Qui êtes-vous, extrapolateurs ?

Pourquoi faites-vous cela ? N’avez-vous point d’autres hobbys ? Êtes-vous vraiment humains ? Pourquoi Arthur existe-t-il ? Voulez-vous un coup de batte ? Autant de questions qui, ces derniers temps, ne cessent de me hanter.

Longtemps, j’ai cru que ces créatures étaient des êtres qui ne vivaient qu’à la lumière des néons des galeries d’art, allant et venant au son traînant de leurs mocassins à glands frottant contre des parquets croulant sous le poids de l’ego de leurs visiteurs. Allant d’oeuvre en oeuvre, l’extrapolateur refuse de dire qu’il a pu se déplacer pour une réalisation et être déçue par celle-ci : il doit toujours trouver quelques qualités à ce qu’il a devant lui et, se prenant la tête dans la main en mimant l’air pensif, en commentant tant qu’il peut ce que l’artiste a selon lui voulu dire au travers de son oeuvre. Et de préférence, en trouvant plus à dire que son voisin, afin de passer pour plus savant que lui (c’est une sorte de concours de pets, si vous voulez, mais avec la bouche).

Mais non : après avoir trop longuement rôdé dans leurs galeries, ces êtres ont fini par s’en échapper, et s’attaquent désormais à une nouvelle cible : le 7e art (même si tout est relatif, ou alors il faut considérer Christian Clavier comme un artiste).

Car oui : les extrapolateurs, ce sont ces curieux personnages qui sont prêts à trouver formidables des films au scénario se foutant ouvertement de leur gueule, pour peu qu’ils puissent ainsi compléter eux-mêmes les zones de vide intersidéral du script en inventant des choses. Présenteriez-vous du gruyère à ces braves gens sous l’appellation de coulommiers qu’ils tenteraient de combler les trous du pauvre fromage à l’aide d’un fameux baratin, expliquant que tout cela est bien évidemment parfaitement normal, et qu’il faut se creuser un peu la tête pour le voir. Leur vendriez-vous une maison à laquelle il manquerait un mur qu’ils s’enthousiasmeraient pour le génie de ce nouveau système d’aération : oui, l’extrapolateur est tout simplement une sorte de gros pigeon, qui, lorsque l’on pointe du doigt l’arnaque dans laquelle il se débat, se complaît à roucouler fièrement qu’à l’endroit où nous voyons arnaque, il voit bien plus loin (remarquez, du coup, ces gens là sont très pratiques pour l’économie de notre pays).

Là où Borée ou Zéphyr ne trouveraient jamais assez de vent pour emplir autant de trous, les extrapolateurs, eux, rivalisent d’inventivité – et de mauvaise foi, domaine que je maîtrise quelque peu – pour tenter de combler chaque faille, chaque creux, chaque grand vide dans le scénario des oeuvres que l’on déroule sous leurs yeux.

Alors, braves gens, là où il y avait le point Ciné-Pipeau, consistant à expliquer à autrui qu’il n’a rien compris au film et doit donc retourner le voir, voici venir le point Ciné-Extrapolation, correspondant à la définition suivante :

Lors d’une conversation sur le cinéma, plus le temps passe, plus il y a de chances que quelqu’un commence à inventer des choses au hasard pour tenter de combler les trous dans le scénario d’un film pour essayer d’en remonter la qualité

Un exemple de voiture de ces êtres curieux : « ce ne sont pas des taches de rouille, c’est un choix esthétique »

Si cette définition fonctionne principalement pour les gens autour de vous correspondant au profil typique de l’extrapolateur présenté plus haut (et donc, que vous avez souvent envie de les gifler avec un objet adapté, comme par exemple, une table en chêne), sachez qu’il existe un moyen simple de reconnaître ces derniers, même s’ils tentent de se faire discrets, car le point Ciné-Extrapolation sort plus facilement quand vous parlez d’un film dans lequel réalité et monde imaginaire se confondent : rêves (Inception), illusions (Matrix), folie (Sucker Punch), bref. C’est un peu comme leur coller les yeux face à un stroboscope : ça les rend tout fous, ils se mettent à bondir dans tous les sens en bavant puis à raconter n’importe quoi (« J’adore Christine Boutin !« ), car pour le coup, sitôt que l’imaginaire est invoqué, pour eux, sky is the limit, comme on disait à bord de Challenger.

Qui n’a jamais entendu que « Nan mais attends, Inception tu vois, moi je pense qu’en fait, il y a encore un rêve dans un rêve dans un rêve« , que Matrix « Si ça se trouve, c’est encore une couche de la matrice » ou « Sucker Punch, en fait, c’est en réalité un rêve fait par un lama complètement défoncé au peyotl », parce que merde, attends, c’est trop fou, c’est des rêves/illusions/folies, on peut pas savoir la vérité !

Sur ce dernier exemple, j’exagère un peu. Mais personnellement, j’ai quand même eu la joie de lire des gens analyser Sucker Punch en hurlant au génie philosophique, quand je rappelle que le pitch est :

« Des meufs en mini-jupe tatanent des milliers de monstres en prenant des poses salaces avec de grosses armes« 

Mais nul doute que c’était plus profond que cela, et que Socrate et Kant sur les rives du Styx ont pleuré de bonheur en voyant autant de réflexion dans pareille oeuvre. Platon, par contre, non. Mais Platon, c’est parce qu’il en est encore à revisionner Fast & Furious, persuadé qu’en fait, tout cela est un incroyable recueil de pistes sur la nature humaine vue au travers d’un pot d’échappement.

Ainsi, l’imagination de nos amis de l’extrapolation est devenue si fertile ces dernières années, encouragée par des scénarios si vides qu’on y trouve plus de place pour s’inventer une histoire que pour l’intrigue originale, qu’ils en sont désormais arrivés à expliquer que l’équipe du film en sait moins qu’eux sur ce dernier. D’ailleurs, à les écouter, il n’y a pas grand monde qui en sait plus qu’eux, ce qui est toujours intéressant. On pourrait, histoire d’illustrer la chose, prendre quelques exemples :

Le dernier volet de La Planète des Singes, par exemple, où sans spoiler (il y a une catégorie pour ça), il y a un passage où, sans aucune raison, toute une armée de primates se lance à l’assaut d’un bâtiment où concrètement, elle n’a aucune raison d’aller (à part faire des trucs de singes, comme taper sur les vitres en gueulant, s’épouiller le roudoudou ou jouer avec son caca). A l’époque, les commentateurs les plus inspirés par l’acide coulant dans leurs veines n’avaient pas hésité à expliquer que :

  • C’est la preuve que les singes sont devenus intelligents : ils s’en prennent à des choses symboliques plutôt qu’utiles
  • C’est parce que le commandement échappe à l’un des singes au début, et que c’est donc pour ensuite mieux s’affirmer par rapport à ce chaos
  • C’est pour tendre une embuscade à l’un des employés du bâtiment afin de se venger de lui

Ce qui était bien gentil, jusqu’à ce que l’équipe du film explique avec bonheur dans divers médias que « Nan mais en fait, c’est parce qu’au début il y avait une autre intrigue avec une guenon, et que cette scène là était liée à cela, mais on a oublié de la retirer avec les autres scènes… et elle n’a plus aucun sens, du coup. » et le plus beau ? Ça n’a pas démonté les extrapolateurs fous, qui ont continué leur petit trip. « Les auteurs disent qu’ils ont fait une erreur, mais ils se trompent : ils l’ont fait exprès en fait et c’est parfaitement logique« .

« Hmmm hmmm. D’accord, vous avez raison, tout cela est très cohérent. Maintenant, parlez-moi de vos parents : avez-vous envie de les tuer ? »

Pour faire simple, l’extrapolateur, c’est quand même un peu quelqu’un qui vous improvise des fanfictions à volonté, mais jamais de qualité (je crois que je viens de faire une lapalissade, mais passons).

Sur Prométhéus, donc, les spéculations vont aussi bon train, certains défendant jusqu’au moindre détail (je salue le lecteur qui m’a expliqué que le sas entrouvert au début du film juste pour qu’un personnage puisse en mater discrètement un second en train de faire des pompes, c’était une programmation volontaire car c’est connu, dans l’espace, on adore utiliser des sas de sécurité ni ouverts, ni fermés pour exhiber ses petits muscles en faisant son sport) ; or, pour le coup, quelques journalistes s’en sont émus et sont allés poser des questions sur les curieux montages et trous du film, obtenant pour courageuses réponses :

  • « Le montage, c’est Ridley, et rien que Ridley, on y est pour rien »
  • « Ridley avait une nouvelle idée par jour : ça se sent dans le film »
  • « Tous les choix sont ceux de Ridley »

Bref, les rats quittent le navire, chargeant tout sur le dos de leur chef, conscient que là, quand même, ils ont un peu fait n’importe quoi dans le cadre de ce film. Mais là encore, ça n’empêche pas toute une troupe de fameux cinéphiles de venir expliquer que non non, tout est parfait et peut-être parfaitement expliqué, parce que comprenez-vous, les trucs qui manquent, ce sont des « pistes pour notre imagination« . Voire « Vivement le Blue-Ray, qu’on ait les réponses à nos questions » : je sais pas vous, mais moi, quand je paie pour un truc, je demande à ce qu’il tienne debout, pas à devoir payer une deuxième fois pour qu’il soit complet. Mais j’imagine que c’est déjà assez complexe.

De toute manière, petits baratineurs, on ne la fait pas à un vieux cabotin : permettez-moi de vous expliquer la différence entre « Une piste » et « Du rien« .

Mettons : Jean-Jacques, quelconque personnage, est en train d’explorer des ruines dont il se méfie car réputées être gardées par de terribles gardes sauvages descendant des anciens habitants de la cité ; n’écoutant que son courage, il décide d’entrer dans les restes d’un temple, que certains prétendent hanté. Quelques jours plus tard, une nouvelle expédition partie à sa recherche retrouve Jean-Jacques contre un mur de l’intérieur du temple, vaguement mort, et sans que l’on sache ce qui lui est précisément arrivé.

Il y a des pistes : les gardiens, les fantômes du temple ou que sais-je ; une légère brume couvre cette partie de l’intrigue afin de la nimber d’une aura de mystère, mais des pistes en partent pour que chacun puisse se faire son idée, et pourquoi pas, se stranguler en soirée sur la meilleure piste à suivre.

Après, si ce procédé est utilisé en boucle, ce n’est plus une légère brume, c’est un brouillard complet, et donc, il n’y a plus rien à voir : on parle donc d’effet Lost.

Vous aimez disserter sur du rien ? Vous aimerez Lost.

Maintenant à l’inverse, prenons : Jean-Jacques, quelconque personnage, est en train d’explorer des ruines dont il se méfie car… pouf, fin de la scène. Quelques jours plus tard, une nouvelle expédition partie à sa recherche s’installe dans les ruines sans inspecter quoi que ce soit et entame une partie de beach volley.

On ne finit pas ce que l’on commence, on raconte du vent et on ne se soucie pas vraiment de ce que l’on raconte : on peut donc parler de film raté. Ou de film de Nicolas Cage pour ceux qui n’auraient pas leur dictionnaire des synonymes sur les genoux.

Le problème principal étant donc que l’extrapolateur n’arrive pas à faire la différence entre les deux, et se contente, quoiqu’il arrive, d’inventer les scènes manquantes à ces films pour tenter de s’inventer une bonne séance. Nul doute que pareille imagination doit fortement les aider lors des passages les plus solitaires de leur vie.

Alors, vraiment, lecteurs, lectrices, n’hésitez plus : allez de par le net et vos soirées croiser ces gens qui, au nom d’une imagination débordante, défendent par eux-mêmes les scripts les plus pourris et mal montés insultant toute forme d’intelligence (et de vie), insistant pour que l’on continue à leur en donner encore et encore ; et à chaque fois que vous en trouvez-un, au nom de tout ce qui est juste et bon, à savoir principalement moi :

Giflez-les très fort.

N’ayez aucune inquiétude s’ils ne comprennent pas d’où ça vient et que vous ne leur expliquez pas : de par leur propre nature, ils s’inventeront un scénario dans lequel ils l’avaient bien mérité.

Et pour une fois, ils auront raison, alors pourquoi s’en priver ?