« Hooo, c’est splendide !« 

Elizabeth ajuste sa pèlerine d’un geste mal assuré, tentant tant bien que mal de lui trouver une quelconque position où elle l’aiderait à lutter contre le froid ambiant. Hélas, rien n’y fait : l’hiver continue à pénétrer au travers de ses vêtements, alors que le vent, lui, en profite pour rabattre ses longs cheveux bruns sur son visage. De ses doigts délicats, elle les écarte pour mieux jouir du spectacle qui s’offre à elle. A perte de vue, en contrebas, la campagne est blanche : blottis sous des arbres couverts de neige et de givre, quelques animaux se réchauffent les uns contre les autres en faisant fi des deux promeneurs avançant dans la forêt. Au loin, on entend le son si curieux du bois qui craque, gonflé par le gel.

« Oui, Elizabeth, c’est splendide en effet. J’aime la campagne en hiver, profiter du silence, voir la nature paisible, savoir que la neige cache les tombes fraichement creus… hem, voilà, la neige, tout ça quoi.
- J’ai su que vous étiez un homme de goût dès l’instant où je vous ai vu à cette exposition…
- Vous dites ça uniquement parce que c’était vous que je regardais à cet instant précis, petite présomptueuse.
- Hooo Odieux, hihi ! »

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La jeune femme se blottit d’autant plus dans sa pèlerine qu’à présent, elle aimerait pouvoir y dissimuler ses joues rougissantes, ou simplement pouvoir accuser les affres de la saison d’ainsi être les seules responsables de la brutale prise de couleurs de son visage. Elle sautille quelque peu en marchant, tant pour décoller la neige de sous ses bottes que pour se réchauffer un peu plus. Sentant la chose, son compagnon de pérégrination lui fait signe de venir se coller à lui pour partager sa chaleur corporelle. Cette fois, elle laisse ses cheveux retomber sur ses joues en pouffant un peu dans une ultime tentative de dissimuler son trouble.

« Elizabeth, vous semblez agitée.
- Je… c’est que… Odieux, est-ce que vous croyez à l’amour véritable ?
- Comme l’amour du mauvais cinéma ?
- Non… comme l’amour… Cupidon, vous savez ? L’Amour, quoi. 
- Aaaaaaaah… non, mais d’accord, oui je vois.
- Parce que je voulais vous demander, ces derniers temps je repensais à vous et moi et je voudrais aller à une nouvelle ét…
- Non Elizabeth. Attendez.
- Pardon ?
- Je vous arrête pour un motif simple : vous êtes en train de dire de la daube.
- Odieux ?! Mais ?
- Tenez, passez-moi ce bâton que je vous explique ça avec un schéma. Vous allez voir, en fait, c’est très simple. »

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S’exécutant, la jeune femme fit quelque peu la moue pendant que l’homme à ses côtés, d’une longue branche à peine plus courte qu’un bâton de marche, commença à tracer des signes dans la neige qu’elle ne reconnut pas de suite.

Elle sentait que ça allait mal se passer.

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Toute personne saine d’esprit ayant déjà connu les capacités fécales d’un bambin peut lui souhaiter bien des choses, sauf en plus d’avoir des ailes

A l’approche de la Saint Valentin, comme chaque année, chacun y va de son couplet sur le fait que les bisous, on peut s’en faire toute l’année, que tout ça, c’est rien qu’une fête commerciale, mais mine de rien, il se trouve toujours un clampin pour en parler, particulièrement dans le monde merveilleux de vacuité intellectuelle que constituent les réseaux sociaux. Or, sur ce blog, vous le savez, la vacuité intellectuelle, c’est un peu une passion. Aussi, il convient de traiter à l’approche de ces jours maudits emplis d’une imagerie niaise  à base d’enfants volants tirant des petits coeurs sur les gens, que l’on vous ment.

Oui, on vous ment.

Car si l’Amour est incarné par Cupidon, Cupidon, lui, n’existe pas.

Je pourrais m’en arrêter à cette simple formulation, mais cela serait un procédé quelque peu cavalier : je vois d’ici mes lecteurs s’insurger en me demandant des explications, renverser les tables et les chaises en brandissant le poing, puis, comme ils me lisent au bureau, se faire engueuler par leur patron qui leur demande ce que c’est que ce bordel. Non parce que hé, hein, va falloir se calmer là quand même. Bref ! Aujourd’hui, donc, nous allons prouver scientifiquement que Cupidon n’existe pas. Et que si c’était le cas, on serait bien dans la merde.

Suivez un peu, et ramassez-moi tout le bordel que vous avez mis au paragraphe précédent.

Cupidon est, pour rappel, l’enfant de Mars et de Vénus, respectivement dieu de la guerre et déesse de la beauté. Or, à défaut d’accoucher d’une belle guerre, les deux ont produit une bien étrange créature : le dieu de l’amour. Jupiter, qui était quand même un peu un expert en emmerdes, sentit tout de suite que cette histoire fleurait les embruns de pâté, et demanda donc à ce que l’on se débarrasse de Cupidon, par exemple en le mettant dans un sac et en lui tapant très fort la gueule avec des objets contondants de type massue, marteau ou Christian Jacob. Cependant, Vénus ayant fait un peu sa chochotte, elle décida de cacher le marmot, qui par la suite devint Cupidon. Bon, dans l’histoire originale, Cupidon devient un beau jeune homme, se blesse comme un con en nettoyant son arme (mais si, quel gros busard vous pouvez le dire) et tombe donc amoureux de Psyché, mais suite à toute une histoire, il finit par la fuir jusqu’à ce qu’elle le rattrape quand même, la bougresse, (alors qu’elle ne vole pas elle, bravo la gestion des trois dimensions Cupidon, décidément) et du coup… ils se marient.

Savoir que dans l’histoire même de Cupidon, dieu de l’Amour, le mariage n’intervient pas tant que dure le bonheur, et fait son entrée uniquement pour couper les ailes du bonhomme, c’est assez ironique. Mais passons ! Car cette partie-là de la mythologie est surtout restée aux oubliettes : plus que le jeune homme marié, on a retenu l’enfant à l’arc. Alors soit !

Car que sait-on de Cupidon ?

- Qu’il vole

- Qu’il porte une culotte à la propreté contestable

- Qu’il dispose d’un arc en frêne et de flèches en or

- Que le 14 février il est censé aider les couples à faire brûler la flamme

Aussi, mettons : le 14 février, Cupidon est supposé se promener de par le monde, son arc à la main, pour mieux s’arrêter au-dessus des rues et des demeures, décochant ses traits enchantés pour que chacun trouve son âme soeur, ou que ceux déjà en couple puissent continuer à l’être encore longtemps plutôt que de se faire larguer par texto. Alors calculons !

  • La Terre compte 7 milliards d’habitants. Un peu plus, puisque chaque jour, les rangs de notre espèce grossissent, mais pour faciliter le travail de notre angelot préféré, nous considérerons que nous sommes très exactement 7 milliards le 14 février.
  • Parmi ces 7 milliards d’habitants, on peut considérer qu’il y a 2 milliards d’enfants. Or les enfants ne tombent pas amoureux comme les adultes : eux, il leur suffit d’un échange de BNs à la récré, et c’est parti, ils sont tellement à fond qu’ils vont faire des trucs aussi extrêmes que prêter leurs crayons de couleur, aider l’autre à ne pas tomber du toboggan ou tenir les mains de la maîtresse pendant que l’autre la tabasse. Ah, c’est beau l’enfance.
  • On peut donc considérer qu’il reste 5 milliards de personnes. Mais nous allons encore en retirer 1 milliard arbitrairement pour soulager le travail de notre archer angélique en virant les personnes qui sont incapables de ressentir ses flèches : gens chiants, personnes plongées dans un état second médicalement, personnes dans un état second dans la journée (les gens qui regardent plus de 2 powerpoints par jour, par exemple), les acteurs de « Plus Belle la Vie », puisque sinon, ils pourraient ressentir leur propre amour propre et partiraient donc en hurlant, et enfin moi-même pour des raisons connues de mes lecteurs
  • Cela nous laisse 4 milliards de personnes, dont il faut encore déduire :
  • Les utilisateurs de World of Warcraft, soit 11 millions, parce que merde, Cupidon va pas gâcher de munitions sur des gens qui n’auront pas le temps d’avoir une vie sociale, ya instance là
  • Les gens qui aiment Franck Dubosc, soit 2 personnes, parce qu’à ce niveau, c’est que leur notion même d’amour et d’appréciation est complètement schlass
  • Donc en déduisant 11 000 002 personnes de nos 4 milliards, nous arrivons à un total de 3 988 999 998 personnes qui ne demandent qu’à se faire flécher la gueuler.

Bien ! Maintenant que cela est arrêté, mettons : le 14 février dure 24 heures. Je ne prends pas en compte le décalage horaire : Cupidon est à l’heure de Rome. Donc il va nous faire le boulot, cette feignasse, et sans gruger, ah mais ! Recalculons :

Cupidon va donc devoir toucher, en 24 heures, 3 988 999 998 personnes

Soit, de l’heure, 166 208 333. Et que je vous entende pas gruger, bande de petits rascals : non, il ne divise pas par deux puisqu’il s’occupe de couples. C’est une flèche par personne, c’est la règle.

Soit, de la minute, 2 770 139 personnes à toucher

Soit, de la seconde, 46 169 personnes. Ce qui vous donne à peu près la population de Châteauroux, par exemple. J’en entends qui ricanent : si, même à Châteauroux, on a besoin de Cupidon. Ou d’alcool. Attendez, c’est lequel des deux qui rend heureux à tous les coups ?

Le 14 février, Twitter est rempli de commentaires de gens qui disent ne rien avoir à faire de la Saint Valentin mais en parlent en boucle. Les 364 autres jours, remplacez « Saint Valentin » par « Grand Journal »

Cupidon a donc du boulot. Ce qui expliquerait par ailleurs pourquoi vous n’avez pas forcément trouvé l’âme soeur : vous n’êtes peut-être pas exactement en haut de la pile. Avec un peu de bol, il n’y a qu’un milliard, un milliard cinq de personnes devant vous. Une paille, arrêtez de vous plaindre.

Enfin, c’est toujours moins à attendre que pour une carte grise à la préfecture, mais je m’égare : une chose est sûre, Cupidon ne bosse pas dans l’administration française. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’au sein de celle-ci on passe plus d’une seconde sur votre cas, rassurez-vous : certains éléments du personnage ont été bien assimilés. Mais je m’égare encore, deux fois en si peu de temps, enfin, cela reste bien normal lorsque l’on parle de mythologie comme le disait Nisos (ce paragraphe inutile vaut 900 points au club des professeur de grec ancien, si vous me lisez les gars et que vous n’êtes pas encore tous morts de vieillesse) . Bref.

Maintenant, mettons : les cibles de Cupidon sont, par un incroyable coup de bol, toujours en moyenne à un mètre l’une de l’autre. D’ailleurs, si elles sont à moins, c’est que soit elles n’ont déjà plus besoin de Cupidon parce que t’inquiète, je gère Suzette, soit qu’elles sont dans le métro, ce qui est certes relativement proche d’une relation sexuelle d’un point de vue frottements et échanges de miasmes, mais ne compte malgré tout pas. Nous considérerons que Cupidon ne dispose pas de grenades, et n’utilise que ses flèches même dans des lieux bondés comme ceux-là. Tout compris, entre les passages où il doit chercher une bonne position de tir, un angle de vue dégagé & co, on considérera toujours qu’il n’y a que ce fameux mètre. Voyez comme je suis conciliant.

Prenons en compte deux autres éléments :

  • Une flèche d’arc peut filer jusqu’à 300 kilomètres heure si bien décochée depuis un tireur immobile
  • Cupidon et sa grosse tête joufflue ne sont pas vraiment aérodynamiques

Vous avez tout bien pris en compte ? Alors c’est parti : bonne Saint Valentin.

D’abord, Cupidon va commencer à se déplacer à 135 fois la vitesse du son. Qu’importe d’où il partira : l’onde de choc sera suffisamment grande pour raser le bled où il se trouvera (Rome, probablement), vaporisant la plupart des habitants et rendant sourd les autres sur plusieurs kilomètres. Il ne fera d’ailleurs par bon se trouver sur sa trajectoire, puisqu’il ne laissera derrière lui que mort et désolation, ainsi qu’une curieuse odeur de brûlé. De toute manière, Cupidon n’en saura rien : vu le nombre de G qu’il se sera pris dans le museau à l’accélération, il sera déjà aveugle et sourd, ce qui expliquerait non seulement sa représentation aux yeux bandés sur plusieurs tableaux (voyez que j’ai raison), mais en plus cela expliquerait pourquoi vous avez toujours l’impression que tout va de travers en amour (encore une fois, tout se tient). Non parce que tirer à l’arc en étant aveugle c’est déjà pas facile, mais tout en faisant péter le mur du son et sans les oreilles, ça devient compliqué.

Mais rassurez-vous : Cupidon va aussi se sentir relativement mal : n’étant pas spécialement profilé pour sa mission, ses grosses joues vont rapidement prendre feu alors que ses yeux vont se dessécher  et si son slip était encore propre à ce stade, il devrait se remplir de tout son tube digestif avant de prendre feu, le fumet qui en résultera lui donnant un certain panache, j’en conviens (les aviateurs amateurs de calembours feront leur marché dans cette phrase).  Incapable de s’arrêter sur sa lancée, il faudra espérer qu’il trouve un moyen de ne pas ralentir s’il veut accomplir sa mission puisque ses ailes se seront sûrement arrachées dès l’accélération, emportant sa colonne vertébrale avec (là encore : le tir à l’arc se complique) et quelques autres morceaux choisis. Finalement, s’il parvient par son statut divin à échapper à la désintégration totale, et que ses doigts flétris par la combustion parviennent à sortir de son carquois ses flèches d’or n’ayant pas fondu grâce à la magie les habitant, il ne lui restera plus qu’à tirer. Easy.

Or, puisqu’il ne pourra plus s’arrêter, et que quand bien même, il devrait assurer un temps de verrouillage de la cible inférieur aux ordinateurs des avions de chasses actuel avant de tirer sa flèche et quitter l’endroit sans même prendre le temps de voir si elle touche, si jamais le projectile n’explosait pas purement et simplement, non content de toucher la personne avec qui vous étiez en train de prendre un dîner romantique, elle va lui décalquer la tête contre la table, envoyer les morceaux sur tous les convives alentours (si le choc ne provoque tout simplement pas une déflagration rasant la salle), probablement vous traverser aussi en ne laissant derrière vous que des restes qui permettront à la TNT de créer un nouveau jeu télévisé autour du principe de l’identification de votre corps, puis elle devrait traverser tour à tour – grâce à sa pointe faite d’un alliage importé droit de l’Olympe mais quand même avec de l’uranium dedans histoire de tenir le choc, donc quand bien même vous auriez survécu, Cupidon vous aurait refilé un cancer, sympa) le sol du bâtiment, le sous-sol, les fondations, commencer à creuser la terre et éventuellement s’arrêter en fumant et sifflant au bout d’un long, long moment.  Moment critique, puisque si la flèche provoque l’amour chez tout ce qu’elle touche et qu’elle pénètre la Terre, cela risque encore de créer des trucs cucus, du genre des chansons de Yannick Noah. Et ça, ça reste probablement la pire conséquence de tout.

Bref.

Une fois la personne avec qui vous mangiez en paix décapitée, votre personne désintégrée, l’endroit criblé de tirs ayant réduit les convives à néant et une forte odeur de chair brûlée s’élevant au-dessus des ruines de votre paisible cité, Cupidon, son petit corps d’enfant noirci et démembré aux lambeaux de chair pendants se posera sur les restes de l’aéroport de Rome dans une tempête de flammes et créera à l’impact avec le sol une onde de choc qui devrait non seulement piquer un peu le bambin, mais dégager l’équivalent énergétique de plusieurs fois Hiroshima. Il est même probable que, pour la déconne, la réaction sismique qui suivrait réveille l’activité volcanique locale et permette aux italiens encore vivants de savourer les joies simples de leur ancêtre Pline l’Ancien (et je ne parle pas de celle d’avoir un neveu con comme Pline le Jeune).

Pour rappel, la bombe larguée sur Hiroshima s’appelait « Little Boy ». M’enfin j’dis ça, hein.

Cela fait, nous pouvons donc en tirer plusieurs conclusions :

  • Cupidon, c’est vraiment une super idée, ça donne vraiment envie de passer une bonne Saint Valentin avec lui, quelle belle illustration
  • En fait, il est statistiquement plus probable que ce soit des ninjas qui s’occupent de manier les flèches d’or plutôt que Cupidon, mais ça évidemment, ce n’est pas vendeur alors personne n’en parle, racistes
  • Enfin, statistiquement toujours, même en supposant que chaque année, Satan achète l’âme de 1% de la chrétienté, il aurait toujours plus de crédibilité scientifique dans la possibilité d’accomplir sa mission que la simple existence de Cupidon

Donc, scientifiquement, vous avez moins de chance de rencontrer l’Amour tel que la mythologie nous le décrit que de passer un pacte avec le Diable, ce qui est prouvé très simplement par l’existence pure et simple des conditions d’utilisation d’iTunes.

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« Voilà pourquoi je ne mange pas de ce pain-là ma petite Elizabeth.« 

Dis-je en achevant de tracer mes schémas dans la neige fraîche avant d’agiter la baguette de bois dans ma main pour fouetter l’air glacial qui nous entourait. Elizabeth fit une moue dubitative en observant les schémas sur le sol, particulièrement en s’arrêtant sur celui où j’avais dessiné des gens en toge tapant un petit sac à l’aide d’un Christian Jacob. Probablement peu convaincue par mes talents de caricaturiste, elle soupira longuement, envoyant de blanches volutes s’envoler loin de ses lèvres rouges.

« Oui mais… tout de même, moi j’y crois, à l’Amour ! 
- Sacrebleu, qu’est-ce que je viens d’expliquer ? C’est bien la peine que je me décarcasse.
- Ca n’a strictement rien à voir ! Une flèche peut nous toucher n’importe quand, ce que je voulais dire, c’est au sujet de vous et moi, parce que… d’ailleurs juste à l’instant, j’ai… je grois… je gru… jgnr… »

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Elizabeth tourna de l’oeil avant de s’effondrer dans la neige avec une délicatesse qui imposait le respect. Dans son cou, l’embout rougeoyant de la fléchette-seringue dépassait de sa chevelure. Souriant, je fis un signe à Diego, vêtu en ninja dans un arbre voisin, son fusil à air comprimé encore sur l’épaule. Le bon serviteur me rendit mon salut et descendit promptement me rejoindre pour m’aider à charger la jeune femme sur un traîneau, charme de la saison. Cela fait, Diego sembla hésiter quelque peu au sujet de quelque chose.

« Hé bien Diego ?
- C’est que… patron je… voilà, les vacances d’hiver arrivent et…
- Certes ?
- Bin je me disais… cela fait 4 ans que je n’ai pas pris de vacances alors je… jre… rgn… »

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Diego s’effondra à son tour dans la neige, une autre fléchette-seringue plantée dans le cou au travers de la cagoule de son costume oriental. Souriant une fois de plus, je fis un signe de la main à l’autre ninja que j’avais engagé pour suivre le premier, puisqu’on n’est jamais trop sûr. Et encore une fois, la prudence avait payé. Ignorant les grosses gouttes de sueur perlant sous la tenue du tireur que je pouvais voir d’ici, alors qu’il devait se demander si quelqu’un avait été missionné pour l’endormir lui aussi, je contemplais le corps d’Elizabeth étalé sur le traineau, ronflant paisiblement.

« Ah, Cupidon. Qu’importe s’il y a une force qui décoche les tirs, pourvu que je désigne les cibles.« 

Puis, sifflotant, je repartis profiter des joies simples de l’hiver.

Communiquer avec les femmes n’est pas chose aisée.

Nombre de jeunes mâles ont tendance à approuver cette phrase, sachant qu’ils ne parviennent pas eux-mêmes à engager la conversation avec la splendide créature installée à quelques tables d’eux et qui leur jette un regard de braise, principalement parce qu’ils ne sont pas sûrs de lire dans les yeux de la demoiselle l’expression d’un puissant désir ou plus simplement un rire contenu à la vue de boutons d’acné purulents disposés au coeur d’un duvet crasseux. Il faut dire que la femme est un être profondément mystérieux, dont le système de communication semble complètement différent du nôtre, sa voix s’élevant parfois, à l’évocation de Robert Pattinson, dans des fréquences ne pouvant être entendues que par les chiens, les hamsters et les fans de Skrillex. Et je ne parle même pas des fois où elle répond « Non. » quand on lui demande si elle fait la gueule, alors que son visage est tordu depuis 10 minutes dans une grimace dont chaque trait semble être issu du cadastre des fosses rougeoyantes de l’enfer. Bref : communiquer avec les femmes n’est définitivement pas simple.

Pourtant, l’Union Européenne, toujours en quête de nouvelles aventures, a décidé de lancer une grande campagne de communication à destination de ces êtres afin de leur rappeler que les carrières scientifiques n’étaient pas l’apanage des gens qui font pipi debout. Son nom ?

Science, it’s a girl thing !

Et comme les choses sont bien faites, il y a même une vidéo visant à résumer la chose, mais comme je suis grand prince, je vous propose d’en découvrir ce que je suppose être la genèse.

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Bruxelles, un lundi matin, 10:43

« Régis, Michel, les gars, on vient d’avoir la réponse : on a décroché le marché de l’Union Européenne pour la campagne visant à attirer plus de filles vers les carrières scientifiques. On a mis les stagiaires sur les cartes de visite de la COGIP, alors ce matin, les gars, on brainstorme. Je veux des idées, du punch, du lourd. Alors je vous écoute les champions.
- Bin, j’y connais pas grand chose en filles moi.
- Ah ?
- C’est-à-dire que je collectionne les figurines de mangas. 
- Hmm, je vois, vous avez des gris-gris repoussoirs chez vous. Bon, c’est pas grave, Michel, vous ?
- Bin heu… c’t’à dire… 
- Michel, j’ai vu des photos, vous aviez une queue de cheval dans les années 90. Alors vous êtes ce qu’on a de plus proche, remuez-vous. 
- Je… et bien les filles ça… ça porte des jupes ?
- Hmmmouiiiii, c’est pas mal, mais vous n’auriez pas plus… vous voyez ? Concret ?
- Je crois que ça met du rouge à lèvres et que ça se peint les ongles en rose. Et puis c’est petit alors ça porte parfois des talons.
- Okay, c’est bien, c’est bien, mais maintenant il faut qu’on mette un rapport avec la science, c’est le thème de la campagne.
- Moi je sais, on pourrait mettre des filles en tenue d’écolières nippones qui se frottent à d’énormes tubes à essai ! 
- En fait Régis, fermez votre gueule. Continuez Michel.
- Bin c’est-à-dire que la science c’est un truc de mec.
- D’où cette campagne Michel, mais oui vous avez pas mal cerné le sujet.
- Bon bin alors on a qu’à mettre des filles, et puis pour dire qu’il y a de la science, on met un scientifique. Mais un mec, sinon ce ne sera pas crédible.
- Je crois que l’on tient quelque chose. Les gars, on descend au studio, on commence la production direct. »

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Vous pensez que je fabule ? Moi-même je n’en suis pas certain, mais jugez par vous même, le résultat est ici, et comme je sais que moult lecteurs surfent sur ce site sur leurs heures de bureau au lieu de relancer l’économie mondiale, spoilons un peu ce que ça donne.

Je suis d’accord avec vous, on voit bien que cette image est complètement photoshopée : on sait tous que seul un homme peut prendre la pose sans glousser

Fond bleu pastel, trois donzelles s’avancent sur fond de musique électronique en direction de la caméra ; toutes trois battent le rythme au son de leurs talons hauts, faisant onduler leur croupe d’une manière bien étrange sous leur mini-jupe, façon « Il y a de la houle, mais juste dans mes fesses, c’est très curieux » (mais que l’on se rassure, ces damoiselles ont le pied marin)

Soudain, Francis le scientifique (il a une blouse et des lunettes), qui était occupé à rechercher un truc utile à l’humanité comme par exemple une arme bactériologique contre les utilisateurs de mini-motos, lève les yeux de son microscope au son des talons s’approchant. On sent bien que ça le travaille, Francis, tout ce bordel dans son laboratoire pendant qu’il bosse. Et puis où est passé le labo, d’ailleurs, bordel, qu’est-ce que c’est que ces couleurs pastel ? Et cette musique de merde ? Non mais ho, il y a des gens qui travaillent nom d’un petit bonhomme ! Francis, bougon, chausse donc ses lunettes pour mieux observer ce qu’il se passe.

Nos trois donzelles s’arrêtent devant lui donc dans une pose digne des drôles de dames, alors que la lumière d’un projecteur révèle leur apparence, visiblement le fruit de l’union perverse de Jean-Louis David et d’une pigiste de chez Closer.

Francis prend donc son air sérieux du genre « Mais, qu’est-ce que c’est que ces connasses ?« 

Et là, c’est parti.

Talon qui couine, riff de guitare, décors kitsch à base de pois roses et jeune fille qui se déhanche alors que du vernis à ongle apparaît en gros plan avant de laisser la place à du rouge à lèvres… le bathyscaphe de la caricature  s’enfonce dans les profondeurs du girly

Des ongles soigneusement tartinés tapotent une table, des microscopes étudient des produits tout roses ou tout rouges, voire carrément choupis

Des instruments scientifiques apparaissent brièvement avant de laisser place à une jeune fille qui glousse face à la caméra parce que la science, c’est trop le lol (coucou Petit Robert)

Une donzelle main sur la hanche et gilet vintage sur le dos écrit sur un tableau transparent des formules diverses au milieu d’un studio photo façon modèle de mode en pleine séance

Une fille fait un regard sensuel à la caméra (la science, c’est très excitant), une autre danse, un pinceau à poudre envoie des milliers de particules de maquillage en l’air

Les filles continuent de sauter dans tous les sens, laissant supposer qu’elles sont complètement défoncées, alors qu’apparaissent par flash des produits chimiques multicolores, d’où une certaine envie de rapprocher cause et effet et d’appeler immédiatement les stups

Les mêmes reviennent, cette fois hilares après avoir trouvé un chapeau et des grosses lunettes de soleil (ne me demandez pas le rapport ou même ce que ça foutait là) en montrant la caméra du doigt, souriantes (on sent bien que Francis, lui, s’est cassé depuis longtemps, sentant venir l’arrivée imminente de poneys)

Les produits chimiques continuent de défiler, toujours de couleur flashy, alors que les donzelles précédemment évoquées réapparaissent dans des activités sensiblement proche de ce que l’on évoquait, à savoir une sorte de crise quelque part entre l’hystérie et les convulsions épileptiques

Une maquette de molécule passe, et visiblement, ça étonne très fort une jeune fille sur fond rose dont la coiffure n’est pas sans rappeler un Paris-Brest

Ça glousse, glousse, ça envoie des bisous dans le vent, on voit des pinceaux à maquillage en gros plan, et à un moment, on voit passer l’hydrogène, ne me demandez toujours pas pourquoi, probablement qu’il était invité à la soirée pyjama du coin (l’hydrogène adore les soirées pyjamas, même si tout le monde sait qu’il pleure devant « Raison & sentiments » en mangeant de la glace)

Les filles dansent, se frottent l’une à l’autre, affichent un rose à lèvre capable de rendre aveugle tout être ayant une vague notion d’esthétique dans un rayon de deux bons kilomètres, puis agitent d’énormes lunettes mouches

Finalement, toujours sur fond rose et alors qu’elles gloussent les mains sur les hanches comme des Miss France devant Jean-Pierre Foucault, elles enfilent des lunettes de protection de laboratoire marquées « Science, it’s a girl thing » avec du rouge à lèvre figurant le premier I et…

C’est tout.

Si vous le voulez bien, résumons ensemble ce que cette vidéo nous a appris :

- Il ne faut pas amener de nanas dans des laboratoires, sinon ça glousse dans tous les sens, ça danse en agitant des conneries et ça emmerde tout le monde avec ses talons

- Le seul être que nous avons vu s’intéresser sérieusement aux sciences est un homme

- « Science, it’s a girl thing« , mais finalement, les nanas semblent intéressées par à peu près tout sauf la science

A ce stade, je ne sais pas vous, mais j’ai tout de même l’impression qu’il y a un génie dans la salle, qui n’a pas hésité à courageusement mettre un peu plus de 100 000€ (c’est le coût du clip) sur la table pour hurler au monde que les femmes, c’était quand même avant tout des poufs en puissance ; j’imagine que dans la première version, l’intégralité du clip se passait dans un poulailler mais qu’au final, l’un des auteurs derrière cette perle s’est dit « Non, merde, c’est quand même insultant pour les poules, faut qu’on arrête de déconner. Vas-y, on le refait avec des nanas.« . Je n’ose d’ailleurs pas non plus imaginer comment les mêmes auraient fait pour intéresser les filles aux métiers de l’armée : donzelle qui rigole en se peignant le visage façon camouflage, louloute qui débarque en talons hauts avec son famas avant de se mettre à glousser en polissant son casque, ou même, pourquoi pas, un passage formidable où l’on expliquerait aux femmes qu’elles peuvent devenir pilotes de char, ce qui rendra tous leurs créneaux infiniment plus faciles (un vieux fantasme du sexe faible).

Poule venant juste de visionner le clip

Les choses auraient pu s’en arrêter là, mais les mêmes se sont dit que, tiens, dis-donc, et si en plus, on lançait un petit camion sur les routes d’Europe pour aller de ville en ville présenter la campagne aux jeunes filles désoeuvrées (à savoir toutes celles qui ne font pas la vaisselle, donc, comme j’imagine que doit le préciser le cahier des charges de la mission), et tenter de leur proposer une carrière dans le milieu scientifique ? D’accord, mais qu’y aura t-il à bord ? Des récits de jeunes filles ayant réussi dans les sciences ? Une biographie de Marie Curie avec son petit atelier « Toi aussi mets toi du radium dans le museau » ? Non, mieux, car comme nous le dit le site :

Les jeunes filles y seront par exemple invitées à réaliser elles-mêmes un baume à lèvres, ou visiter un “ bar à oxygène ” dans lequel elles devront identifier différents arômes tels que la menthe, le chocolat ou la fraise

Parce que oui, hein, ça reste des êtres sans âme, vous n’imaginez tout de même pas que l’on va leur parler de faire décoller des fusées, sauver des gens ou de protéger l’environnement : non, on va en rester aux parfums, rouges à lèvres et autres accessoires plus ou moins liés à la mode parce que sinon, elles ne comprendraient pas. Elles resteraient là, la bouche ouverte et les yeux ternes, ce qui est très mal puisque c’est un coup à se retrouver à l’affiche de Blanche-Neige. Des gens, plein de mauvaise foi, ont cependant sous-entendu que la femme serait un être plus intelligent qu’une sorte de Paris Hilton complètement défoncée (si vous ne saviez pas ce qu’est un pléonasme, vous venez d’en lire un), et que donc, le clip serait un peu insultant. Le site n’est donc pas resté silencieux sur le sujet et, plutôt que de faire remarquer que le deuxième sexe devrait déjà être bien content qu’on le laisse rechercher le boson de Higgs (« Ho non, je veux pas, j’ai lu dans Public que ça faisait gagner de la masse et j’ai déjà un assez gros cul« , aurait répondu une scientifique comme celles du clip) alors qu’il n’est déjà pas foutu de retrouver sa position sur une carte, a donc répondu aux viles critiques :

Le principe du clip est de combiner des images liées aux sciences (électronique, mathématique, chimie, physique) avec des images proches des cosmétiques et de la mode pour montrer aux jeunes filles comment la science est déjà présente dans leur vie

Oui parce qu’on l’imagine bien : si l’on avait évoqué, je ne sais pas moi, le fait que la médecine faisait partie de leur vie, elles n’auraient sûrement pas compris le rapport, et auraient commencé à suer à grosses gouttes, faisant ainsi méchamment couler leur maquillage. Il faut dire que, comme chacun sait, seul le chromosome Y permet de voir le monde réel et la science au quotidien : voitures, ordinateurs, avions, santé… à partir du moment où on ne l’a pas, on est persuadé de circuler à poney, de tapoter sur des trèfles magiques, de voler en licorne et d’être guérie par des lapins gentils qui font nif-nif avec la truffe là où ça fait bobo. D’où le clip. Enfin, en tout cas, c’est l’explication la plus crédible, je crois. D’ailleurs, ce n’est pas fini ! Car le site, toujours dans son petit texte de justification sur cette vidéo, n’hésite pas à savamment expliquer pourquoi, accessoirement, la campagne est bourrée de rose, et la réponse est limpide :

Parce que le rouge était considéré comme trop adulte

Une démarche bien légitime, puisque l’on imagine bien ce qu’il se serait passé si, à tout hasard, on avait tenté une campagne tournée entre autres vers de jeunes filles de 18 ans autrement qu’en partant sur le principe que ce n’était pas des adultes. Vous imaginez ? C’eut été les responsabiliser ou les prendre au sérieux : et honnêtement, à 18 ans, comment peut-on prendre au sérieux une femme, qui plus est avec le droit de vote ? Non, il fallait bien faire attention à leur rappeler leur place parce que sinon, ça va être le chaos, et vous verrez qu’un jour, elles demanderont l’égalité de salaire à responsabilité égale (heureusement, à l’heure actuelle, les associations prétendant les représenter sont plutôt occupées à gérer « Madame » et « Mademoiselle », ce qui devrait, Messieurs, nous laisser encore un peu de temps pour nous gaver en paix. On notera d’ailleurs, dans le même registre et sur la page principale du site, le mot « love » écrit en majuscule pour bien qu’on puisse le voir, sur fond rose, et avec de gros coeurs. On m’annoncerait que l’ensemble de la campagne a été confiée à Valérie Damidot que ça ne m’étonnerait pas.

A force de duckfaces, il ne faut pas s’étonner de ne pas être prise au sérieux Mesdemoiselles, ça vous apprendra.

C’est pourquoi je me permets aujourd’hui de proposer à l’Union Européenne les thèmes des prochaines campagnes visant à augmenter la proportion de filles dans des milieux très masculins :

« Computer, my Best Friend Forever« 

Avec une campagne où l’on voit de jeunes filles jouer aux Sims, déplacer des Pets Shops sur un Ipad ou se frotter langoureusement à des joueurs de WoW

« Politic : it’s a bitch thing !« 

Où l’on met en avant de jeunes donzelles gloussant à l’assemblée ou faisant les magasins au lieu de siéger au parlement. Rachida Dati s’est déjà proposée.

« Légion Etrangère, une aventure au poil ! »

Axée autour de la non-épilation au sein du corps des sapeurs, on y verra des damoiselles follement s’amuser en se passant tour à tour une imposante moustache, une barbe, et essayer un képi blanc pour compléter leur tenue d’été

Franchement, si avec ces idées là on arrive pas à faire plus sérieux que cette campagne, je ne sais plus quoi faire.

Merci, l’Union Européenne : il était grand temps que quelqu’un rappelle leur place à nos amies les femmes.

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