Ce qui est chouette avec les faits divers, c’est que cela engendre toujours quantité de réactions.

Or, les réactions sont probablement ce qu’il y a de mieux : c’est en effet là que s’exprime à peu près tout sauf les discours raisonnés, puisque le raisonnement nécessitant du temps et de la réflexion, c’est bien là une chose trouvant rarement sa place dans un reportage d’1mn30 dans un quelconque journal télévisé, entre un reportage sur les prix de l’essence sur la route des vacances et un autre sur pour ou contre le top-less (un sujet majeur, j’en conviens). On a donc le droit à ce qui se fait de mieux en terme de débat public : la réaction foireuse, celle pleine de pathos qui fait appel aux tripes et pas au cerveau : un seul des deux se déclenche au moins une fois par jour (sauf forte constipation).

Ainsi, il y a quelques temps encore, je continuais de m’émerveiller en constatant dans divers médias que le traitement de l’affaire Méric n’était pas terminé, et que continuaient donc de s’échanger les plus beaux arguments de la Terre. Pour celles et ceux qui n’auraient pas le bon goût de vivre sous les cieux enchanteurs du royaume de France, l’affaire Méric se résume ainsi : il y a quelques semaines un type d’extrême-droite n’aimant pas beaucoup les gens de l’extrême gauche a tué dans une rixe un type d’extrême-gauche n’aimant pas beaucoup les gens d’extrême-droite.  La conclusion fut donc la suivante : non seulement se taper sur la gueule et s’entretuer, c’est mal (jusqu’ici, l’analyse était déjà assez poussée), mais en plus, ça serait bien de dissoudre… les groupes d’extrême-droite.

D’accord. Et ce qui fut donc dit fut donc décidé.

C’est donc ici bon lecteur que votre serviteur sourcille. Non pas suite à un amour immodéré pour l’extrême-droite (même si chacun connait ma passion pour le char Tigre, toujours utile au péage en ces temps de vacances pour aider le type devant vous à se dépêcher de ramasser le ticket qu’il n’aura pas manqué de faire tomber, le gredin), mais simplement parce qu’il parait assez intéressant de noter que dans le cas présent, ce qui a posé problème n’est pas l’idéologie d’un camp (la gauche ou la droite) mais ses méthodes (à savoir l’extrémisme, qui est à la réflexion ce que Jean-Pierre Pernaut est au journalisme). Et ça tombe bien, de leur propre aveu, les deux camps ont recours aux même, et évoquent sans trop de problèmes le fait d’en venir aux mains, à la batte ou à tout autre objet contondant tel qu’une Twingo. Si ça vous intéresse, pas mal de journaux ont fait des portraits de membres d’un camp ou de l’autre, et tous deux revendiquent assez fièrement le fait de faire des "descentes" ou de distribuer des torgnoles à tire-larigot. Un hobby que je serais bien malvenu de critiquer cela dit, moi-même le pratiquant mais essentiellement sur les enfants (ils ripostent plus difficilement ou au mieux, vous giflent le genou en retour avant que ce dernier ne vienne les aider à perdre leurs dents de lait, mais je m’égare).

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"Bon, et là on y va, on leur pète la gueule et on fait taire leurs idées ! Putain dire que ces cons pensent qu’ils ont raison !
- Ahaha, c’est clair ! Quand je pense qu’ils veulent nous péter la gueule pour faire taire nos idées alors qu’on a raison, faut vraiment être con."

Ainsi donc, quantité de groupes d’extrême-droite viennent d’être officiellement dissous, ce qui ne les empêchera probablement pas de se reformer sous d’autres noms plus discrets, comme par exemple l’Association Historique des Amis des Chorales Bavaroises de 1933.

Du coup, prenons les faits :

  • Des extrémistes se battent entre eux. Que ce soit pour savoir si Marx ou Adolf avait la plus belle pilosité faciale est sûrement fascinant, mais bizarrement, le problème est que s’ils n’avaient pas été extrémistes mais vaguement ouverts, ils auraient peut-être pu en discuter. Un détail, sûrement.
  • Suite à un Blitzkrieg no jutsu mal bloqué par un Lenin’s Dragon Skin, le militant d’extrême gauche tombe et meurt
  • D’ailleurs, oui, on a le droit à ce genre de blagues : n’oubliez pas les enfants, le premier des respects dû aux morts est d’en parler comme s’ils étaient vivants. Sinon, c’est un peu hypocrite, et comme même les candidates de télé-réalité connaissent ce mot, bon
  • Conséquence de la mort, tout le monde s’indigne et on décide d’interdire divers groupes d’extrême-droite
  • On sait très bien que ça ne sert à rien puisqu’ils vont se reformer ailleurs, mais on les punit symboliquement, pourquoi pas
  • L’autre camp impliqué dans la baston, lui, organise par contre des défilés en mémoire de leur camarade tombé et de ses idées
  • Le recul étant une notion un peu chiante, on écrit même des articles sur des lycéennes qui décident d’en parler dans toutes leurs copies au bac en comparant feu le militant d’extrême-gauche avec Stéphane Hessel ou Nelson Mandela, sans que personne ne fasse remarquer qu’ils étaient tous deux des diplomates n’ayant eu recours à la violence que lorsqu’ils ne pouvaient plus faire autrement et condamnant fermement l’extrémisme et l’irrespect des autres opinions, probablement un détail assez méconnu puisque ne représentant que l’ensemble de leur carrière

Parfois, le soir, en écrasant mon cigare sur le dos courbé de Diego pour avoir osé proposer de mettre du coca dans mon whisky, je me demande si lors de la prochaine rixe, si cette fois-ci c’est un type d’extrême droite qui meurt, on les laissera défiler dans les rues en hurlant leurs slogans magiques tout en disant à l’extrême-gauche qu’on ne veut plus la voir, la vilaine. J’imagine déjà ce spectacle avec bonheur, tant j’ai une certaine bienveillance pour les skinheads : au moins, eux vont jusqu’au bout en essayant par tous les moyens de ressembler à des glands. Mais je diverge une fois encore, si je puis me permettre. Enfin, je me comprends.

Bref, disais-je : j’ai une véritable admiration pour celles et ceux, qui, dans une baston entre extrême-gauche et extrême-droite, n’arrivent pas trouver dans ces deux appellations le mot commun qui pose vaguement problème. C’est vrai que c’est pas facile, pfou. Je crois que ça ferait une bonne énigme pour le Journal de Mickey (certains s’étant arrêtés à cette phrase avant d’aller lire la suite, on parle bien de méthodes, pas d’idéologie, c’est aussi marqué au début de l’article, en fait).

Jeu : essayez de savoir si ces gens sont fascistes ou antifascistes. Histoire de savoir s’il faut les interdire ou les applaudir.

Ainsi, on tolérerait l’utilisation arbitraire de la force par un camp et non par l’autre, puisque tous deux reconnaissent bien volontiers l’utiliser l’un contre l’autre au nom de leurs idéaux, ce qui laisserait entendre qu’il y aurait un côté lumineux de celle-ci et que donc, celui-ci ne poserait pas de problème. Après tout, c’est bien normal de péter la gueule de quelqu’un à partir du moment où il véhicule des idées différentes des vôtres, aussi nauséabondes soient-elles. Nan passque tu vois, moi, ch’uis un défenseur de la liberté, s’pour ça que j’laisse pas les autres s’essprimer, t’vois. Un raisonnement tout à fait intéressant, puisque vous pouvez faire le test : mettez n’importe quel extrémiste amateur de claques à côté d’un Choco-BN, au bout de 10 minutes d’entretien, c’est curieusement le Choco-BN qui a l’air le plus malin. Pour un peu vous le verriez fumer la pipe d’un air méprisant. Même si lui aussi commence à fondre devant la masse de non-sens et d’absurdités historiques débitées à la minute. Que l’on parle de politique, de religion ou d’autre chose, d’ailleurs.

Mangez le BN quand même ensuite, ce serait ballot de gâcher. Laissez juste la pipe de côté.

En tout cas visiblement, là encore, malgré les centaines de personnes invitées à débattre de l’affaire, le mot extrémisme n’a jamais posé problème. D’ailleurs, lorsqu’une paire de petits malins a dit "Hep ! Et pourquoi dans cette affaire, on ne dissout pas l’extrême-gauche aussi ?"  notre premier ministre a eu le bon goût "d’appeler à la retenue". Hmmm, "retenue" comme dans "faire preuve d’extrémisme serait mauvais" ? C’est moi ou il y avait un énorme contresens dans ce raisonnement ? C’est intéressant. Quand on aime les mauvais scripts, du moins.

Cependant, allez, mettons que la décision soit parfaitement pertinente. Prenons les faits, un truc d’ailleurs pas très intéressant.

Car en effet, si tout le monde couine à la montée de l’extrême-droite en France et en Europe voire au-delà, chacun estime que hohoho, non, il n’est pas responsable. Sûrement que tout cela est la faute de farfadets nazis qui viennent la nuit déposer des exemplaires de Mein Kampf sous les oreillers. Sacrés farfadets, quels taquins.

Non parce que, pour ceux qui ne l’auraient pas remarqué, depuis 40 ans, du moins en France, l’extrême-droite a une seule stratégie : se poser en victime. Et depuis 40 ans, elle progresse. Avec d’ailleurs, dans la plupart de ses discours, des références à des affaires de justice où le Front National, là encore, explique être du côté des victimes de l’injustice. Hmmm, un peu comme si on essayait d’attirer à soi :

  • les bonnes gens, en se disant du côté des opprimés (même votre voisin a un paladin de niveau 2 qui sommeille en lui)
  • les théoriciens du complot, en disant que l’on est opprimé soi-même

Du coup, comment combat-on l’extrême-droite ? Ho bin tiens, si on leur donnait plein de prétextes pour crier à l’injustice ? Et au complot ? Et au pouvoir qui tente de les museler et pas les autres ? Ou tiens, si on utilisait exactement les méthodes qu’on leur reproche en se disant antifacho ? Comme le disait Winston Churchill, qui s’y connaissait probablement bien moins en fascisme qu’une lycéenne passant son bac : « les fascistes de demain seront les antifascistes » (on me souffle que c’est un hoax dans les commentaires, je m’en remettrai donc à son perroquet, qui parlait aussi de fascisme et bien d’autres mots en f) . Mais c’est probablement notre passion commune pour le cigare et les aventures du Bismarck qui trouble ma pensée.

Et puis bon, c’est un personnage historique assez obscur, personne n’en a entendu parler et il disait sûrement ça pour déconner.

Du coup, je ne dis pas que dissoudre les groupes des deux camps aurait été plus efficace : leurs membres ne vont pas subitement disparaître ou se dire qu’ils vont se mettre au macramé et à l’amour de la nature, mais qu’au moins, quitte à punir, autant être juste et vaguement sérieux, a minima ça ne donne pas de biscotte. Sinon, c’est non seulement incohérent, mais en plus contre-productif. Mais bon, hein, si en plus il faut s’intéresser à ce que l’on fait, merde alors !

Conjugaison

Pour les plus jeunes, un extrait du tableau de conjugaison du verbe "convaincre" qui à ce qu’il parait, est vaguement plus efficace que le verbe "Tabasser comme un blaireau bas du front". En fait, c’est même comme ça qu’une idéologie progresse, flûte alors.

Bref, la démocratie, finalement, ça a l’air d’être un truc vachement compliqué, puisque visiblement même ses défenseurs n’ont pas bien pigé les règles.

C’est vachement plus simple avec des gentils et des méchants quand même.

Alors qu’en fait, la première loi est simple : tout le monde a le droit d’être un gros con.

Sinon, une bonne partie de l’humanité vivrait dans l’illégalité.

"Auriez vous l’amabilité de répéter ?"

Je m’étonne quelque peu ; mon audition n’est certes pas celle du félin, mais tout de même, je ne puis guère supposer avoir ouï ce que j’ai cru entendre.

"C’est pour le cancer du sein, monsieur."

Je décide de la regarder fixement tout en sirotant tranquillement mon thé avant que sa température ne passe en dessous des limites du raisonnable. J’attends d’elle une réaction, un doute, un froncement de sourcils, bref, quelque chose qui me laisse supposer que non, elle ne va pas rester sur ce raisonnement. Mais las ! La voilà, fière et souriante, à me fixer comme si elle sortait sacrée de la cathédrale de Reims, guérissant du toucher la foule alentour de ses écrouelles. Elle semble supposer l’espace d’un instant que je vais me retourner, passer la porte par laquelle je suis venu, et m’asseoir lourdement dans mon fauteuil dans un bruit de cuir étouffé, vaincu par son raisonnement supérieur.

"Bien, et en quoi révéler la couleur de votre superfétatoire soutien-gorge devrait aider en quoi que ce soit la lutte contre le cancer du sein ?"

Son visage impassible trahit l’espace d’un instant la montée d’une sombre colère ; puis, comme, prévu, elle hésite : le mot superfétatoire la fait douter et elle se ravise. Elle a dû comprendre que cela signifiait "digne d’une super fête".

"Pfff", finit elle cependant par ajouter, ce qui, j’en conviens, est un argument d’une force tout à fait surprenante. Mais, sentant bien que celui-ci ne ferait guère pencher la balance en sa faveur, elle ajoute "Regardez plutôt le message que j’ai reçu" et tourne son écran en ma direction.

En effet, si des milliers et des milliers de damoiselles jeunes et moins jeunes se sont décidées à écrire "Rouge", "Vert" ou "Bleu" en statut Facebook, c’est parce qu’elles avaient reçu d’une amie un message à faire suivre à "toutes les filles de ses contacts" expliquant que pour aider la recherche contre le cancer du sein, il suffisait de mettre en ligne la couleur de son soutien-gorge. Dès lors, il fallait aussi garder la chose secrète des possesseurs de chromosomes Y, tout en avertissant un maximum de doubles chromosomes X.

Grâce à vous mesdemoiselles, la recherche avance

Puis-je me permettre de vous résumer la chose, ami lecteur ?

Une jeune fille reçoit un message générique d’une de ses amies. Déjà, elle ne se méfie ou pas ou ne se dit "Ha tiens, encore une chaîne de merde"  ; non, elle le lit et y croit dur comme fer, parce que c’est sa copine Jocelyne qui lui envoie. Il est vrai que lorsque l’on reçoit un message qui contient un passage expliquant qu’il faut le faire suivre à un maximum de personnes, la chose est de suite plus crédible.

Ce message l’était d’autant plus qu’il expliquait donc que pour aider à lutter contre le cancer du sein, il suffisait de donner à qui voulait bien le lire, la couleur de son conteneur à glandes mammaires. On imagine bien le cancer, terrorisé à cette idée, tremblant de peur et suant à grosses gouttes à chaque nouveau "Violet !", "Blanc !", etc. Par ailleurs, quand bien même, certaines pourraient rétorquer que "Oui, mais cela sensibilisait à la question" ; il est vrai qu’en ne donnant aucune information sur le sujet ou aucun lien informatif permettant, justement, de sensibiliser quelques personnes sur le sujet ou même en les incitant au don, on est super efficace. "Tiens, donne la couleur de ton slip, ça permettra de lutter contre le cancer des bouboules !" ; et bien, à coup sûr, si un jour Michel reçoit cela, il n’en saura pas beaucoup plus sur la question. Tant qu’à sensibiliser, autant bien le faire ; parce sinon, recevoir en réponse "Bleu avec une grosse trace de pneu", je doute que cela aide la recherche.  Enfin, pas la recherche scientifique, en tout cas. Au mieux, ça sensibilisera sa femme sur le fait qu’elle va devoir racheter de la lessive.

Mais là encore, personne n’a semblé tiquer sur l’inutilité de la chose. Cela me rappelle fortement le Téléthon (je suis ma référence préférée.) et ses défis du genre "Faire du kayak 12h de suite pour faire reculer la maladie" ou "Sculpter un Nagui en glace pour faire avancer la recherche".  Bravo.

Enfin, l’élément final du message, le plus absurde de tous est aussi le plus simple. Comment cela a t-il pu passer inaperçu ? En effet, on demande à des filles de garder un secret.

L’absurdité à son sommet ; en 1920 déjà, le célèbre professeur Henri Désiré Landru impressionné par la vitesse de propagation de l’information sitôt cette dernière transmise à une femme hésita même à se servir de ces dernières pour remplacer les équipements radios de l’époque. Bien que ses recherches de l’année 1921 intitulées "L’oreille de la femelle Homo Sapiens est elle reliée directement à sa bouche ?" n’aient connu qu’un succès limité, l’arrêt définitif de ses travaux en 1922 a empêché la science telle que nous la connaissons de prouver efficacement que le gêne du secret était situé sur le chromosome Y. Dans notre cas, la preuve est bien là : aussitôt le secret féminin mis en circulation, il se retrouvait jusque sur les grands sites d’information. Pas mal.

Jane Birkin n'a pas eu le droit de participer

Conscient de ces quelques éléments, je regardais donc mon interlocutrice et soulevait avec grâce mon sourcil droit, exprimant ainsi à la fois le doute et le désarroi.

"Donc, vous recevez un message à faire suivre au plus de monde possible
- Oui.
- Indiquant que la publicité pour la couleur de votre cache-poitrine pourrait aider la lutte contre le cancer.
- Oui.
- Mais qu’il faut garder le secret entre filles.
- Oui.
- Et vous le faites ?
- Bin oui !"

Je me levais donc aussitôt et retournais sans un mot à mon bureau, la laissant supposer qu’elle m’avait vaincu ; ce n’était que pour y lancer mon nouveau message sous une fausse identité expliquant qu’il fallait donner son tour de poitrine et bonnet de soutien gorge pour continuer la lutte face à la maladie. Voilà au moins des informations qui serviront à faire une sélection utile pour quelques agréables soirées.

Demain, je programme l’envoi d’un message "Publie sur ta page Facebook si tu es sans-papier ou non". Si avec ça je ne suis pas nommé préfet de Paris dans les dix jours, je ne sais plus quoi faire.

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