place à nos amies les femmes.

Notre guide semble hésiter l’espace d’un instant : il a un doute. Il a dû réviser toute la nuit son texte si j’en crois les cernes qui ornent son visage, et pourtant, il a un trou. Il n’est plus sûr de la date exacte à laquelle l’architecte dont il est en train de nous parler a réalisé sa troisième halle de style dans une quelconque ville où aucun d’entre nous n’a jamais mis les pieds. Il bafouille, rougit, hésite… il est bien jeune et ne semble pas vouloir décevoir son auditoire d’officiels en goguette. Aucun d’entre eux ne se soucie de cette date ; il pourrait improviser, faire sans, mais non : il compte bien continuer de réciter naïvement sa leçon comme un écolier fier de connaître sa poésie par cœur. Probablement un de ces bons élèves qui a traversé tout sa scolarité sans une once de sens pratique, mais capable de bachoter comme personne. Quant à l’aisance orale…

"Heu… c’est en… aaaah… heu…"

Il agite les bras et plie les jambes nerveusement d’une manière qui informe l’ensemble de l’auditoire et des passants que son côté efféminé et ultra-maniéré s’amplifie lorsque la panique vient à poindre. L’officiel en tête de la délégation, celui pour qui on a organisé cette petite visite regarde sa montre et toussote. Mais notre guide ne l’entend plus : il est perdu dans les archives de sa mémoire à chercher un dossier mal classé. Le responsable officiel local, tentant de se dépêtrer des sables mouvants dans lequel son guide s’efforce de s’agiter pour enfoncer le groupe un peu plus chaque seconde décide d’embrayer.

"Passons par le parc !" dit-il en indiquant un vaste jardin avoisinant, sur lequel nous venons d’être abreuvé de détails historiques et architecturaux. "C’est un lieu agréable en cette saison : les jeunes viennent s’y détendre et profiter de leur pause repas." Il pose une main sur l’épaule de l’officiel en chef pour l’inviter à le suivre en direction de cet espace de verdure. Notre groupe dépasse le guide, qui semble s’enfoncer un peu plus chaque seconde dans ce qui ressemble à une crise d’autisme entrecoupée de "Ha, mais je le sais !" et de hoquets nerveux. Je presse le pas de peur qu’il ne finisse par sombrer totalement dans la folie et ne tente de poignarder les passants à coup de bic mâchonné.

C'est vrai ça : que deviennent nos fayots une fois sortis de l'école ?

La petite délégation s’engage dans le parc, et c’est notre hôte local qui prend la relève du guide en nous parlant des nombreux travaux que sa commune a engagé pour en arriver à un tel paradis de verdure. Sur les pelouses, à l’ombre d’arbres d’origines variées, de petits groupes de jeunes sont allongés ici ou là et savourent un repas, discutent ou jouent aux cartes. Assis sur le dossier d’un banc, l’un d’entre eux joue un petit air de guitare qui semble enchanter une jeune fille à ses côtés ; ce soir, après le cours de chimie, l’apprenti-musicien lui proposera de l’aider à faire ses devoirs et pourquoi pas de lui montrer comment jouer un morceau ou deux sur sa guitare. Il posera ses mains sur les siennes alors qu’elles tenteront quelques maladroits accords sur le manche en acajou, et lors de ce contact physique supposément pédagogique, leurs regards se croiseront, intenses : là, il lui mettra la guitare sur la gueule et profitera de son inconscience pour se la taper. Ha, les amours adolescentes…

Laissant mon regard s’attarder sur quelques groupes ici ou là, je remarque soudain qu’en réalité, ce parc abrite derrière ses allures douces et romantiques toute une série de guérillas extrémistes en manque de sang, tel que celui qui bat dans les veines du cortège cravaté que mes camarades costumés et moi-même formons : c’est une véritable embuscade. Sur la besace d’un jeune homme, une étoile rouge est brodée : ce dangereux communiste portant le sceau de l’armée rouge est probablement un terrible révolutionnaire pour lequel nous serions des cibles idéales ! Là, c’est une croix gammée qui est taggée sur le bord d’un banc, signal de l’entrée dans un territoire tenu par un groupe néo-nazi qui se fera sûrement un plaisir d’ouvrir le feu sur le communiste précité, nous prenant ainsi dans un tragique et terrible feu croisé ! Là-bas, des vampires se cachent du soleil à l’ombre d’un immense chêne et semblent guetter leurs prochaines proies ; leurs regards semblent indiquer que nous serons de ceux-là… Et ce n’est pas fini, car un personnage en pantalon large traverse le chemin aménagé juste derrière nous, arborant fièrement un écusson anarchiste à l’épaule ; diable ! Et dans cette direction, un cheguevariste… ho un sataniste qui nous fixe et… et elle, brandissant son poing en… ha ! Ho !

Tout devient confus, ma tête me tourne tant chaque nouveau regard semble indiquer un nouveau danger, et pourtant… pourtant, aucun de ces sigles ne veut dire quoi que ce soit. Ils sont tous morts il y a bien longtemps, victimes du temps qui passe et des récupérations diverses.

Une étoile rouge sur le sac ? le jeune homme qui l’affiche fièrement et son voisin portant lui un t-shirt du Che n’ont rien de dangereux communistes révolutionnaires, non. Ce sont deux trous du cul en train de jouer en réseau sur leurs Ipods offerts par papa et maman. Tout comme leurs scooters, siglés d’autres signes tout aussi révolutionnaires, parce que la rébellion il faut la porter sur les vêtements pour faire cool ; la faire dans les actes, c’est un coup à être privé d’argent de poche durant une semaine, alors non… le risque est trop grand. Être un rebelle, ça se mesure à la quantité d’écussons à caractères revendicatifs que tu portes et à la largeur de ton pantalon : plus c’est large, plus tu niques la société, plus c’est slim, plus tu as de chances d’avoir ta carte chez les jeunes UMP. Dans l’immédiat, les seules propriétés privées que ces petits trotskystes iront mettre en commun, ce seront leurs bouteilles de biactol et leurs revues porno. Et une fois cela fait, ils iront demander à maman de broder un sceau de l’armée rouge sur leurs nouveaux jeans pré-troués. Et dire que Lénine portait des costards, pfff, le vieux conservateur rétrograde.

Un révolutionnaire sans baggy ? Le nul.

La croix gammée sur le banc ? Ce n’est même pas un nazi qui l’a faite. D’ailleurs, elle est à l’envers. Ha, combien de spécialistes de la question lors des profanations pour chercher à comprendre pourquoi la croix a été faite à l’envers ? "C’est probablement un symbole de renouveau par rapport à l’ancienne doctrine… un groupe plus dangereux et plus actif…" ; "Non, il s’agirait plutôt d’une volonté de doubler la nuisance du symbole, en le rendant plus étrange encore et plus symbolique d’un refus total de l’ordre établi…" et autres théories pour découvrir qu’en fait, c’est Théo, 11 ans, qui l’a faite avec son copain Hugo parce qu’ils avaient piqué le blanc de Léa en cours de français et qu’ils comptaient bien le vider ; Théo a eu l’idée de faire le sigle qui fait trop trop peur aux gens, la croix machin, là., sur un banc du parc.. zut… dans quel sens elle se fait… Car non, l’idée que cela puisse juste être fait par des cons (petits ou grands) échappe mystérieusement à tous les analystes. Il est vrai qu’on imagine tout à fait les tactiques de propagande de cellules secrètes nazies : "Bon les gars, on va faire notre sigle, mais à l’envers, histoire d’être bien sûr que personne ne pige rien à qui revendique quoi. Et demain, on fera une croix toute simple. Et la semaine prochaine, on remplacera la croix gammée par une tarte aux fraises, ha ha, on est trop diaboliques." ; tremble, monde libre.

Des vampires ? Certes ils sont blancs, vêtus de tenues mystérieuses et pleines de cuir et de couleurs sombres et semblent quelque peu associaux, mais ils ne boivent pas trop de sang. Ni de vin. Ni d’alcool. Mais par contre, ils ne crachent pas sur le Banga (les booms d’adolescents gothiques, ça doit être quelque chose : planter ses fausses canines dans un berlingot de jus de fruit, ça doit faire son petit effet). Ils ont vu Twilight et ont grave kiffé les poésies des skyblogs ou d’autres gens, comme eux, se sont détournés de la société ("Hahaha, ils m’ont rejeté et ne m’invitent pas aux booms car je ne suis pas cool ; je suis différent, je suis… une créature de la nuit… Ils me craindront ! Maintenant, je vais me draper dans ma cape et me mettre au lit, il est déjà 21h.") et ont découvert la voie obscure, celle qui côtoie chaque jour la mort et explique la solitude. Sur l’agenda de l’une d’entre elles, on aperçoit même un pentacle argenté : pour certains, il ne suffit plus de se trouver un petit côté "dark" (sombre, c’est pour les ringards), on peut pourquoi pas se la jouer sataniste (ça fait trop peur !) en portant quantité de crucifix à l’envers (décidément, les croix à l’envers…) ou en claquant son pentacle sur son agenda. Nan parce que c’est vrai, c’est bien pratique un pentacle sur un agenda. Mise en situation :

"Ho non ! 7 au contrôle de maths !
- T’aurais dû réviser au lieu d’écrire ton poème "La mort aime le tang" sur ton skyblog, Adèle-Guenièvre.
- Tais-toi Matthéo ! J’ai tout prévu ; je me saisis de mon agenda et… ô Lucifer, j’en appelle à tes pouvoirs obscurs, viens à mon aide ! Regarde comme je sacrifie avec mes ciseaux à bouts ronds cette règle souple Hello Kitty ! Entends mon appel, seigneur des ténèbres, et apparais en mon pentacle (mais pas trop fort, si le prof me voit encore faire des invocations en cours il va me coller) car j’ai besoin de la moyenne en maths ce trimestre ou papa va me confisquer ma collection de bottines avec lamelles de métal ! Je te propose en échange mon ââââme…"
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On sous-estime trop souvent l’intérêt d’avoir un pentacle portatif. D’où l’agenda. En tout cas, s’ils partagent bien un point avec les créatures de la nuit, c’est leur refus total du soleil : non pas lié à leur bronzage, mais à leur tenue, qui les fait littéralement crever de chaud pour peu qu’ils exposent une once de leurs corps à l’astre céleste.

Journée de la femme : après l'interdiction de la burqa, bientôt celle des gothiques

L’anarchiste ? Une jeune punkette (elle a un bracelet en cuir et une mèche de cheveux colorée de couleur extrêmement vive) discute avec lui en brandissant de temps à autres en l’air son poing, dont ne dépasse de ce dernier que l’index et l’auriculaire dans un geste connu qui fait sourire les supposés vampires voisins : "Rock n’Roll !" dit elle, puisqu’elle sait là que c’est ce que ce signe signifie. Du moins, selon elle : elle l’a vu dans des concerts de Tokio Hotel. Son collègue au célèbre A débordant légèrement d’un cercle brodé à même le t-shirt Calvin Klein reprend le cri avant d’embrayer sur son dernier acte de refus total de la société qui ferait pâlir Bakounine tant il est osé : il a téléchargé un album entier sur internet et a mis tout ça sur son baladeur ! Et nique la loi ! La société vous vole, à bas la société ! Il présente alors sur son Ipod l’ensemble de ses dernières prises de guerre à la jeune fille qui se met alors à glousser en frétillant. C’est son combat à son échelle pour faire s’effondrer les bases du système oppresseur capitaliste : non, il n’a pas fait ça pour avoir de la musique de merde gratos, c’est évidemment un geste de rébellion à caractère revendicatif fort. Ce soir, ensemble, ils feinteront la société en sortant ensemble sans dire à leurs parents s’ils rentreront à 21h30 ou 21h45, pour vivre leur idylle méprisée des bourgeois, puisqu’il y a au moins 7 mois de différence entre eux deux. Personne ne peut comprendre leur amour. Ils sont des rebelles, des fous, qui vivent sans lois se nourrissant désir platonique, d’air pur et de SMS chanmé grave . Ou en tout cas, ce sera le cas jusqu’à leurs 18 ans, merde, vas y, fuck quoi. No future.

Je m’écartais temporairement du groupe pour m’approcher du jeune anarchiste supposé, tout occupé qu’il semblait à allumer son briquet pour le porter à sa bouche. Énervé qu’il était par la résistance que lui opposait l’objet en plastique, il n’entendit pas le bruit produit par mes semelles dans la petite allée qui menait à l’endroit où lui et son amie avaient décidé de s’isoler. C’est donc arrivé à son niveau que je me permis de saisir par surprise du joint qu’il tentait de s’allumer en ajoutant au geste un petit mot gentil comprenant les mots "interdit", "amende", "condamnation" et "viol dans les douches de Fleury-Mérogis". Surpris, trop jeune et pas assez anarchiste, il décida donc de détaler avec son amie en poussant quelques jurons sur ces voleurs de pétards qui ne respectent donc plus rien.

Je m’en retournais vers notre guide qui n’avait pas bougé de sa position et s’agitait désormais dans une succession de petits cris incompréhensibles : je lui mis donc à la bouche l’objet nouvellement confisqué dont je disposais, avant de l’allumer à l’aide d’une longue allumette à cigares.

"Tiens, ça te fera du bien mon garçon."

Il me jeta un regard étonné tout en s’étouffant à moitié avec ce haschisch de mauvaise qualité. J’en profitais donc pour m’éloigner promptement avant qu’il n’aie pu piper mot, et alors que je regagnais le groupe d’officiels au travers des allées du parc, je saisis l’occasion de croiser deux agents de la maréchaussée en VTT pour leur signaler un étrange personnage fumeur de marijuana à l’entrée de ce parc empli d’adolescents influençables. Fier de ce geste citoyen, je réajustai ma cravate Hugo Boss.

Tant qu’à porter des sigles revendicatifs, autant s’habiller chez le tailleur des nazis ; c’est tout de même plus classe.

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