Frotte-frotte.

Le petit bruit de Martha s’employant à faire resplendir le parquet du bureau n’est qu’à peine audible lorsque l’on est concentré. Et je le suis : froissant le papier du Monde entre mes mains, bien installé à mon bureau, je m’applique à faire défiler devant moi les derniers articles sur l’actualité, prétexte scandaleux pour en réalité jeter de discrets coups d’oeil à la croupe rebondie de la jeune femme appliquée à cirer une latte de plancher récalcitrante. De temps à autres, je feins tout de même un certain intérêt pour ma lecture supposée être l’un des journaux les plus réputés de France, tentant d’oublier que c’est de son ventre maudit qu’est sorti le site de non-information Le Post, sorte d’allégorie de l’absence complète de talent, de goût et d’éthique.

Or, cette semaine, comme tous les organes de presse de France et de Navarre, Le Monde a longuement disserté sur l’affaire  Dominique Strauss-Khan, sujet qui a en a passionné plus d’un : crime odieux ? Machination galactique ? Irrespect de la présomption d’innocence ? Mépris de la plaignante ? Une foule immense s’est jetée dans l’arène des commentateurs et des théoriciens, chacun y allant de son avis sur le sujet. Personnellement, mon opinion sur la chose est assez limitée : on pourrait la résumer à "Méfiez-vous des femmes de ménage".

Souvenez-vous, Dreyfus ! L’histoire d’un français accusé d’un crime monstrueux qui se retrouve au trou pendant que la presse nationale se déchaîne autour de sa culpabilité ou de son innocence, le pays tout entier se divisant sur la question : vous allez me dire que ça n’a aucun rapport, mais, hé ! Qui se souvient de comment toute l’affaire a commencé ? En septembre 1894, c’est Marie Bastian, une femme de ménage, tiens donc, qui alors qu’elle nettoie consciencieusement les bureaux de l’ambassade d’Allemagne, trouve dans une poubelle un mystérieux bordereau déchiré indiquant que quelqu’un balance des infos aux teutons (informations sur le frein hydraulique du canon de 120, recette du pain perdu, etc). C’est de sa trouvaille que partira toute l’affaire.

Fanny Kaplan, celle qui tira sur Lénine, et dont le chemisier devint le symbole de quantité de femmes de ménage de par le monde

Quelques années plus tard, rebelote ! Le 2 février 1933, Christine et Léa Papin, deux braves bonnes, probablement en mission commandée pour une puissance étrangère, tuent leurs patronnes : là encore, hop, la France s’émeut, disserte autour de ce qu’il s’est passé, la presse puis le cinéma s’en empare, et le crime est si terrible qu’il retentit jusqu’à l’étranger ; incroyable coïncidence, c’est le même jour qu’Adolf Hitler fait interdire tous les journaux opposés au régime en Allemagne, probablement pour éviter que l’on ne découvre qu’encore une fois, les bonnes étaient en mission commandée pour le pays de la choucroute. Dans les années qui suivent, certains soldats retrouvés à moitié fou sur le bord de diverses routes d’Europe jurent avoir été attaqués par une Panzerdivision totalement féminine aux uniformes alambiqués qui aurait pour héraldique un bouclier frappé d’un plumeau et d’une saucisse marqué "Groß Ménache !". Bien que l’on trouve trace de tels récits de la guerre d’Espagne à l’opération Wacht am Rhein, aucun document officiel n’a jamais permis de confirmer l’existence d’une telle armée. Pendant presque 70 ans, soucieuses de ne pas se dévoiler plus avant, les bonnes se font oublier.

Jusqu’à cette semaine, donc : au même moment, une femme de ménage accuse le président du FMI de viol, alors qu’une bonne de l’autre côté des Etats-Unis expliquait qu’elle manipulait le gouverneur de Californie grâce à un fameux chantage autour d’un enfant illégitime.

Coïncidence ? Complot mondial ? Je laisse ce débat à tous les experts qui se sont succédés sur les plateaux de télévision cette semaine pour disserter sur du rien ("J’y étais pas mais je sais comment ça s’est passé"). Car le plus intéressant, c’est en fait la méta-affaire, c’est à dire, tout ce qu’il s’est dit autour : faut-il parler de la vie privée des hommes politiques, quel rôle ont les médias, et quelle place pour les femmes, dans tout ça, bordel…

Et c’est donc Christophe Deloire, directeur du centre de formation des journalistes (ça veut déjà en dire beaucoup), dans Le Monde, qui a ouvert les hostilités avec classe et bon goût (au point d’amener plus de 4200 lecteurs à relayer l’article sur Facebook) en traitant de "l’omerta des médias sur DSK"  :

 Pour parler de la vie politique, les médias français alignent traditionnellement une cohorte d’éditorialistes, rebaptisés depuis peu "commentateurs", là où les Anglo-Saxons, avec tous leurs défauts, préfèrent lancer leurs enquêteurs pour livrer au public le maximum de révélations. Or de la soif de vérité factuelle les démocraties ne se portent jamais mal.

Voilà ; la "soif de vérité factuelle" , c’est le terme poli pour parler des critiques faites à la France ces derniers jours : si vous n’avez pas suivi, sachez que le grand reproche qui a été fait a été que nos grands médias ne s’intéressent pas à la vie sexuelle des hommes politiques, que ce soit DSK ou autre. Il est tout de même bon de lire sous la plume d’un type en charge de former des journalistes que oui, la vie sexuelle des gens est un facteur important dans la vie démocratique. Auquel cas, on pourrait donc qualifier Gala, Voici ou Closer de "journaux d’investigation", à ranger  sur la même étagère que le New York Times, le Spiegel ou le Canard Enchainé.

Et c’est là que l’affaire DSK est belle : certains petits malins ont décidé de s’en servir de cheval de Troie pour faire passer leurs idées, expliquant que si depuis des années, ils s’intéressaient à qui mettait son trilili dans qui (ou dans quoi, soyons fous : souvenez-vous de cette folle nuit passée avec Renato le poulpe sur le sable humide de la plage de la Baule), c’était UNIQUEMENT pour le bien de la Démocratie, avec un grand D comme Devoir.

Voilà : ça c'est du vrai journalisme !

Aucun rapport avec du racolage pourri pour inciter les collégiennes et les salons de coiffure à s’abonner.

J’espère que Public aura le prix Pulitzer cette année, dites donc.

La décence commune en l’espèce, c’est le respect des personnes, bien entendu, mais surtout le refus de l’hypertrophie verbale, une obsession de la soumission aux faits. Cette décence devrait prohiber le commentaire vaseux qui se croit libre parce qu’il ne s’autorise que de lui-même.

En tout cas, il faudra m’expliquer où commence le respect des personnes si on ne les autorise pas à avoir une vie privée. "Nan mais Michel, on te respecte et on respecte ta vie, tout ça, mais faudrait que tu nous dises quelle position tu as effectué avec Sonia, la petite stagiaire de la compta. Arrête de dire qu’on est de gros obsédés : oui, on l’est, mais juste par les faits. Bon, reprenons : est-ce que tu l’as prise sur la photocopieuse, et si oui, est-ce que tu as activé la copie couleur ou noir et blanc ? ".

Quant à l’hypertrophie et aux commentaires vaseux, venons-y.

En 2006, je fus l’auteur avec Christophe Dubois d’un livre d’enquête sur le caractère aphrodisiaque du pouvoir, Sexus politicus (Albin Michel), qui traitait aussi des coups bas sous la ceinture dans la vie politique. Pour la première fois, un chapitre intitulé "L’affaire DSK" évoquait le comportement hors normes de celui qui n’était pas encore directeur général du FMI, et révélait ses risques inconsidérés pour un homme d’Etat, ses vulnérabilités. Les scènes racontées ne relevaient pas que de la séduction de salon.

C’est beau. Critiquer l’hypertrophie et les commentaires vaseux pour se fendre d’une tribune qui est prétexte à rappeler qu’on a sorti un livre sur le sujet. Ouvrage qui parlait "pour la première fois" de "l’affaire DSK" dès 2006. Si la Modestie décide un jour de s’incarner sur Terre, nul doute qu’elle prendra la forme de Christophe Deloire.

A noter que paradoxalement, l’apôtre des "faits" explique que son ouvrage traite de "risques" et de "vulnérabilité", ce qui, par définition, consiste à traiter de choses qui ne sont pas arrivées. Mais, faisons fi de la mauvaise foi, et allons jusqu’au bout du raisonnement, en nous disant que ces théories dignes de "commentateurs" devaient donc être basées sur des faits avérés et étudiés. Oui, puisque "Les scènes racontées ne relevaient pas que de la séduction de salon". Comment ça "que" ? Vous voudriez dire que vous auriez aussi disserté sur des scènes de séduction de salon, c’est-à-dire révélatrices de rien mais qui permettaient de tartiner le bouquin de détails intimes n’ayant d’autre intérêt que jouer de voyeurisme ? Voilà qui fait rêver.

Enfin, puisque le brave homme dit cela, c’est donc qu’il y a aussi autre chose, des faits probablement plus révélateurs, qui eux, éclairent sous un jour nouveau toute cette affaire et… tiens ? Tiens, c’est curieux : ces faits si révélateurs, qui justifieraient tout, il n’en parle pas. Il dit juste qu’ils sont dans son livre : comme c’est subtil ! Enfin pas aussi subtil que le fait suivant : le bon monsieur s’étend dans Le Monde pour expliquer qu’il savait depuis 2006 des choses incroyables ; mais alors peut-il nous expliquer pourquoi il ne s’est pas étendu de la même dans la presse de l’époque pour révéler ces faits qui, semble t-il, impliquaient des choses bien plus graves que de simples amourettes intimes ?

Je vous résume la chose : "Ahaha, je suis journaliste ! Et j’ai un scandale énorme à révéler : vite, n’en parlons surtout pas aux journaux !". Pour rappel, nous sommes bien en train de parler du directeur du centre de formation des journalistes. Je crois que je commence à comprendre bien des choses sur la crise du métier.

Depuis dimanche 15 mai, j’ai décliné toutes les propositions d’interviews, ne voulant pas ajouter mes commentaires à ceux de spécialistes n’ayant rien vu, rien su, rien lu, ni bavarder sur la séduction en politique (hors sujet), ni resservir des informations publiées il y a cinq ans.

"C’est pour ça que j’ai décidé d’écrire une tribune entière dans laquelle j’explique que j’avais tout vu, su et lu, et que je bavardais de le séduction en politique (le thème de mon livre) dans des informations que j’ai publiées il y a cinq ans."

Mon héros.

Rien que le bandeau résume le niveau de la chose.

Mais une nouvelle fois l’actualité nous oblige à poser la question de l’utilité des journalistes. A quoi servent-ils ?

C’est en lisant ce genre de personnes qu’en effet, je me pose la question. J’hésite entre "Présenter Euromillions" ou "Parler du dernier fabricant de santons de La Creuse". Enfin, non, je suis mauvaise langue : ils font aussi d’excellentes tables basses.

En publiant Sexus politicus, Christophe Dubois et moi avons transgressé un tabou. Le fallait-il ? La question mérite débat, et il est parfaitement concevable de s’offusquer sur le principe.

"En écrivant notre livre, nous avons franchi toutes les frontières, nous étions jeunes et fougueux ; le lendemain du jour de parution, je me souviens avoir traversé Paris en skate ; alors que je taguais "Prout" (vous ai-je dit que je ne respectais aucune convention ?) sur le Sacré Coeur, j’entendis les cris de la foule offusquée par les limites politiquement correctes que nous avions franchies : les hommes hurlaient de colère, les femmes s’évanouissaient, et le Pape s’était mis en tête d’appeler à la Croisade contre nous."

Mais oui les enfants : vous aviez franchi tous les tabous. Ou alors, vous aviez juste fait une compilation d’anecdotes plus ou moins privées et plus ou moins connues. Présenter les faits derrière les ragots. Si ma concierge me parle durant trois plombes de qui a couché avec qui, que la personne soit connue ou non, elle ne brise pas de tabous (par contre elle me les brise un peu).

Introduisions-nous en France les méthodes du journalisme anglo-saxon et/ou crevions-nous une bulle de secrets privés ? Les lecteurs, y compris les responsables politiques, par leur nombre et leurs réactions, ont manifestement considéré que le dévoilement était légitime, notamment si on ne le recouvrait pas d’une couche de morale.

J’aime les gens qui font les questions et les réponses. "Changions nous la face du monde avec nos actions ? Oui. Ça vous dérange si je me caresse un téton pendant que je vous parle ?"  Et de préférence, en expliquant que les gens ont lu en "nombre" et en ont eu moult "réactions", du simple quidam au responsable politiques, tous trouvant que pareille production était oeuvre de salut public. C’est vrai que ça a méchamment fait avancer la Démocratie.

A la parution du livre, les médias, quoique diserts sur l’ensemble du livre, se sont montrés plus que discrets sur les informations concernant Dominique Strauss-Kahn. Bien sûr, il eût fallu le cas échéant vérifier, pousser plus loin les enquêtes. Beaucoup, là encore, ont préféré le commentaire au scoop. Comme en témoignent les taux d’audience ou les ventes des médias qui privilégient les révélations, le journalisme plaît lorsqu’il nous révèle le monde, les gens, plutôt que de poser devant nos yeux et nos oreilles un voile de logorrhée subjective.

Tous les médias de l’époque en ont évidemment parlé… et incroyable : aucun n’a évoqué DSK alors qu’il y avait dedans, je cite "un scoop".

C’est connu : les médias détestent les scoops. Quand ils en reçoivent un, ils font "Rhooo, pffff, non, c’est nul, je préférerai qu’on parle de rien, c’est bien, le rien ; en plus les scoops, c’est naze, puisque ça nous attire de l’audience et donc du pognon, et ça, ça nous intéresse vraiment pas". En 2006, en plus, je rappelle le contexte : l’UMP est au pouvoir (ah, ça nous rajeunit pas !), Dominique Strauss-Khan est candidat pour avoir l’investiture du Parti Socialiste, et là, pouf, selon notre bon monsieur Deloire, un énooooorme scoop permettant de le discréditer atterrirait sur la table et… personne ne l’exploiterait. Y compris les médias opposés à lui.

C’est tellement crédible. "Ce n’est pas que nos informations étaient sans intérêts, c’est une omerta vous comprenez ! Un complot !"

Si demain les Français, lecteurs ou électeurs, nous accusent une nouvelle fois d’avoir gardé un secret entre soi, d’avoir accepté chez les puissants ce que nous refusons aux humbles, que leur répondrons-nous ? Que nombre d’entre nous ne savaient pas ou n’ont pas cherché à savoir ? Nous ne pouvons pas donner aux citoyens des raisons de penser que nous leur mentons, même par omission. Il ne s’agit pas ici de trancher l’affaire de la chambre du Sofitel, simplement d’affirmer, une fois encore, que nous devons avoir l’ambition de dire rien que la vérité, mais toute la vérité.

Si demain, les français posent ce genre de question, je sais ce que notre héros pourra leur répondre : "Ouais, nan mais ouais, je savais, mais en fait j’ai préféré ne rien écrire dans les journaux pour plutôt en faire un livre ; quand j’écris dans les journaux comme aujourd’hui, c’est justement pour vous informer que j’ai écrit un livre, vous comprenez." et là, si les français ne le brûlent pas sur le champ en faisant cuire des merguez sur sa dépouille rôtie, ils répondront sûrement "Tu te foutrais pas un peu de notre gueule dis-donc ?". Et ensuite, ils le brûleront quand même, parce que bon, hein, faut pas déconner, et puis les merguez, c’est bon.

"Si personne ne parle de ce que je raconte, ce n'est pas parce que c'est nul, mais parce que c'est un complot"

Enfin d’ailleurs, ce raisonnement n’a pas lieu d’être, si on suit la logique du Monsieur :

- soit comme il l’affirme, son bouquin a été lu partout en France, auquel cas, les français n’ont aucune raison de penser qu’on leur a caché l’information, et il n’y a donc aucune omerta (une loi du silence imposée par une mafia à tout le monde sans exception, pour rappel), auquel cas, Christophe Deloire est en train de mentir.

- soit personne n’a lu son bouquin, et dans ce cas, le seul mec en tort, c’est celui qui a écrit son supposé scoop dans un bouquin intimiste plutôt que dans un journal et qui raconte derrière que son livre a été un succès qui a créé le débat. Auquel cas, Christophe Deloire est en train de mentir.

Hmmm… j’hésite.

Les médias doivent-ils lever le pied sur les révélations, afin d’éviter un accident électoral, ou au contraire accélérer en plein carrefour ? C’est une question essentielle pour la démocratie. Donner un coup de frein serait une faute de conduite, avec le risque de donner le sentiment qu’on protège le "système". Bien conduire, pour un journaliste, c’est avancer vite sans donner de coups de volant. En tout cas, le dérapage incontrôlé "lécher, lâcher, lyncher" nous fait risquer la sortie de route.

Voilà la morale de cette histoire : il faut toujours plus de révélations. Soit !

Mais entre les lignes, il faut donc lire "brisons le tabou sur la vie privée !" (si vous avez encore un doute, je vous rappelle que tout l’article disserte autour d’un livre qui soi-disant était une grande avancée puisque parlant du sexe et de la dragouille chez les politiciens). C’est vrai que c’est ça, la vraie révolution dont la démocratie a besoin : savoir si X a trempé sa biscotte avec Y. Et si Z préfère les filles ou les garçons, et en sus couche avec plusieurs personnes à la fois.

Toute cette histoire est donc au final supposée expliquer que si on s’était plus intéressé à la vie sexuelle des hommes politiques, on en serait pas là. Tiens ?  Un type qui court à droite à gauche (dans le cas de DSK, je vous laisse profiter des mille sens de lecture possibles) serait donc automatiquement un violeur potentiel ? A l’inverse, un filou n’ayant jamais eu les faveurs des gueuses serait forcément incapable de passer à l’acte ? Et quand bien même, si c’était prévisible par je ne sais quel recours à la magie noire, si l’on suit le raisonnement comme quoi il fallait se méfier de ces "vulnérabilités", qu’aurait-on dû faire ? Ne pas le nommer à un poste à responsabilités, comme le disent certains ?

"Ah, non monsieur : d’après nos fichiers, vous pouvez être un violeur potentiel : on ne va pas vous nommer au FMI.
- Bon, bin tant pis. Sinon, je fréquente des femmes en dehors de mes fonctions au FMI, donc c’est pas grave ?
- Non, non : ce qui nous emmerde, ce n’est pas qu’une femme se fasse violer : c’est que ce soit le directeur du FMI. Avec d’autres fonctions, c’est moins grave."
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Formidable. Et ce qui est génial, c’est que ça fait une semaine que ce genre de raisonnement emplit téléviseurs et radios sans que personne ne remarque qu’il y a comme des trucs vaguement incohérents dedans. Enfin ; ne volons pas la vedette à notre héros, et revenons au sire Deloire, qui semble persuadé que le sort du monde libre se joue sur un coït. Parce que bon, moi je pensais que l’on pouvait faire ce que l’on voulait dans sa chambre à coucher tant que ça n’empiétait pas sur la vie publique ("Française, français : j’ai choisi de former un gouvernement uniquement à partir de mes maîtresses") et/ou la légalité ("Tiens, je vais violer quelqu’un, c’est ma vie privée, venez pas m’emmerder !"). Mais notre homme a sûrement raison ; aussi, puisqu’il considère que la vie privée et l’intimité sont les deux ennemis de la Démocratie, je lui propose de donner l’exemple sur le champ : révélez-nous les noms de toutes les personnes avec qui vous avez couché ! C’est pas du voyeurisme, hein, c’est pour la France. Et puis sinon, vous pensez quoi de la Toupie Javanaise ? Vous préférez ça ou la position du Hollandais Volant ? Sinon, ça vous dérange pas si moi et mon équipe de tournage on vient dans votre chambre à coucher ? Rassurez-vous : tout comme vous, une fois qu’on aura un scoop sur vos pratiques intimes, on ne diffusera pas ça dans les journaux : on fera plutôt un DVD vendu à la Fnac à côté de votre livre.

Je suis sûr que la Démocratie s’en portera mieux.

Un modèle d'éthique : les français méritent la vérité

Mais, allons ! Trêve de plaisanteries douteuses, il serait bien cruel de ne s’en prendre qu’à notre pauvre monsieur alors que d’autres ont aussi carburé pour surfer sur la vague pour défendre aussi leur propre cause cette semaine, comme par exemple : le féminisme. Parce qu’il y avait une femme impliquée dans l’affaire, donc, en avant !

Et cette fois-ci, c’est Gisèle Halimi qui s’y colle, dans Le Monde toujours, présentée comme avocate et féministe, deux métiers à part entière. Je cite son morceau de bravoure sur le fait que certains partisans de la théorie du complot soupçonnent la femme de chambre d’avoir participé à un coup monté (je vous laisse à vos grivois jeux de mots) :

"[...] la jeune femme employée de l’Hôtel Sofitel de New York qui accuse Dominique Strauss-Kahn d’agression sexuelle "dit la vérité"."Comment voulez-vous croire qu’une simple femme de ménage, noire, mère célibataire de surcroît, ne dise pas la vérité ? Quel serait son intérêt ?"

C’est bon les mecs, inutile d’enquêter : une femme de ménage, noire et mère célibataire ne peut pas mentir. Si elle essaie, pouf pouf, elle change de couleur (ou de sexe, ou de conjoint, ou de métier, au choix ; voire, son enfant disparaît dans un nuage de souffre) : c’est très pratique ! Après les histoires de cul qui font avancer la Démocratie, voici l’autre nouvelle du jour : votre sexe, votre couleur de peau, votre métier et votre situation familiale vous permettent ou non de mentir. Dans le cas présent, donc, c’est tout simplement impossible. Et c’est une féministe & avocate qui le dit, autrement dit, une spécialiste de la défense argumentée dans les deux cas.

Quant à l’intérêt, effectivement ; elle n’en a aucun. Même pas l’argent (sur Terre, les gens travaillent par passion uniquement), si tentative de filouterie il y avait eu : il est impossible de corrompre une femme de ménage noire et mère célibataire. Si vous lui tendez de l’argent, il se désintègre automatiquement grâce au champ de force anti-corruption qu’elles intègrent automatiquement. Du coup, c’est un peu chiant pour les pourboires, mais quelque part, ça en fait un peu des golgoths de ménage.

Mais l’aimable dame ne s’en est pas arrêtée là dans sa vision du monde, et a embrayé :

Elle se dit "persuadée que si cette affaire était arrivée en France, on n’en aurait rien su". 

C’est vrai. En France, on est méchants. On protège tellement la vie privée de nos hommes politiques qu’ils ont droit de faire ce qu’ils veulent : quand un journaliste apprend qu’un homme politique viole, tue, boit dans le crâne de ses ennemis et sacrifie des vierges à Odin, il se décide à écrire un article sur le tricot. Si Gisèle avait pris deux minutes pour consulter les archives de journaux ou demandé à son copain Google, elle se serait probablement souvenue de ce conseiller d’un rayonnant premier ministre, qui, un soir qu’il se promenait à 4h du matin, aperçut une jeune fille sur le bas-côté ayant besoin d’aide. Alors qu’il baissait la vitre pour lui demander de quoi elle avait besoin, quelle ne fut pas sa surprise de découvrir que le verrouillage automatique de sa berline merdouillait et avait ouvert la portière à la pauvrette ! La voyant monter à bord, il se dit que, tant pis, il allait faire un peu de route avec. Las ! Les policiers un peu plus loin, qui l’attrapèrent avec une prostipute mineure dans sa voiture, rigolèrent très fort lorsque le bon monsieur leur conta cette histoire.

Réunion de l'association "Les amis de Dominique"

Et curieusement, toute la presse aussi ; et pourtant, c’était un type moins visible qu’un DSK, et ce n’était pas un viol. Alors un scoop sur une personnalité en vue pour un crime plus grave encore, on imagine mal la presse s’en priver.

Comme quoi, cette semaine, il y a ceux qui ont parlé de complot politique. Et ceux qui ont expliqué que ceux qui parlaient de complot participaient eux-même à un complot médiatique. Toute ces histoires, ça me perd ; il va falloir que je me recentre sur le coeur du sujet et que j’en parle à Martha : après tout, elle a sûrement un avis sur la question.

Posant mon journal, je me tournais donc vers la jeune femme qui était occupée à ranger ses derniers instruments dans son sac, dont dépassaient nonchalamment quelques embouts de produits ménagers et autres plumeaux. Tentant vainement de la regarder dans les yeux lorsqu’elle se retourna, je sortais mon portefeuille.

"Tenez Martha, c’est pour vous. Merci pour le ménage.
- Ho, je vous en prie M. Connard, c’est toujours un plaisir de…"
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Martha arbora subitement une moue interrogative en contemplant les billets que je venais de glisser dans sa main.

"… Mais ? M. Connard ? Ce ne sont pas des euros, ce sont des…
- des Reichsmark, ma petite. N’est-ce pas la monnaie de votre pays, ma chère Martha, ou peut-être devrais-je dire… Colonel Martha Von Knecht, de la Panzerdivision Groß Ménache !"

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Elle me regarda avec un air parfaitement interloqué.  Les pieds sur le bureau, je savourais mon calembour tout comme son étonnement, fouillant dans le même temps la poche de mon veston pour voir si je n’aurais pas quelques véritables euros à lui donner.

C’est à ce moment précis qu’elle sortit un lüger de son sac avec une vitesse quasi-surhumaine avant de le tourner vers moi. Au travers de ses dents serrées, elle jura :

"Scheiße !"