1492, au large des côtes du Nouveau Monde.

"Terre, terre !"

La vigie s’époumonne du haut de son nid, criant de toutes ses forces ce que plus personne ne veut croire depuis des semaines ; après plusieurs mois de voyages et de désillusions, ce sont des marins épuisés qui émergent doucement des cales en se frottant les yeux pour constater ce qu’il en est : au loin, un trait noir se dessine faiblement dans l’aube orangée. Sur le pont, il y a d’abord un silence, puis quelques discussions chuchotées sur la nature illusoire ou réelle de cette vision. Ce n’est que lorsque la vigie repousse à nouveau son cri et que quelques oiseaux commencent à tourner autour du navire que chacun laisse éclater sa joie : on s’enlace, on saute, on danse et puis…

"Silence les bouffons !"

On ne pipe plus mot. Le capitaine Djédjé vient d’émerger de sa cabine, et balaie d’un regard noir son équipage ; il relève la ceinture de son jogging en jute et remonte ses chaussettes en soie des Flandres avant de sortir sa longue vue pour scruter l’horizon. Il s’assure aussi que ses deux autres navires, la Tite Meuf et le Tapin, n’ont pas disparu durant la nuit et encadrent bien sa nef, la Maria la Biatch. Oui, toute sa petite escadre est bien là et file dans le jour qui se lève vers les Indes. Ou ainsi le croit Djédjé, qui mandaté par Isabelle de Castille, tente de rejoindre le Levant par le Ponant à la tête d’une flotille issue des plus beaux ateliers de Pimp my caravelle.

Le tuning sur caravelle est longtemps resté réservé à une élite.

"Vas-y bâtard la vigie qu’esse tu dis ?
- Bin y a d’la terre en face cousin !
- Hé mais vas y, c’est les Indes ou c’est pas les Indes ?
- Ho, c’est pas marqué gros ! T’as qu’à monter, quoi !
- J’te fuck ta mère. Style je monte. Sale tepu"
O

Laissant les navires se rapprocher de la côte, le capitaine Djédjé fait descendre à l’eau un canot pour lui et une poignée de ses meilleurs hommes (Momo, Samy, Djo et le p’tit nerveux de la cage d’escalier B du bâtiment 4) afin d’accoster cette terre promise ; quelques heures plus tard, il plantera le drapeau de la Castille dans le sable humide d’une côte nouvelle inconnue et qu’il baptise prestement du nom de l’un des grands européens qui ont fait l’Histoire :

Santa Bubba

Que serait le Nouveau Monde si celui-ci avait été découvert par des racailles ? Sans trop vouloir m’avancer, on peut imaginer qu’il s’agirait d’un continent où tout le monde se tutoierait et où seuls les plus forts survivraient ; on s’y agresserait pour un oui ou pour un non en utilisant quantité de jurons, même pour demander l’heure, et on se pourrirait la gueule à volo toute la journée. Sitôt que quelqu’un dirait quelque chose, on viendrait l’emmerder pour voir comment il réagit, et à l’aide d’un savant mélange de provoc’ gratuite, d’insultes et de cris sur la liberté d’expression, on discuterait de sujets fascinants en prenant des poses de simili-rebelles comme envoyer péter tout ce qui ressemble à une intrusion de la loi dans notre espace, et rentrer chez autrui pour essayer de déféquer sur son tapis serait monnaie courante.

En fait, on pourrait appeler ce monde internet.

Alors évidemment, si vous dites cela au geek, nerdz ou je ne sais quelle créature de l’enfer moyenne, vous devriez avoir droit à quelques cris scandalisés expliquant qu’ils n’ont rien à voir avec cette part de la population qui non seulement a des goûts de merde en matière d’habillage (le jogging est souvent pour l’internaute une tenue porteuse de souvenirs douloureux en cours de sport) et de décoration (ha, les posters de rappeurs !), mais en plus fait preuve d’agressivité gratuite et d’un manque d’éducation frappant.

Dans le même temps, le cosplay est objectivement tout aussi ridicule que n’importe quel jogging fluo (se déguiser en sportif ou en San Goku, chacun sa croix), les figurines en résine de Matrix ou d’écolières de manga, c’est aussi une vision de la déco très personnelle, et l’agressivité et le manque d’éducation… je crois que nous allons devoir résonner par l’exemple.

Une rue de Lyon, un mercredi matin, deux porteurs de tenue d’entrainement de l’OL dissertent tranquillement, appuyés contre le mur d’une petite boulangerie.

"Vas-y mec, t’as pas une garetteci ?
- Qu’esse tu me dis baltringue ? Va t’en acheter !
- Vas y moi j’ai pas fait ma tepu l’aut’ jour !
- Ouais mais c’est moi qu’avait payé le ciné pour Le Transporteur. Alors c’est bon quoi, tu vois.
- C’tait un film de merde. C’toi qui m’doit des tafs.
- ‘Tain mais tu m’fais iech’, j’me casse bouffon !"
O

Le goût des tatouages de gang moche progresse aussi

Le même jour, sur un quelconque forum.

"Bonjour, ou y a til un lien pour DL Naruto ? (GoRaN_gOrAn)
- DTC LOL ! (Foultrain43)
- Trop MDR. S’est bon j’ai filer les lien pour Evangélion l’autre joure qu’ent’en avai besoin.
- Ouais mais Evangélion c’est pas d’la merde comme Naruto.
- TU PARLE PAS COMME SA DE NARUTO §§§ SA DECHIRE §§§§
- Mais LOL quoi ! J’me casse !
E

En effet, dans un cas comme dans l’autre, on a un français approximatif, on se tutoie à foison (bon, là les gens se connaissent un peu, mais sur internet, le vouvoiement est une langue étrangère) et on s’insulte pour un oui ou pour un non (tout comme la racaille ne considère pas "baltringue" ou "bouffon" comme une insulte, l’internaute considère "Dans ton cul" comme une formule de bon aloi). Les formules de politesse, là aussi, sont considérées comme des outils de répression de la société sur la libre expression des… tiens, si nous parlions justement des points communs entre ces deux espèces face à la loi ?

Prenons un sympathique internaute qui décide de s’instruire en regardant le 20h de TF1 alors qu’il mange une délicieuse assiette de raviolis en conserve. Qu’apprend t-il ? Que de vilaines racailles ont caillassé un véhicule de la maréchaussée alors que ceux-ci se rendaient dans une cité chaude, "zone de non-droit". "Nom d’un Kakashi !" s’exclame le téléspectateur sous le coup de l’émotion ; il lui faut aussitôt aller sur internet pour converser avec ses amis de cette situation honteuse, et s’insurger contre ces "zones de non-droit" dans leur propre pays !

Hélas, alors que notre internaute cherche quelques informations sur le sujet à l’aide de son moteur de recherche préféré, il découvre que…cornegidouille ! Une loi qui lutterait contre le téléchargement illégal ? Mais qu’est-ce que ce scandale ? Internet est une zone de liberté, non à la loi fasciste ! Pour un peu, l’internaute furax lapiderait les députés responsables à coups de souris.

Oui, l’internaute trouve que c’est dégueulasse, toutes ces racailles qui violent la loi (et risquent de voler leur Iphone à la sortie du RER), mais que la violer pour télécharger la dernière saison de Heroes, c’est tout de même bien normal.

Et encore, je ne vous parle pas des trolls, sorte d’agresseurs virtuels à la provocation facile dont le seul but est de chercher l’affrontement, ni des commentateurs qui estiment que venir chier en plein milieu de chez autrui n’est pas spécialement bien élevé. Pourtant, là encore, les points communs sont nombreux ; ce n’est que dans la sémantique que l’on retrouve de mineures différences.

Alors oui, geeks, nerdz, racailles & co : même combat.

Les bagouzes immondes de 10kgs semblent fasciner les deux camps

Merci donc de comprendre que lorsque l’on a pas spécialement un goût particulier pour les casquettes à l’envers, les sweats à capuche, les jogging et les chaussettes qui remontent jusqu’au genou, on peut se permettre de vouvoyer les gens.

Moi si je le fais, c’est juste parce que je vous méprise. C’est très différent.

Tu as de l’ambition ? Tu veux passer à la télé ? Ha, bravo ; seul problème, tu n’as aucun talent !

Ce n’est pas grave, rassures-toi ! Il y a une solution toute simple : faire du buzz. Ou du bruit, chacun se retrouvera dans l’une de ces expressions.

Prenons par exemple nos amis les artistes (terme qui va de Mozart à Loana – bin oui, elle a fait une chanson quand même), qui en chient pour finir sur le plateau de Ruquier (un honneur s’il en est). Il leur faut donc faire du bruit pour que l’on parle d’eux. On se souvient de Cindy Sander, qui, en couplant un ego surdimensionné et des prestations lamentables devint l’égérie d’une certaine émission de Canal +, suivant avec amour les étapes lamentables de sa carrière.

L’autre solution, c’est la provoc’ bien pourrie : ça marche à tous les coups. On pense à Jean-Marie Le Pen, qui n’hésite pas à en remettre une couche sur les camps de concentration lorsque l’on ne parle plus de lui. Et hop, toutes les caméras se tournent dès lors vers le fripon. Trop facile.

Dernièrement, c’est le sous-rappeur "Orelsan" qui a raflé la mise avec sa chanson "Sale pute", dont le titre fleure bon le truc pas du tout fait pour provoquer qui que ce soit.

Et évidemment, ça n’a pas raté : du couillon lambda au ministre du coin en passant par Ségolène Royal, ça n’a fait qu’un tour : tout le monde s’est mis à hurler à la chanson honteuse. Du coup, même moi j’en ai entendu parler (alors que vraiment, c’est pas le genre d’actualité que je suis). Quel génial coup de pub : il suffit d’être un connard pour que tout le monde parle de vous. Ce soir, c’était Frédéric Mitterrand qui expliquait en direct sur France 2 ce qu’il pensait de la chansonnette du monsieur.

Comme quoi, si vous voulez être célèbre, entre vous emmerder à faire une œuvre de qualité et une merde provocatrice, n’hésitez pas si vous aimez la facilité.

Mais, au-delà de la chanson, arrêtons nous sur ce grand artiste français.

Orelsan (Aurélien Cotentin) est un rappeur qui est né dans la misère d’un foyer où ses parents avaient trop peu de temps à lui accorder (papa est directeur d’un collège, maman institutrice). Il grandit dans les banlieues chaudes (Alençon, dans l’Orne) et finit par rencontrer un camarade de misère, Skread (Matthieu Le Carpentier), dans l’un des nombreux immeubles délabrés de son ghetto où s’entassent les pauvres (l’école de commerce de Caen).

Rappellons que Skread (Matthieu Le Carpentier) a travaillé avec les plus grands : Booba (le rappeur avec une patate dans la bouche), Diam’s (Haha). C’est donc un allié de poids pour le combattant des rues, le chien fou Orelsan. Orelsan qui porte ce nom parce qu’il voulait prendre Orel (ouais, comme son prénom, tu vois) mais comme un autre membre de gang avait le même, il a rajouté San, tu vois, parce que ça vient du japonais, et que Orel, il kiffe grave les mangas (probablement Sailor Moon).

De là, c’est parti pour le succès, avec son 1er gros morceau, Saint-Valentin, dont je vous laisse savourer les paroles, pas du tout le genre provoc’ pour vendre du caca. Il enchaine plus tard avec un autre titre d’une qualité tout aussi proche, Changement, qui est à la chanson ce que Nicolas Sarkozy est au Basketball.

Et puis, enfin, on en arrive à la fameuse chanson qui fait polémique (même si je ne vois pas bien en quoi elle diffère de la moyenne du reste de son répertoire), Sale Pute.

Vraiment, trois mots me viennent à l’esprit : artiste, polyvalent et talentueux.

Ha, si, deux autres mots me viennent, puisque finalement tout cela me rappelle étrangement autre chose : MC Warriors

Merci donc à toutes celles et ceux qui sont rentrés dans le petit jeu de provocation de M. Cotentin, qui continue de marcher à plein régime. Quoi, moi aussi j’en parle et j’alimente la polémique ? Oui mais moi, c’est normal : un mec qui joue à l’odieux connard pour réussir, c’est un peu quelqu’un de la famille.

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