En soirée, on finit toujours par en croiser un.

L’oeil agile ne le détecte point de suite, tant il semble n’exister qu’aux confins de notre champ de vision ; sa simple existence parait nécessiter de formidables efforts pour que les personnes autour de lui finissent par le remarquer. Il est si insignifiant pour la plupart des gens que s’il apparaissait dans un roman, l’auteur ne prendrait même soin d’en parler ; tout au mieux, il dirait « Ah si, dans un coin, il y avait un mec qui jouait sur son téléphone, mais personne n’a retenu son prénom, alors revenons à l’intrigue : Paul avait décidé de dire à Cynthia qu’il l’aimait si fort qu’il avait envie de lui faire des enfants sur le capot de la R19 dans laquelle il avait eu un accident 6 mois auparavant » (tout le monde aura reconnu dans ce passage l’inimitable style de Marc Levy, mais passons) ; ainsi, il est possible que dans l’histoire de la littérature, des milliers de romans aient intégré ce personnage sans qu’aucun lecteur ne le sache : dans La Bête Humaine, il est peut-être sur un quai de gare à envoyer des Tweets sans qu’Émile Zola ne daigne en parler ; dans Tristan et Iseult, il discute probablement de la fin de la saison 02 de Dexter avec le Morholt (qui adore aussi Glee, qu’il regarde entre deux coups d’épieu empoisonné dans la gueule des passants) avant que celui-ci n’aille tatane Tristan, mais la légende ne l’a pas retenu. Enfin, il doit sûrement être dans le Da Vinci Code à prendre des photos du Louvre avec son Iphone, mais tout le monde s’en moque (du livre aussi remarquez, mais là n’est pas le sujet).

Cet être, c’est le Mi-Geek (qui est mi-geek, mi-raisin – attendez, qui vient d’écrire ça ? Qu’il se dénonce !), un individu hurlant être geek sans l’être.

Fléau des temps modernes, le Mi-Geek apparaît en nombre croissant dans nos sociétés occidentales, au même titre que les nouveaux produits Star Wars ou les infections urinaires. Tout comme le Migou est légendaire dans Tintin, faisant cordialement chier la moitié du Tibet à aller kidnapper des gens, courir la montagne pour faire peur aux alpinistes et déféquer devant la porte des monastères bouddhistes (d’où l’expression « couler un bonze » – bon ça suffit maintenant, hein, M. Ruquier, allez vous-en) pour jouer de bons tours aux pauvres moines se promenant en tongues, le Mi-Geek est un être de légende qui apparaît ici ou là pour ennuyer le bon peuple. Parfaitement invisible de prime abord tout comme son cousin des montagnes et appartenant presque au statut de légende à la réalité contestée (« Attends, on était pas que huit à la soirée chez Thomas ? Neuf tu dis ? Je vois pas du tout qui c’était le neuvième. Attends je recompte… naaan, on était que huit, je t’assure, tu as dû mal compter. Ah si, à un moment, j’ai cru voir une ombre dans la cuisine qui tapotait sur je ne sais quoi. J’ai sûrement rêvé.« ), le Mi-Geek fait partie de ces gens au physique passe-partout que l’on ne remarque jamais ; pourraient-ils braquer une banque que l’on ne saurait les décrire : plutôt grands, mais pas trop, pas gros mais pas maigres non plus… le visage de Monsieur Tout-le-monde… bref : vous avez compris le principe : nul ne sait reconnaître le Mi-Geek dans la foule des passants.

Sauf que sous cette carapace de banalité, ces créatures insidieuses ont développé une stratégie visant à les distinguer de la masse afin de briller en société : s’auto-définir comme étant quelque chose qu’ils ne sont pas, et faire tout leur possible pour le crier à la face du monde pour enfin avoir quelque chose à dire. Et pas de bol pour l’humanité, le choix est tombé sur un phénomène des plus ennuyeux : les geeks.

Ok, et donc, il y en a pour se réclamer de ça ?

Pourtant, le geek n’a rien de très glamour (souvenez-vous) : la police en trouve parfois en faisant des descentes dans des caves, persuadée que l’odeur faisandée qui émane du sous-sol d’un tranquille bâtiment résidentiel provient d’un discret laboratoire de drogue, mais nenni ! Au milieu des émanations de pets et des posters Anonymous, aux premières lueurs des lampes de la maréchaussée, on peut les apercevoir se disperser et chercher des zones d’ombre en sifflant et crachant comme des félins effarouchés qui auraient un peu abusé du kebab. Cependant, la police finit généralement par tirer dans le tas sans chercher à comprendre ce que sont ces êtres, ne laissant le temps à ces derniers que d’agoniser dans une mare de sang en choisissant leurs derniers mots (en général, une citation de Star Trek ou de Game of Thrones, geekerie oblige).

Malgré tout cela, le Mi-Geek continue de voir dans l’appellation « Geek » une sorte de label chic qui permet de se définir en société comme ayant une caractéristique vous faisant sortir de la masse des anonymes. En général, le bougre ne lie à cette appellation que le goût des nouvelles technologies et autres gadgets liés, s’auto-persuadant tant bien que mal que si si, grave que j’suis un geek, hahaha, tu sais pas quoi ? L’autre jour, j’ai joué deux heures à Angry Birds, j’suis trop accro à mon phone, un vrai geek ! Et puis bon : ça fait tellement bien d’appartenir à un groupe, au même titre qu’une gamine de 14 ans se disant « gothique » parce qu’elle porte souvent un t-shirt noir et aime Tim Burton.

Pourtant en soirée, comme je l’évoquais plus haut, le Mi-Geek est souvent discret de prime abord ; tout d’abord parce qu’il ne sort pas naturellement de la masse par son charisme ravageur, mais aussi parce qu’il passe tellement de temps sur son téléphone qu’au bout d’un moment, les gens ne se souviennent même plus qu’il est là.

Hélas, tel le sous-marin germanique se tenant invisible à l’écart du convoi de joyeux marins britanniques s’enivrant au son des vagues de l’Atlantique nord roulant contre la coque, le Mi-Geek finit toujours par trouver une occasion de passer à l’assaut pour plomber l’ambiance : qu’il s’agisse d’une âme charitable lui adressant la parole, d’un cercle mal fermé laissant une place où s’insérer ou tout simplement d’un malheureux isolé passant dans sa proximité immédiate (pire encore, si c’est un autre Mi-Geek, la comparaison avec le u-boot se poursuit puisqu’il se mettent à chasser en meute), il saura exploiter toute faille. Dès lors, il ouvre grand la bouche et en sort quantité de torpilles verbales qui viennent percuter les esprits honnêtes, faisant flamber les sujets intelligents et sombrer le niveau ambiant des conversations. En un mot, il s’empresse d’étaler sous votre nez ce qu’il qualifie comme étant sa « geekitude« , à savoir ses gadgets, applications et autres pouvant lui permettre de vous expliquer que halala, quel geek (et de préférence « quel geek avec du meilleur matos que tous les présents, mais je ne dis pas du tout ça pour faire un concours de kiki avec ce que je peux ! »)

Alors, Mi-Geek, même si tu n’as pas forcément conscience d’entre être un (« Ah non, moi pas du tout : j’ai un petit côté geek, voilà tout, je ne suis pas concerné !« ), comment t’expliquer que ta seule présence semble être une incitation à la relance de l’industrie du napalm ? Comment te faire comprendre que si l’on inventait une dynamo à mépris, tu nous permettrais de résoudre la crise énergétique mondiale ?

Disons-le simplement : Mi-Geek, tu es complètement con.

"Ho j'ai des lunettes et un Iphone : je ris de ma propre geekitude, holala !"

Trop loin des êtres humains approchables sans envie directe de les gifler (cette catégorie ne comprend donc pas Arthur ou Cauet par exemple), et trop distant des geeks de par ton inaptitude totale à avoir une véritable maîtrise du domaine que tu prétends connaître, tu n’es finalement qu’un technophile ; ce ne serait pas un problème en soi si tu acceptais de reconnaître cette appellation sans tenter de la transformer en « geek », parce que technophile, ça fait mouton-consommateur-high-tech et surtout, ce n’est ni anglais, ni à la mode. Mi-Geek, tu nous emmerdes avec ton iPhone sorti pour un oui ou pour un non, ton Mac « tellement fin qu’il tient dans une enveloppe » (et il faut te trouver une enveloppe de suite pour le prouver) alors que je sais pas toi, mais moi, je trimbale rarement mon matériel dans des enveloppes (surtout que comme le disait Antoine Lavoisier « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. A part ce que l’on met sous pli chez la Poste, des fois, ça fait juste pouf« , même si l’Histoire n’a pas retenu la citation entière), et nous n’en avons strictement rien à faire de savoir que tu as plus de followers que de follow, ce qui prouverait que tu es « influent » (on cherche encore en quoi) et que tu as une bonne gestion des hashtag pour faire le buzz. De la même manière, non, regarder des séries dans ton lit n’est pas un prétexte à dire « Quel geek je fais, huhu« . Ou alors, on peut aussi commencer à dire « Une fois, j’ai pris la voiture. Quel pilote de course je fais, huhu !« , ce qui, tu en conviendras, est un peu con.

Mi-Geek, si tu avais existé du temps de Moïse, tu peux être sûr que Dieu t’aurais introduit au palais de Pharaon pour faire choir une nouvelle plaie sur l’Egypte ; en effet, quelle civilisation pourrait résister à des hordes d’experts autoproclamés d’un domaine qu’ils ne maîtrisent pas ? Le Mi-Geek, c’est un peu comme Christine Boutin qui se déclarerait Love-Coach : on est sûr qu’elle le pense, mais on n’a pas encore bien compris pourquoi et on préfère éviter ses conseils. Mi-Geek, l’étalage de ton discours creux drapé d’atours supposément techniques permet à chacun de comprendre en un coup d’oeil à quel point tu n’y connais strictement rien et vis simplement au milieu de tes illusions. Mots en « -ing » en permanence parce que toi tu ne tweetes pas, tu fais du micro-blogging, propos anglais pour un oui ou pour un non comme ces jeunes garnements qui sortent d’école de commerce (pardon : de Management School) mais même pas foutus d’arriver à vendre leur propre formation, préjugés présentés comme des vérités générales façon « Pardon ? Tu ne travailles pas sur Mac ? Mais comment fais-tu, lol ! » parce qu’à force de vouloir te convaincre qu’avec ça tu faisais sérieux comme à la télé, tu as fini par en attendre autant des autres… autant de signes qui permettent à chacun de savoir que oui, tu es un Mi-Geek qui suit une mode absolument consternante consistant à prendre pour chic ce qui ne l’est pas (comme la plupart des modes, en fait), et que tu dois donc être bien malgré toi une sorte d’enveloppe vide errant sur deux pattes se réclamant de n’importe quoi.

A titre de comparaison, tu serais un peu comme un type qui se proclamerait « un peu mécano, grease monkey tu vois » parce qu’il adore aller au salon de l’auto, même s’il n’y pige rien à la mécanique mais qui tente de caser « joint de culasse » le plus possible pour faire expert à chaque fois qu’il croise quelqu’un, bien qu’infoutu de simplement trouver seul où se trouve le boîter à liquide lave-glace sur sa voiture. En fait, simplement un type qui aurait envie de s’inventer des qualités pour mieux parler de sa voiture neuve.

En deux mots, un beauf, qui comme tous les beaufs, suit la mode pour mieux se mettre en avant.

Vous comprenez cette blague ? Et bien non, ça ne fait pas de vous un geek pour autant. Flûte alors.

Evidemment, tout cela pourrait rester sans conséquence : le Mi-Geek serait finalement simplement un personnage des plus ennuyeux (qu’importe son sexe) tentant de se définir au travers d’un terme qu’il ne comprend pas lui-même. Mais hélas, la chose est bien plus affreuse : ils incarnent désormais un fléau pour les sociétés modernes, puisque leur passion pour les gadgets technologiques et la passivité des gens à ne pas les renvoyer à leur incompétence crasse leur permet de faire carrière dans les métiers du web, au grand dam des gens un peu doués qui y travaillent et voient ainsi des pelletées de gros nuls être déversées dans leur domaine sous les acclamations de la hiérarchie des braves travailleurs, persuadée qu’elle vient de recruter des cadors d’internet (après tout : ils utilisent des mots en « -ing » et ont un Mac, ils sont forcément sérieux pour le vieux décideur lambda). Certains domaines encore jeunes, et où il est encore difficile de distinguer le bon grain de l’ivraie (et Corky d’Einstein) pour le mécréant sont donc envahis de ces enfants du démon, comme par exemple :

- « Community manager » : ce qui est bien avec le web, c’est que la génération qui a grandi – ou presque – avec l’outil n’est pas encore la plus âgée, et donc les décideurs qui pensent encore minitel et bebop peuvent se faire baratiner par le premier type venu qui leur dit « Je maîtrise twitter, j’ai au moins 217 followers » ; du coup, entre la personne vraiment apte à animer une communauté, et celle qui rédige des tweets à base de « @porco_banana Regarde ce que je viens de trouver : une vidéo avec un chat arc-en-ciel qui fait « nian nian » ! C’est lol #cat #fun » – posté le 07 mars 2012 , c’est un peu comme mettre dans la même catégorie de journalistes Joseph Pulitzer et Ariane Massenet : la simple existence de la seconde donne des envie de balles dans la bouche au premier (mais pas forcément pour sa bouche à lui, hein, attention)

- « Expert web-marketing » : grâce à sa puissant maîtrise du web, le Mi-Geek en web-marketing peut donner d’astucieux conseil à ses employeurs : « Faudrait faire de la pub sur internet et sur les socials networks« , pour au final, se retrouver à taper plein d’enthousiasme des newsletter bourrées de fautes qu’il enverra à ses clients en oubliant de cocher la case « correspondant caché« , puisqu’il était occupé au même moment à lire une news sur « Comment Foursquare va équiper l’armée américaine » sur un site sérieux du genre Lepost.fr (c’est communautaire, c’est social, c’est web2.0, c’est donc génial).

- « Consultant Social Web » : ses conseils sont si merveilleux qu’il faut les payer pour qu’il les prodigue ; parmi les experts de ce genre, je me permets de vous citer quelques conseils et explications véridiques (j’insiste) entendus de la bouche de Mi-Geeks :

  • « Il vous faut votre propre réseau social : on ne peut pas créer de groupes privés sur Facebook » (on sent l’expert)
  • « Des ordinateurs pour faire du tableur ? Des iMac, ce sont les plus performants. 1 500€ pièce, avec un pour chacun de vos gars, ça fait 20. » (si vous voulez la fin de l’histoire : les mecs ont acheté parce que le responsable des acquisitions informatiques était aussi un Mi-Geek)
  • « Ahaha, mais enfin ! Twitter n’a aucun rapport avec des statuts ! Le créateur affirme le contraire sur la page officielle, mais il se trompe » (c’est vrai : quel petit prétentieux ce créateur de Twitter de prétendre savoir pourquoi et comment il l’a créé, intolérable)

- « Blogueur indépendant » : chômeur, ça le faisait moyennement sur un CV, le Mi-Geek finit donc en général par ouvrir un blog pour expliquer qu’il gère trop le internet, et qu’accessoirement, il adore prendre des photos de son chat, « Link », avec son smartphone et aidé de l’ami Instagram. De fait, il est « indépendant » car personne n’a jamais voulu le payer pour de la pub, mais ça fait beaucoup plus classe que « Mec pas lu » (ce qui n’est pourtant pas un mal en soi : tout le monde commence par ça, mais le Mi-Geek ne supporte pas l’idée de ne pas être adulé pour son génie dès la première semaine). D’ailleurs, il parle souvent de « blogosphère » aux gens n’ayant pas de blog pour donner l’impression qu’il appartient à un tout, tel un chaman défoncé à la ganja expliquant qu’il est l’ami des arbres et des écureuils puisqu’il appartient à la planète.

Le Mi-Geek, c’est un peu cet écuyer encombrant et un peu con que les chevaliers pouvaient autrefois prendre sous leur aile : il est gentil mais on ne peut lui confier que des tâches de base puisqu’il n’est pas très doué, et personne ne lui parle quand on est entre hommes de guerre parce que l’on sait que ça reste avant tout une grosse tanche, mais sitôt ledit écuyer devant ses potes vachers qui n’y connaissent rien à l’armée et à la guerre, il fait le kéké en disant « Ahaha, oui, c’est une épée dernier modèle que je porte là… regarde, regarde, le pommeau, il est super ouvragé, t’as vu ? Moi, homme de guerre ? Ouiiii un peu, oui, j’ai un p’tit côté… enfin p’tit… ouais, chuis trop un homme de guerre en fait, huhu ».

Alors non : les geeks, ce n’est pas chic.

Vouloir leur ressembler et devenir un ersatz de ces créatures peu ragoûtantes, c’est déjà faire preuve à la fois d’un goût curieux et d’un certain sens de l’absurde. Les geeks, c’est très sale, ça parle de trucs techniques poussés et ça a des passions qui font que lorsqu’on les traite de « geeks« , ils sont les premiers à s’en défendre parce que merde, c’est pas très gentil vous savez. Seul le Mi-Geek prend l’appellation pour un compliment, persuadé qu’être geek, c’est avoir une caractéristique un peu cool qui signifie « amateur de gadgets technologiques » et que oui, vraiment, il aime les smartphones et poster des âneries en ligne, alors il est forcément geek. Et puis surtout, il aime faire croire au tout venant qu’il maîtrise la technologie et est donc le type le plus moderne du coin, les autres autour de lui n’étant que de foutus passéistes conservateurs qui ne pigent rien à rien.

Mi-Geek, rends donc service à l’humanité : tweete si cela te plait, mate des séries si tu l’entends ainsi et achète les ordinateurs qui te font envie, mais par pitié : arrête de vouloir te faire passer pour autre chose que ce que tu es : un simple consommateur de gadgets technologiques.

Et je ne dis pas du tout ça car je viens de voir qu’un certain parti venait de lancer une plate-forme « socialgeeks« , utilisée par des gens se définissant comme tels mais toujours pas foutus de comprendre la différence entre une page et une personne sous Facebook.

Travailleurs sérieux de l’internet : je vous plains.