New-York, siège de l’ONU, 17h22

Dépassant l’huissier présent sur sa gauche, l’homme fouille dans la poche de sa veste à la recherche des quelques notes qu’il a jeté sur un papier afin d’étayer le discours qu’il s’apprête à tenir. Sous le regard des quelques secrétaires installées sous l’immense globe entouré de lauriers, symbole de l’organisation, l’homme vient se placer au pupitre que vient de quitter le précédent intervenant, puis posant ses papiers et vérifiant les micros d’un tapotement de l’index, il réajuste sa cravate rouge avant de débuter son propos.

"Mesdames et Messieurs,

Si je suis aujourd’hui devant vous à cette tribune, c’est parce que je veux vous parler d’horreurs. De massacres. De viols. D’actes inqualifiables qui restent impunis parce que cette assemblée continue de se refuser à agir. Jour après jour, les observateurs sur le terrain ne peuvent que témoigner des atrocités auxquelles on livre des groupes entiers, hommes, femmes et enfants, sans distinction. Et vous, augustes membres des nations unies ? Vous restez là, passifs, et vous trouvez encore le sommeil la nuit au motif que les monstres responsables de tout cela sont à des milliers de kilomètres de vos couches douillettes. Mais, je vous le demande : à partir de quelle distance commencez-vous à vous inquiéter des problèmes de cette planète ? A partir de combien de victimes pensez-vous que votre propre inaction devient elle-même collaboration ? A partir de quand commencerez-vous à prendre conscience des conséquences de vos actes ?"

"Cassez-vous de cette tribune !", dit-une voix dans la salle, "Ça fait trois fois cette semaine, merde ! Que fait la sécurité ?"

"Je vous ai bien entendu, Monsieur, mais je vous rappelle que la sécurité de l’ONU étant l’une des branches des forces de coercition de celle-ci, il faudra donc compter environ 12 réunions de différentes assemblées réparties sur 2 à 3 ans pour éventuellement autoriser le déploiement de vos agents de sûreté afin qu’ils me virent de cette estrade. Je devrais avoir besoin d’un peu moins pour vous expliquer la situation, mais passons. Que disais-je ? Ah, oui : j’ai ici, sur ce papier, le témoignage de la petite Thalie, victime il y a quelques jours d’une tentative de viol de la part de celles et ceux que vous ne voulez pas arrêter. Permettez que je vous la lise.

"J’étais chez moi, avec mes soeurs, lorsqu’ils sont venus me chercher. Ils ont obligé ma famille à se coucher au sol, et nous ont d’abord menacés, puis comme ma soeur Euterpe refusait d’obéir, une femme qui les accompagnait l’a abattue de sang-froid. C’était un monstre avec une robe en viande… puis, les hommes, eux, ont relevé mon visage en me saisissant le menton entre leurs doigts sales, et me considérant à leur goût, ils m’ont emmenée à la cave. Là, ils se sont enfermés avec moi, et ils ont commencé à… mon dieu… ils tripotaient leurs gros budgets en me regardant… je…"

J’arrête ici ce récit, puisque je vois que Madame l’ambassadrice de Suède se sent mal. Hé bien, Madame ! Faut-il que ces horreurs soient racontées à cette tribune, pour que vous réagissiez ? Leur simple existence ne suffisait pas ?"

"Ça suffit ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire de viol ?" interrompt une nouvelle fois un trublion au simple motif qu’il est ambassadeur à l’ONU et aurait donc le droit de s’y exprimer

Ban-Ki-Moon rigole bien : on vient de lui demander à quoi servait encore l’ONU

"Cette histoire, il s’agit de celle de la petite Thalie, elle et ses 8 soeurs, Muses de leur état, qui continuent de prendre cher jour après jour, tout ça parce que malgré mes demandes insistantes, vous continuez de refuser à autoriser la vitrification par le feu nucléaire d’Hollywood. Surtout que franchement, de mon côté, je suis conciliant : même un bon vieux tapis de bombes au napalm m’irait. Ou, allez, l’exécution ciblée de quelques personnalités majeures à l’aide de drones ! C’est vrai quoi, on le fait bien au Pakistan qu’on a pourtant pas le droit de survoler, alors pourquoi pas à Los Angeles où c’est autorisé ?

"Muse, le groupe ?"  s’interroge l’ambassadeur d’un pays d’Asie en fronçant les sourcils

"Je… non, pas le groupe. Je vous parle des Muses, pas des mecs qui pratiquent la nécromancie sur des synthétiseurs des années 80 pour nous rappeler des sons que l’on aurait préféré oublier, mais cela dit, si on pouvait aussi leur réserver un petit missile intercontinental, je ne dirais pas non. Mais là n’est pas le sujet :  je suis venu vous parler du viol des Muses, de la mort de l’inspiration qui sévit actuellement dans l’indifférence la plus totale, et plus particulièrement au cinéma !"

"La fille en robe de viande dont vous parliez avant, c’était pas Lady Gaga ? C’est quand même plutôt original ce qu’elle fait, non ? Rien que niveau tenue, justement ?" la représentante des Etats-Unis hésite un peu dans son propos, puis, voyant le regard réprobateur de ses collègues, s’enfonce péniblement dans son fauteil

"Mais ? Dites-donc, vous ne vous foutriez pas un peu de moi des fois ? C’est justement de ça dont je suis venu vous parler ! Lady Gaga incarne à sa manière le problème qui touche l’industrie du cinéma : plutôt que de devoir utiliser ses neurones pour, je ne sais pas, disons, inventer un truc, elle se contente rien que pour ses fringues de s’enduire le corps de colle UHU (rose, pour savoir où elle est déjà passée) avant de foncer se rouler sur le vide-grenier le plus proche. Mais regardez ! C’est le même problème pour l’industrie du cinéma en ce moment : j’ai ici avec moi des photographies prises durant la braderie de Lille de l’an dernier, et regardez ! On y voit clairement un producteur tenant à la main un exemplaire de la bataille navale. Quelque mois plus tard : paf ! Sort Battleship, le film tiré de la bataille navale, justement. Et là, un type qui sort une vieille cassette de Blanche-Neige ? Hop ! On se mange Blanche-Neige et le chasseur ! Avec Kristen "lapin gentil" Stewart ! Et là, làààà mais bon sang : on distingue clairement sur celle-ci Ridley Scott en train de négocier un Monopoly ; et quel est son prochain film ? Ho bin ça alors ! Monopoly, le film tiré du jeu ! Et j’en passe : un vieil exemplaire des Trois mousquetaires ? Les Trois Mousquetaires – 3D ! Un Transformers pété ? Transformers ! Un DVD du Spiderman de 2002 ? Et bin re-Spiderman en 2012 !

Comprenez-vous, aimables membres de l’ONU ? L’imagination est morte, l’inspiration massacrée, la créativité bafouée : désormais, Hollywood ne produit quasiment plus, et en masse que des productions tirées de licences sélectionnées plus ou moins aléatoirement lorsque l’on voit les choix qui sont faits. La procédure est pourtant simple : tout d’abord, comme je vous l’expliquais ci-dessus, il suffit de se rendre sur n’importe quelle braderie et d’y choisir aléatoirement un quelconque objet. De là, il n’y a plus qu’en acquérir la licence (c’est encore mieux si elle est libre) et à la torturer en appelant soit cela un "hommage" (technique Quentin Tarantino) soit une "libre inspiration" : l’objectif est de toujours expliquer que ce n’est pas du tout de la paresse intellectuelle, mais simplement un exercice de style. Si vraiment c’est trop compliqué, il suffit dès lors de se contenter de faire une suite, ou mieux, un "reboot" dans lequel vous expliquez le début de votre licence X ou Y : comment tel super-héros est devenu super, comment telle équipe de gentils s’est formée, ou en tous les cas, quelle digestion chaotique a produit l’étron fumant au coeur de votre film.

Attention, ça ne veut pas dire que toute tentative de créativité est pour autant une réussite, soyons d’accord

Cela fait, vous n’avez plus qu’à trouver quelques acteurs de seconde zone, ou ayant déjà un tel passif dans les bouses qu’on puisse les soupçonner de scatophagie, et vous avez à peu près tout ce qu’il vous faut. Ils se feront un plaisir de tourner avec vous une bande-annonce emplie d’explosions, de flammes, de réparties supposément "chocs" et de fondus au noir ponctués de son graves accompagnant le tout, du moins jusqu’à ce que la musique de d’jeun’z achetée pour l’occasion se lance et qu’il n’y ait plus le temps de caser des fondus tant les scènes s’enchaînent, et c’est bon. Un quelconque scénariste arrivera bien à reprendre la bande-annonce pour recoller les scènes que l’on y voit dans un certain ordre et ainsi faire un film. L’étape finale, parfaitement assumée, consiste à signaler au monde que votre film tient plus de la diarrhée pelliculaire que de la création, en adjoignant aléatoirement les mots "3D" et "chasseur" dans le titre. Nous parlions des Trois Mousquetaires 3D et et Blanche-Neige et le Chasseur, mais ça marche aussi avec Abraham Lincoln chasseur de vampires, ou Resident Evil Afterlife 3D. Ce qui est un élément assez objectif, puisque par exemple, aucun film en 3D essayant d’être vaguement bien ne précise "3D" dans son titre, ce n’est définitivement que l’apanage des bouses."

"Ça me parait assez compliqué votre histoire. Vous pourriez donner un exemple ?" demande cette fois-ci le chef de la délégation britannique

"Je viens d’en donner moult, malandrin, mais ha ! Soit : par exemple, vous allez… disons qu’il pleut et que les braderies sont rangées. Ni une, ni deux, vous allez sur leboncoin.fr ou je ne sais quoi, vous tapez "jeu de société" ou "livre", et hop, il vous sort un truc. Du genre… on va dire que vous n’avez pas de bol et que vous aimez la difficulté : le premier lien qu’il vous sort est un exemplaire moisi de A la recherche du temps perdu, de Proust."

"Personne ne serait assez con pour adapter ça." grogne le pénultième intervenant

"Vous voulez vraiment que je vous parle de Ridley Scott ? Bon. Comme prévu, disais-je, vous allez chercher vos acteurs. Pote, membre de vos familles, type qui vous avait fait rigoler dans une quelconque autre bouse… vous prenez, disons, tiens : Taylor Kitsch. Depuis John Carter, je pense qu’il a du temps à tuer. Vous lui attribuez une quelconque copine (il en faut obligatoirement dans le film pour faire un passage avec des bisous), et vous faites une bande-annonce"

"Du genre ?", ajoute quelqu’un dans la salle

Du genre bande-annonce. Suivez bien, je vais tenter de vous la mimer.

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Ecran noir. Un lourd tambour bat un rythme lent. Il battra un coup à chaque changement de plan. Bom.

Gros plan sur une femme vêtue façon début XXe siècle qui crie. Fondu au noir.

(Voix off du héros) "Les temps sont durs pour le peuple". Bom

Gros plan sur des gens courant paniqués dans un champ, lâchant quelques coups d’arme à feu sur quelque chose d’invisible à leur poursuite. Fondu au noir.

(Voix off) "Aucun endroit n’est sûr en ce monde". Bom

Un plan d’un quelconque bâtiment célèbre ravagé par une explosion.

(Voix off) "Mais cette fois, ils s’en sont pris à la mauvaise personne". Bom

Une coquette demeure voit l’un de ses murs s’effondrer lorsqu’une quelconque forme indistincte s’y engouffre, saisissant une jolie jeune femme hurlante avant de s’enfuir. Quelqu’un hurle "Albertine !". Fondu au noir

(Voix off) "Je m’appelle John Proust (Marcel sonnait trop mal), et ils ont pris celle que j’aime". Bom

Gros plan sur Taylor Kitsch en train de charger un revolver l’air grognon

Le tambour s’arrête et un son entêtant monte doucement, genre choeur en train de s’échauffer

Une grande-salle d’auberge, des types avec de sales gueules en train de manger, boire et cracher partout, se tournant vers la porte pour apercevoir la silhouette de Proust rentrer vêtu d’un blouson de cuir ayant plus sa place dans Final Fantasy que dans la France du début du XXe siècle. 4 types se lèvent d’une table et sont aussitôt abattus par de rapides coups de revolver de Proust. Cela fait, le héros s’approche du dernier homme terrorisé à la table, lui collant son arme sous le nez. "Qu’avez-vous fait d’elle ? Qu’avez-vous fait d’Albertine ?" ; le type en face de lui a un petite rire mi-amusé, mi-dément "Ahaha, tu ne retrouveras jamais celle que tu aimes, Proust. Ils l’ont emmenée là où même toi ne peut aller… le passé !"

Le son entêtant arrive à son paroxysme, et un quelconque morceau de musique de d’jeun’z se lance avec force guitare électrique

Plan sur Taylor Kitsch dans sa cave, dessinant des plans de machine comme possédé. Un post-adolescent derrière lui apportant quantité d’affaires lui demande "Où partez vous Monsieur Proust que vous avez besoin de tout cela ?" et se retournant lentement, Taylor Kitsch lui répond "Le passé."

Des scènes se succèdent avec des explosions, Taylor Kitsch faisant feu ou se battant à coups de poings contre une créature étrange

(Voix off du héros) "Ils s’appellent Sodome et Gomorrhe, ils ne sont pas humains et ils prennent ce qui leur appartient. Et ils pensent que nous leur appartenons"

Encore plus d’explosions, des bâtiments s’effondrant, Taylor Kitsch sautant au-dessus d’un mur de flammes, Albertine en train de pleurer

(Voix off) "Mais nous allons leur montrer qu’ils se trompent"

La musique continue, fusillades, explosions, encore plus de baston. Finalement, profitant de la musique se calmant quelques secondes, une scène dure plus d’un instant : on y voit un moustachu interpellant Kitsch, alors que celui-ci est couvert de plaies et de suie suite à ses combats. "Mais bon sang Proust, où étiez-vous ?" ; le héros se retourne lentement pour lâchersa nouvelle catch-phrase.

"Du côté de chez Swann", dit-il avec un sourire convenu

A nouveau, explosions, fusillades et scènes de Taylor Kitsch en train de courir se succèdent mais cette fois-ci bien plus vite que précédemment, le temps que la musique arrive à son paroxysme, et là, seulement, d’énormes lettres stylisée viennent se poser sur un fond couleur carnet usé

"Proust, chasseur de temps perdu – 3D"

Après avoir donné le titre et la date de sortie, quelques secondes se passent, le volume de la musique baisse jusqu’à disparaître, et comme il se doit, il y a une mini-séquence post-bande-annonce. On y voit Taylor Kitsch détachant les liens d’Albertine dans un quelconque sous-sol humide, lorsque la bougresse lui lâche

"Et bien, vous n’avez pas perdu votre temps !"

Sourire convenu et mouvement de sourcils

"Je déteste le temps perdu."

Riff de guitare pour boucler le tout, et fin

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78% d’une bande-annonce lambda en une image

"Voilà. J’espère que vous avez bien tout saisi, chers membres de l’ONU, ceci ne visait qu’à vous donner, comme demandé, un exemple de l’horrible méthode d’extermination des neurones employée par les bouchers d’Hollywood. Je vous renouvelle donc ma demande : je souhaiterais que l’ONU vitrifie la zone par le feu nucléaire. C’est tout ce que j’avais à vous dire, je vous remercie et attends votre délibération qui, je n’en doute pas, viendra soutenir ma position et libérer le monde de pareille apocalypse intellectuelle."

"N’empêche que je pense que vous exagérez." intervient l’ambassadeur allemand en faisant la moue

"Très bien. Puisque c’est ainsi, vous avez gagné : faites-descendre le vidéoprojecteur.

Et bon visionnage."

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