Il existe un pays magique.

Un pays fabuleux qui sent le sucre et le miel ; un pays où les rivières sont de lait et les arbres en chocolat. Un pays qui jamais ne connait de problème auquel il n’existe de solution simple. Un pays où les enfants sont malicieux, espiègles, et toujours plein de bonne volonté bien que terriblement fragiles.

Ce pays, mes amis, c’est le monde magique des théoriciens de l’éducation.

En effet, après nous avoir pondu des séries de rapports expliquant que “les corrections au stylo rouge pouvaient traumatiser l’enfant“, que “les dictées, c’était trop dur” ou que “priver un enfant de récréation était un châtiment trop cruel“, voici, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, la dernière création des industries éducatives :

L’appel pour la suppression des notes à l’école élémentaire !

Jouez hautbois, résonnez musettes. Car sachez-le, ce nouveau-né des découvertes fascinantes de nos amis chercheurs a quelques enseignements de premier choix à vous donner : les notes, ça traumatise les enfants et ça ne sert à rien, si ce n’est à montrer du doigt les plus mauvais. Mais, ne sombrons pas dans la mauvaise foi facile, et allons plutôt lire ensemble ce fabuleux appel pour mieux comprendre pourquoi on devrait mieux surveiller la consommation de beuh de certains avant de les laisser publier.

Pour la suppression des notes à l’école élémentaire

La culture de la note est encore très présente dans l’école française, une institution historiquement tournée vers la sélection.

Oui, sachez le jeunes gens : la note n’est pas un outil, non, c’est une culture, au même titre que le rock’n'roll, les hippies ou Twilight. Un simple accessoire visant à opérer une sélection qui, comme nous le verrons, consiste à se séparer des plus nuls pour continuer sans eux, comme de bien entendu. Et le texte le dit bien : l’école française est une institution historiquement tournée vers la sélection.

Alors que moi, étant un peu con, je pensais que l’école française était historiquement tournée vers l’éducation.

 

Un théoricien de l'éducation en plein travail

Mais je dois me tromper, continuons plutôt notre saine lecture.

Si ce modèle répondait aux exigences d’un système élitiste avant la massification scolaire, il apparaît aujourd’hui en total décalage avec l’objectif d’élévation du niveau d’étude et les défis posés par la démocratisation des études supérieures.

La notation est donc un système élitiste, évidemment. Jamais, non, jamais les notes n’ont pu servir à identifier des points forts et points faibles tant pour l’enseignant que pour l’élève ; savoir qui avait des difficultés en mathématiques ou en français… Non, la note est probablement une invention d’un professeur de chimie qui, défiguré lors d’un terrible accident de TP (quelqu’un n’avait pas bouché son tube à essai), se fit forger un masque de fer et alla travailler sur sa vengeance dans les sous-sols du collège Bernard Menez de Quimper. Après des années de labeur, il réussit à produire son chef d’oeuvre : la note, outil dont le seul but serait de faire chier les masses populaires en les empêchant d’accéder toutes à un doctorat de physique nucléaire, ce qui est pourtant bien légitime en démocratie.

C’est vrai quoi, les notes, c’est juste pour faire chier. Aucun rapport avec une évaluation quelconque, pour déterminer où ça pêche ou pas. Non.

Ce système de notation, et l’obsession du classement auquel il répond, crée, dès l’école élémentaire, une très forte pression scolaire et stigmatise les élèves qu’il enferme, progressivement, dans une spirale d’échec. Démotivantes, ces mauvaises notes sont vécues comme une sanction et n’apportent en rien les clés d’une possible progression.

Voilà, les notes, c’est de la pression, tellement que les enfants ont tendance à craquer leur slip rien qu’à cette idée. D’ailleurs, notez que l’appel ne parle que des mauvaises notes ; jamais un élève ne peut-être motivé ou fier à l’idée de ramener une bonne note à la maison. Non, quand il a une bonne note, il se contente de stresser en lâchant des pets aussi liquides que méphitiques tout en espérant que la prochaine ne l’envoie pas dans une spirale d’échec, puisque là encore, c’est connu, quand on se tape une vieille note de merde, on essaie surtout pas de récupérer le coup, même enfant (ils le marquent eux même : ça n’apporte en rien les clés d’une possible progression). Ca ne motive pas du tout à travailler là où on a merdé, non, les enfants qui se prennent une mauvaise note une fois tombent aussitôt en dépression, se défoncent à l’héroïne dans les toilettes de l’école primaire, s’engagent dans la légion à 13 ans où ils vivent une histoire d’amour compliquée avec Olga la chèvre, et rentrent au pays alcooliques, sodomites et sans un sou en poche pour acheter leur dose de schnouf, seul paradis artificiel qui les empêche d’avoir des flashbacks des horreurs de la guerre chaque nuit. Tout ça à cause de ce 4/10 que Mme Landrin leur a mis en français en CE2, parce qu’ils ne savaient toujours pas conjuguer le verbe “chanter” au présent de l’indicatif. La vie est vraiment trop cruelle.

Alors que la confiance en soi est indispensable à la réussite scolaire, les conséquences de ce système de classement sur les élèves en difficulté sont désastreuses : fissuration de l’estime de soi, absence de valorisation de leurs compétences, détérioration des relations familiales et, à terme, souffrance scolaire.

Résumons : avec les notes, les élèves en difficulté se disent qu’ils sont des merdes, qu’ils n’arriveront jamais à rien, les enseignants ne leur parlent jamais ou ne leur mettent nenni de petits mots à côté de la note pour leur dire là où ils ont progressé ou ne les encouragent, leurs parents leurs crachent à la gueule lorsqu’ils rentrent à la maison, et même Skippy le chien vient déféquer dans leur assiette pour leur signifier son mépris… bref, ils ont une sacré vie de daube, tout ça à cause des notes. Non, jamais un élève ne peut progresser, il est condamné à rester une fiente, une glaire, et donc, aucune progression de sa moyenne ne peut l’encourager. Et non, repérer des enfants avec d’énormes lacunes ne sert à rien, la démocratie, c’est de dire non à la sélection, et donc non aux parcours pédagogiques adaptés. Les notes, c’est de la merde dont le seul but est de pourrir la vie aux gentils bambins qui devraient vivre dans un univers constitué à 98% de barbe-à-papa et à 2% de LSD. On se répète, je sais, mais ce n’est pas moi qui le dit. Passons.

 

Voilà ; une note sous la moyenne en français, et c'est la spirale de l'échec. Adieu, prix Nobel de chimie.

La pression scolaire précoce ne fait que nuire à l’efficacité de notre système éducatif : aujourd’hui quatre écoliers sur dix sortent du CM2 avec de graves lacunes :

Pour la petite anecdote, ce chiffre, là, 4 écoliers sur 10 qui auraient de graves lacunes en sortant du CM2, vous savez d’où il sort ? D’un rapport du Haut Conseil de l’Education, qui a donné ce chiffre en se basant sur… les notes au sortir du CM2. Il va falloir choisir les gars : soit les notes, c’est de la merde et ça ne sert à rien auquel cas vous ne vous en servez pas pour étayer vos arguments, soit vous leur reconnaissez une utilité. Ce serait un peu comme dire “les sondages, ça ne sert à rien et ce n’est pas représentatif, d’ailleurs, 86% des français pensent comme nous d’après le dernier sondage IPSOS-Le Figaro“. Signer un appel de mecs qui, en moins de 30 lignes, arrivent à se contredire eux-même, je ne sais pas si c’est bien raisonnable.

Pour y favoriser l’acquisition des savoirs fondamentaux l’école élémentaire gagnerait à s’appuyer sur une autre logique que celle de la compétition. Il faut qu’elle devienne pour tous les enfants une étape positive de leur construction, de leur épanouissement, du développement de l’estime soi et de l’élaboration d’un rapport sain aux apprentissages.

Ho oui ! Il faudrait que tous les enfants du monde se tiennent la main en allant à l’école, leurs rires cristallins rebondissant en de merveilleux échos sur les murs décrépits de l’ancienne institution, transformant ces lieux de tortures notées en sites de plaisirs de la découverte ! L’apprentissage serait la plus belle des récompenses et, chaque matin, les enfants se lèveraient heureux d’aller à l’école ; oui, ils n’auraient plus envie de jouer à Pokémon ou de regarder Naruto, non, ils préféreraient s’éclater à faire des exercices de mathématiques, comble du bonheur à leurs yeux ! L’école serait une deuxième maison où chacun se rendrait en courant, trop heureux de vivre une nouvelle journée qui…

Non mais la consommation de seringues qu’il doit y avoir chez certains, c’est effarant.

D’autres modèles éducatifs ont prouvé leur efficacité en desserrant l’étau de l’évaluation constante. À titre d’exemple, en Finlande – le pays en tête des classements internationaux en matière d’éducation – les élèves sont évalués pour la première fois à 9 ans de façon non chiffrée, et commencent à être notés seulement à partir de 11 ans.

Il n’y aurait donc qu’un seul autre pays qui ferait cela ? Par ailleurs, j’ai eu beau chercher, je n’ai pas trouvé la source indiquant que la Finlande était en tête “des” (il y en a plusieurs ?) classements internationaux en matière d’éducation. Non parce que, je sais que les notes, c’est mal, mais les notes de bas de page pour donner ses sources, c’est pas mal quand même.

Au fait, attendez, vous vous basez sur un classement international pour justifier du bien fondé de votre argumentation ? Je croyais que les classements, c’était tout pourri, comme vous le disiez quelques lignes plus haut ? Ne pensez vous pas plutôt que, et je cite, l’école élémentaire gagnerait à s’appuyer sur une autre logique que celle de la compétition ? Qu’on pourrait développer notre propre système plutôt que de courir après les têtes de classement ?

 

Un enfant heureux d'aller à l'école

En France, les textes de lois ont déjà beaucoup évolué, et ne font plus référence explicitement à la note comme système d’évaluation ; mais face à l’urgence d’apporter des réponses concrètes à la question de la souffrance scolaire, nous devons franchir un palier supplémentaire et supprimer une notation inutilement sélective à l’école élémentaire.

Oui, face à l’urgence, c’est vrai : virons encore des outils et remplaçons les par du rien. C’est bien le rien. A la limite, une fois au collège, on commencera à noter les gamins. C’est là qu’on pourra commencer à se dire “Tiens, mais comment ce blaireau est il arrivé jusqu’ici ? A 11 ans, il ne connait toujours pas sa table des 3 et confond “et” et “est” ?“. Et je suis sûr qu’à cet âge là, rattraper 5 ans de retard “parce qu’on ne voulait pas stresser Bichon“, ça sera super simple.

Bon, remarquez, je dis ça, mais de ce côté, là, c’est déjà un peu le cas. Sûrement une raison de plus de supprimer l’un des rares trucs permettant de repérer à l’avance les enfants ayant le raisonnement d’une huître (pour pouvoir les diriger vers des filières spécialisées, comme par exemple “scénariste à Hollywood“).

Nous appelons tous ceux qui souhaitent réaffirmer que l’école élémentaire doit être celle de la coopération et non de la compétition, à signer le présent appel.

Et je vous donne la liste des 1ers signataires, affichée en gros et en rouge sur le bord gauche du site : des chercheurs (il y a même un généticien), des hommes politiques, des directeurs de cabinets d’études, des pédopsychiatres… mais curieusement, pas un seul enseignant en école élémentaire, pourtant les premiers concernés par la chose. C’est marrant, si les notes étaient aussi inutiles que ça, vu que ça leur donne du boulot en plus, j’aurais pensé qu’ils auraient lancé eux-même la chose. Curieusement, ce sont toutes des personnes qui n’ont pas à gérer des morveux par paquet de 30 toute l’année. Comme tout cela est mystérieux.

Evidemment, le site vous propose aussi diverses autres sources pour vous indiquer que les notes sont l’incarnation du Mal sur Terre (je propose une notation sur 666 histoire d’être plus clair)  ; ainsi, nous découvrons par exemple les cahier pédagogiques, qui vous expliquent, je cite :

Alors, finalement, est-il normal de laisser aux seuls enseignants la responsabilité d’évaluer les élèves et donc d’auto-évaluer les résultats du fonctionnement du système éducatif ? L’école et les élèves gagneraient-ils à ce qu’il y ait une instance externe pour faire cette mesure et dire les résultats des apprentissages ?

C’est vrai ; l’enseignant étant le seul à être présent en classe avec les élèves, et à suivre au quotidien leurs difficultés, il est le plus mal placé pour les évaluer. Non, mieux vaudrait sortir une bonne vieille instance externe de sa manche qui ne connait rien à ce qu’il se passe dans la dite classe pour mesurer où en sont les apprentissages. C’est tellement plus cohérent. Surtout que l’histoire de la suppression des notes étant faite pour “déstresser” les enfants, je suis sûr qu’ils seront parfaitement détendus quand on leur dira “Bon, les trous du culs (il faut être ferme avec les marmots), vous avez bien travaillé cette année ; par contre, on va vous faire un seul gros test qui va compter, comme le bac, organisé par des gens qui ne sont pas vos profs ; et si vous échouez, ça sera la seule évaluation de vos apprentissages. Bref, si vous la merdez, vous serez considéré comme en difficulté et réorienté en conséquence vers la classe où il y a Timmy, le petit garçon qui mange ses cheveux et Sophia, la jeune fille qui urine en faisant le poirier. Ca ne vous stresse, pas, hein ?“.

 

A 11 ans, on ferait des sujets de bac adaptés : "Kant est il plus fort que Salamèche ?" "Au niveau 38, aurait il pu évoluer en Spinoza ?"

En passant, toujours en regardant les sources supposées appuyer le raisonnement “supprimons les notes“, on constatera que la principale, et la seule évoquée dans l’appel en lui-même, le rapport de la HCE, contient le passage suivant sur les évaluations :

Les élèves sont aujourd’hui soumis à des évaluations régulières, systématiques,obligatoires et communes : à partir de la rentrée scolaire de2007, ces évaluations auront lieu en début de CE1 et de CM2, c’est à-dire, dans les deux cas, au début de la dernière année d’un cycle etune année scolaire avant un palier du socle. Ces évaluations sont d’une grande utilité : le maître a besoin de s’appuyer sur une évaluation qui le renseigne sur les acquis et les besoins de chaque élève de sa classe, qui l’aide à différencier sa pédagogie, à ajuster les rythmes d’apprentissage à l’intérieur d’un cycle, à mettre en place si nécessaire une aide encore plus individualisée. Or ces évaluations ne sont pas utilisées comme elles le devraient. D’une part, certains maîtres pensent qu’elles sont principalement destinées à une exploitation statistique par leur hiérarchie, sous-estimant ainsi le parti qu’ils peuvent tirer eux-mêmes de ces informations sur les forces et les faiblesses de leurs élèves pour adapter leur pédagogie.

Hmmm, c’est bien ça, de s’appuyer sur un rapport qui déclare l’exact contraire de ce que l’on affirme : les évaluations et notes seraient donc des choses utiles, à faire régulièrement, pour identifier les forces et les faiblesses et adapter la pédagogie en conséquence ? Bin merde alors. Non mais sérieusement : qui peut citer en source pour justifier son propos, un rapport qui affirme l’opposé ? Quel est le problème ? Ils ont eu de mauvaises notes en lecture et compréhension de texte les auteurs ? J’espère qu’au bac français, ils ne sont pas tombés sur le rapport de l’HCE, sinon ils ont dû en chier.

Accessoirement, autre source utilisée : une interview de Pierre Merle, sympathique personnage qui a un livre à vendre sur la thématique des notes (ce qui le rend tout de suite plus objectif), et qui à aucun moment ne parle de supprimer les notes. Il évoque juste le fait que tous les professeurs ne notent pas de la même manière (nom de Dieu ! Des humains différents les uns des autres, alerte !), et que des fois, les filles ont de meilleures notes sans qu’il soit possible de véritablement l’expliquer.

Pas de problèmes Pierre, je veux bien te dépanner : ça s’appelle le syndrome du “Raaah, fifiiiille“, soit le fait que dans certains cas, chez les enseignants mâles, plus une jeune fille remplit ses t-shirts d’arguments de poids, plus ses notes ont tendance à elle aussi être gonflées.  Chez les damoiselles moches et plates, rassurez-vous, la notation est équitable. Inutile de me remercier, j’essaie juste de rendre service.

Autre source citée : une étude réalisée par un cabinet privé (dont le directeur a signé l’appel) qui découvre, après quantité de petits sondages à base de tutoiement (je n’ai jamais compris cette volonté de toujours vouloir tutoyer le jeune), que seuls 10% des élèves interrogés se sentent plus à l’aise au collège ou à l’école que chez eux ou dans des activités extrascolaires ! C’est donc bien qu’il y a un grand malaise à l’école, et effectivement, quand on demande aux élèves de justifier pourquoi ils sont si mal à l’aise, certains invoquent “le stress face aux exigences“. D’où les notes, ces trucs vilains à la base de tout le mal être.

Oui, ou alors, les élèves sont comme vous et moi : quand ils ont le choix entre glander et aller au boulot, ils préfèrent souvent la première solution. Enfin, je dis ça, je ne dis rien, hein. Et moi, mon cabinet d’étude vous facturait ce genre de résultats pour vachement moins cher, je pense.

Bref, un beau travail que tout cela, qui a débouché sur un appel bien construit, cohérent, et qui fait rêver, disons-le.

Moi aussi, je veux lancer un appel : j’aimerais qu’on envoie tous ces gens dans un pays magique ; Un pays fabuleux qui sent la beuh et les cendres ; un pays où les rivières sont d’urine de pitbull et les arbres en béton armé. Un pays qui jamais ne connait de problème auquel il n’existe de solution simple, comme par exemple, brûler une bagnole. Un pays où les enfants sont malicieux, espiègles, et toujours plein de bonne volonté pour caillasser la police, bien que terriblement fragiles face aux flashballs.

Un pays qu’on appellerait “Seine Saint-Denis“.

Maudits Bisounours.