Communiquer avec les femmes n’est pas chose aisée.

Nombre de jeunes mâles ont tendance à approuver cette phrase, sachant qu’ils ne parviennent pas eux-mêmes à engager la conversation avec la splendide créature installée à quelques tables d’eux et qui leur jette un regard de braise, principalement parce qu’ils ne sont pas sûrs de lire dans les yeux de la demoiselle l’expression d’un puissant désir ou plus simplement un rire contenu à la vue de boutons d’acné purulents disposés au coeur d’un duvet crasseux. Il faut dire que la femme est un être profondément mystérieux, dont le système de communication semble complètement différent du nôtre, sa voix s’élevant parfois, à l’évocation de Robert Pattinson, dans des fréquences ne pouvant être entendues que par les chiens, les hamsters et les fans de Skrillex. Et je ne parle même pas des fois où elle répond « Non. » quand on lui demande si elle fait la gueule, alors que son visage est tordu depuis 10 minutes dans une grimace dont chaque trait semble être issu du cadastre des fosses rougeoyantes de l’enfer. Bref : communiquer avec les femmes n’est définitivement pas simple.

Pourtant, l’Union Européenne, toujours en quête de nouvelles aventures, a décidé de lancer une grande campagne de communication à destination de ces êtres afin de leur rappeler que les carrières scientifiques n’étaient pas l’apanage des gens qui font pipi debout. Son nom ?

Science, it’s a girl thing !

Et comme les choses sont bien faites, il y a même une vidéo visant à résumer la chose, mais comme je suis grand prince, je vous propose d’en découvrir ce que je suppose être la genèse.

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Bruxelles, un lundi matin, 10:43

« Régis, Michel, les gars, on vient d’avoir la réponse : on a décroché le marché de l’Union Européenne pour la campagne visant à attirer plus de filles vers les carrières scientifiques. On a mis les stagiaires sur les cartes de visite de la COGIP, alors ce matin, les gars, on brainstorme. Je veux des idées, du punch, du lourd. Alors je vous écoute les champions.
- Bin, j’y connais pas grand chose en filles moi.
- Ah ?
- C’est-à-dire que je collectionne les figurines de mangas. 
- Hmm, je vois, vous avez des gris-gris repoussoirs chez vous. Bon, c’est pas grave, Michel, vous ?
- Bin heu… c’t’à dire… 
- Michel, j’ai vu des photos, vous aviez une queue de cheval dans les années 90. Alors vous êtes ce qu’on a de plus proche, remuez-vous. 
- Je… et bien les filles ça… ça porte des jupes ?
- Hmmmouiiiii, c’est pas mal, mais vous n’auriez pas plus… vous voyez ? Concret ?
- Je crois que ça met du rouge à lèvres et que ça se peint les ongles en rose. Et puis c’est petit alors ça porte parfois des talons.
- Okay, c’est bien, c’est bien, mais maintenant il faut qu’on mette un rapport avec la science, c’est le thème de la campagne.
- Moi je sais, on pourrait mettre des filles en tenue d’écolières nippones qui se frottent à d’énormes tubes à essai ! 
- En fait Régis, fermez votre gueule. Continuez Michel.
- Bin c’est-à-dire que la science c’est un truc de mec.
- D’où cette campagne Michel, mais oui vous avez pas mal cerné le sujet.
- Bon bin alors on a qu’à mettre des filles, et puis pour dire qu’il y a de la science, on met un scientifique. Mais un mec, sinon ce ne sera pas crédible.
- Je crois que l’on tient quelque chose. Les gars, on descend au studio, on commence la production direct. »

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Vous pensez que je fabule ? Moi-même je n’en suis pas certain, mais jugez par vous même, le résultat est ici, et comme je sais que moult lecteurs surfent sur ce site sur leurs heures de bureau au lieu de relancer l’économie mondiale, spoilons un peu ce que ça donne.

Je suis d’accord avec vous, on voit bien que cette image est complètement photoshopée : on sait tous que seul un homme peut prendre la pose sans glousser

Fond bleu pastel, trois donzelles s’avancent sur fond de musique électronique en direction de la caméra ; toutes trois battent le rythme au son de leurs talons hauts, faisant onduler leur croupe d’une manière bien étrange sous leur mini-jupe, façon « Il y a de la houle, mais juste dans mes fesses, c’est très curieux » (mais que l’on se rassure, ces damoiselles ont le pied marin)

Soudain, Francis le scientifique (il a une blouse et des lunettes), qui était occupé à rechercher un truc utile à l’humanité comme par exemple une arme bactériologique contre les utilisateurs de mini-motos, lève les yeux de son microscope au son des talons s’approchant. On sent bien que ça le travaille, Francis, tout ce bordel dans son laboratoire pendant qu’il bosse. Et puis où est passé le labo, d’ailleurs, bordel, qu’est-ce que c’est que ces couleurs pastel ? Et cette musique de merde ? Non mais ho, il y a des gens qui travaillent nom d’un petit bonhomme ! Francis, bougon, chausse donc ses lunettes pour mieux observer ce qu’il se passe.

Nos trois donzelles s’arrêtent devant lui donc dans une pose digne des drôles de dames, alors que la lumière d’un projecteur révèle leur apparence, visiblement le fruit de l’union perverse de Jean-Louis David et d’une pigiste de chez Closer.

Francis prend donc son air sérieux du genre « Mais, qu’est-ce que c’est que ces connasses ?« 

Et là, c’est parti.

Talon qui couine, riff de guitare, décors kitsch à base de pois roses et jeune fille qui se déhanche alors que du vernis à ongle apparaît en gros plan avant de laisser la place à du rouge à lèvres… le bathyscaphe de la caricature  s’enfonce dans les profondeurs du girly

Des ongles soigneusement tartinés tapotent une table, des microscopes étudient des produits tout roses ou tout rouges, voire carrément choupis

Des instruments scientifiques apparaissent brièvement avant de laisser place à une jeune fille qui glousse face à la caméra parce que la science, c’est trop le lol (coucou Petit Robert)

Une donzelle main sur la hanche et gilet vintage sur le dos écrit sur un tableau transparent des formules diverses au milieu d’un studio photo façon modèle de mode en pleine séance

Une fille fait un regard sensuel à la caméra (la science, c’est très excitant), une autre danse, un pinceau à poudre envoie des milliers de particules de maquillage en l’air

Les filles continuent de sauter dans tous les sens, laissant supposer qu’elles sont complètement défoncées, alors qu’apparaissent par flash des produits chimiques multicolores, d’où une certaine envie de rapprocher cause et effet et d’appeler immédiatement les stups

Les mêmes reviennent, cette fois hilares après avoir trouvé un chapeau et des grosses lunettes de soleil (ne me demandez pas le rapport ou même ce que ça foutait là) en montrant la caméra du doigt, souriantes (on sent bien que Francis, lui, s’est cassé depuis longtemps, sentant venir l’arrivée imminente de poneys)

Les produits chimiques continuent de défiler, toujours de couleur flashy, alors que les donzelles précédemment évoquées réapparaissent dans des activités sensiblement proche de ce que l’on évoquait, à savoir une sorte de crise quelque part entre l’hystérie et les convulsions épileptiques

Une maquette de molécule passe, et visiblement, ça étonne très fort une jeune fille sur fond rose dont la coiffure n’est pas sans rappeler un Paris-Brest

Ça glousse, glousse, ça envoie des bisous dans le vent, on voit des pinceaux à maquillage en gros plan, et à un moment, on voit passer l’hydrogène, ne me demandez toujours pas pourquoi, probablement qu’il était invité à la soirée pyjama du coin (l’hydrogène adore les soirées pyjamas, même si tout le monde sait qu’il pleure devant « Raison & sentiments » en mangeant de la glace)

Les filles dansent, se frottent l’une à l’autre, affichent un rose à lèvre capable de rendre aveugle tout être ayant une vague notion d’esthétique dans un rayon de deux bons kilomètres, puis agitent d’énormes lunettes mouches

Finalement, toujours sur fond rose et alors qu’elles gloussent les mains sur les hanches comme des Miss France devant Jean-Pierre Foucault, elles enfilent des lunettes de protection de laboratoire marquées « Science, it’s a girl thing » avec du rouge à lèvre figurant le premier I et…

C’est tout.

Si vous le voulez bien, résumons ensemble ce que cette vidéo nous a appris :

- Il ne faut pas amener de nanas dans des laboratoires, sinon ça glousse dans tous les sens, ça danse en agitant des conneries et ça emmerde tout le monde avec ses talons

- Le seul être que nous avons vu s’intéresser sérieusement aux sciences est un homme

- « Science, it’s a girl thing« , mais finalement, les nanas semblent intéressées par à peu près tout sauf la science

A ce stade, je ne sais pas vous, mais j’ai tout de même l’impression qu’il y a un génie dans la salle, qui n’a pas hésité à courageusement mettre un peu plus de 100 000€ (c’est le coût du clip) sur la table pour hurler au monde que les femmes, c’était quand même avant tout des poufs en puissance ; j’imagine que dans la première version, l’intégralité du clip se passait dans un poulailler mais qu’au final, l’un des auteurs derrière cette perle s’est dit « Non, merde, c’est quand même insultant pour les poules, faut qu’on arrête de déconner. Vas-y, on le refait avec des nanas.« . Je n’ose d’ailleurs pas non plus imaginer comment les mêmes auraient fait pour intéresser les filles aux métiers de l’armée : donzelle qui rigole en se peignant le visage façon camouflage, louloute qui débarque en talons hauts avec son famas avant de se mettre à glousser en polissant son casque, ou même, pourquoi pas, un passage formidable où l’on expliquerait aux femmes qu’elles peuvent devenir pilotes de char, ce qui rendra tous leurs créneaux infiniment plus faciles (un vieux fantasme du sexe faible).

Poule venant juste de visionner le clip

Les choses auraient pu s’en arrêter là, mais les mêmes se sont dit que, tiens, dis-donc, et si en plus, on lançait un petit camion sur les routes d’Europe pour aller de ville en ville présenter la campagne aux jeunes filles désoeuvrées (à savoir toutes celles qui ne font pas la vaisselle, donc, comme j’imagine que doit le préciser le cahier des charges de la mission), et tenter de leur proposer une carrière dans le milieu scientifique ? D’accord, mais qu’y aura t-il à bord ? Des récits de jeunes filles ayant réussi dans les sciences ? Une biographie de Marie Curie avec son petit atelier « Toi aussi mets toi du radium dans le museau » ? Non, mieux, car comme nous le dit le site :

Les jeunes filles y seront par exemple invitées à réaliser elles-mêmes un baume à lèvres, ou visiter un “ bar à oxygène ” dans lequel elles devront identifier différents arômes tels que la menthe, le chocolat ou la fraise

Parce que oui, hein, ça reste des êtres sans âme, vous n’imaginez tout de même pas que l’on va leur parler de faire décoller des fusées, sauver des gens ou de protéger l’environnement : non, on va en rester aux parfums, rouges à lèvres et autres accessoires plus ou moins liés à la mode parce que sinon, elles ne comprendraient pas. Elles resteraient là, la bouche ouverte et les yeux ternes, ce qui est très mal puisque c’est un coup à se retrouver à l’affiche de Blanche-Neige. Des gens, plein de mauvaise foi, ont cependant sous-entendu que la femme serait un être plus intelligent qu’une sorte de Paris Hilton complètement défoncée (si vous ne saviez pas ce qu’est un pléonasme, vous venez d’en lire un), et que donc, le clip serait un peu insultant. Le site n’est donc pas resté silencieux sur le sujet et, plutôt que de faire remarquer que le deuxième sexe devrait déjà être bien content qu’on le laisse rechercher le boson de Higgs (« Ho non, je veux pas, j’ai lu dans Public que ça faisait gagner de la masse et j’ai déjà un assez gros cul« , aurait répondu une scientifique comme celles du clip) alors qu’il n’est déjà pas foutu de retrouver sa position sur une carte, a donc répondu aux viles critiques :

Le principe du clip est de combiner des images liées aux sciences (électronique, mathématique, chimie, physique) avec des images proches des cosmétiques et de la mode pour montrer aux jeunes filles comment la science est déjà présente dans leur vie

Oui parce qu’on l’imagine bien : si l’on avait évoqué, je ne sais pas moi, le fait que la médecine faisait partie de leur vie, elles n’auraient sûrement pas compris le rapport, et auraient commencé à suer à grosses gouttes, faisant ainsi méchamment couler leur maquillage. Il faut dire que, comme chacun sait, seul le chromosome Y permet de voir le monde réel et la science au quotidien : voitures, ordinateurs, avions, santé… à partir du moment où on ne l’a pas, on est persuadé de circuler à poney, de tapoter sur des trèfles magiques, de voler en licorne et d’être guérie par des lapins gentils qui font nif-nif avec la truffe là où ça fait bobo. D’où le clip. Enfin, en tout cas, c’est l’explication la plus crédible, je crois. D’ailleurs, ce n’est pas fini ! Car le site, toujours dans son petit texte de justification sur cette vidéo, n’hésite pas à savamment expliquer pourquoi, accessoirement, la campagne est bourrée de rose, et la réponse est limpide :

Parce que le rouge était considéré comme trop adulte

Une démarche bien légitime, puisque l’on imagine bien ce qu’il se serait passé si, à tout hasard, on avait tenté une campagne tournée entre autres vers de jeunes filles de 18 ans autrement qu’en partant sur le principe que ce n’était pas des adultes. Vous imaginez ? C’eut été les responsabiliser ou les prendre au sérieux : et honnêtement, à 18 ans, comment peut-on prendre au sérieux une femme, qui plus est avec le droit de vote ? Non, il fallait bien faire attention à leur rappeler leur place parce que sinon, ça va être le chaos, et vous verrez qu’un jour, elles demanderont l’égalité de salaire à responsabilité égale (heureusement, à l’heure actuelle, les associations prétendant les représenter sont plutôt occupées à gérer « Madame » et « Mademoiselle », ce qui devrait, Messieurs, nous laisser encore un peu de temps pour nous gaver en paix. On notera d’ailleurs, dans le même registre et sur la page principale du site, le mot « love » écrit en majuscule pour bien qu’on puisse le voir, sur fond rose, et avec de gros coeurs. On m’annoncerait que l’ensemble de la campagne a été confiée à Valérie Damidot que ça ne m’étonnerait pas.

A force de duckfaces, il ne faut pas s’étonner de ne pas être prise au sérieux Mesdemoiselles, ça vous apprendra.

C’est pourquoi je me permets aujourd’hui de proposer à l’Union Européenne les thèmes des prochaines campagnes visant à augmenter la proportion de filles dans des milieux très masculins :

« Computer, my Best Friend Forever« 

Avec une campagne où l’on voit de jeunes filles jouer aux Sims, déplacer des Pets Shops sur un Ipad ou se frotter langoureusement à des joueurs de WoW

« Politic : it’s a bitch thing !« 

Où l’on met en avant de jeunes donzelles gloussant à l’assemblée ou faisant les magasins au lieu de siéger au parlement. Rachida Dati s’est déjà proposée.

« Légion Etrangère, une aventure au poil ! »

Axée autour de la non-épilation au sein du corps des sapeurs, on y verra des damoiselles follement s’amuser en se passant tour à tour une imposante moustache, une barbe, et essayer un képi blanc pour compléter leur tenue d’été

Franchement, si avec ces idées là on arrive pas à faire plus sérieux que cette campagne, je ne sais plus quoi faire.

Merci, l’Union Européenne : il était grand temps que quelqu’un rappelle leur place à nos amies les femmes.