Accoudé sur le balcon, l’homme laissa la fumée de son cigare s’envoler dans le ciel nocturne.

Les yeux rivés sur quelque groupe de fêtards titubant en contrebas, il ne parvenait guère à entendre les quolibets que s’échangeaient les jeunes gens éméchés au-dessous de lui, tant la musique sortant de l’appartement dans son dos semblait masquer tous les autres sons. Il n’entendit d’ailleurs même pas claquer les talons de la jeune femme venue le rejoindre alors qu’il portait à nouveau le cigare à ses lèvres, et ne se retourna que lorsque celle-ci lui posa délicatement une main sur l’épaule.

"Vous ne vous joignez pas à nous Odieux ? Vous allez prendre froid à rester sur ce balcon.
- Non, je ne suis pas d’humeur. J’ai besoin d’un peu de calme, comprenez-vous… hmmm, Emmanuelle, c’est cela ?
- Ho, "Manu", je vous en prie ! Vous êtes si formel. Je dirais même que vous avez l’air un peu… bougon."

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Me tournant vers elle, je me permettais de lever un sourcil.

"Vous savez Emmanuelle…
- Manu.
- Oui, écoutez, il faut que vous sachiez : je suis toujours un peu bougon. Mais effectivement, j’ai quelque contrariété.
- Allons donc ! Vous voulez en parler ?
- Et bien par exemple je vois ce livre, là Fifty shades of Grey… des millions de gens l’ont acheté, alors que ce n’est qu’une repompe de l’un de mes vieux romans injustement méconnu, Fifty shades of Brown.
- Ho ? Était-ce aussi un truc vaguement sexuel ?
- Disons que c’était une oeuvre érotico-scatophile, comme le titre l’indiquait plus ou moins. Je crois que celle qui m’a honteusement plagiée a surtout gardé le côté étron sans pour autant verser dans le coprophile. 
- Je ne saisis pas bien. 
- Ce n’est pas plus mal pour vous."

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Délaissant l’ingénue, je tournais à nouveau vers la troupe en contrebas, dont les échanges tournaient peu à peu à la bagarre, et m’apprêtait à demander à Emmanuelle de bien vouloir aller me chercher fourchettes, couteaux et autres ustensiles à la cuisine pour ainsi larguer du matériel aux belligérants, lorsque celle-ci reprit la parole.

"J’ai appris que vous aviez un blog.
- Il parait.
- Moi j’aime bien les blogs, j’en lis plein ! Ho dites d’ailleurs ! ça vous dirait pas de vous présenter aux Golden Blog Awards ? J’ai des copains qui le font !"

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Elle sembla lire dans mon regard posé sur elle un mélange de mépris, d’incompréhension et de haine pluriséculaire, et tordit sa bouche en conséquence, comme inquiète de ma prochaine action. Bien qu’en effet, ce seul propos me donnait envie de l’envoyer explorer les limbes, je n’en fis rien, préférant l’éducation pour de sombres raisons inscrites sur mon curriculum vitae. "Voyez plutôt", dis-je simplement à la jeune femme, l’invitant à venir observer les pauvres gens s’affrontant en contrebas pour illustrer mon propos..

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Jeune fille découvrant qu’elle est sélectionnée grâce à son blog "Sol propre et cheveux longs"

Car cette année encore, quelques personnes bien intentionnées m’ont poliment écrit afin de savoir si je comptais ou non m’inscrire aux Golden Blog Awards, fameux concours parisien invitant les candidats à afficher de petits boutons cliquables sur leurs blogs pour obtenir les voix de leurs lecteurs, et ainsi avoir une chance d’écraser la concurrence pour mieux s’emparer de la victoire. Une occasion unique, donc, pour s’arroser de champagne, de plonger sa tête dans un saladier de schnouf, ou tout simplement de remonter les Champs-Elysées sur un char tigre en traînant derrière soi les vaincus enchaînés (et une ou deux étudiantes se déhanchant sur la tourelle pour appuyer le côté festif et couvrir les gémissements plaintifs).

Sauf que comme bien souvent, il semblerait que "Avoir un blog" signifie "Avoir subi une trépanation" aux yeux de certains. Alors, soyons fous et étudions la chose d’un peu plus près en consultant le site des dits Golden Blog Awards histoire de rire un peu et comprendre en quoi toi, lecteur de ce blog, tu ne te rends pas compte du fait que tu devrais avoir honte de lire des blogueurs tellement ils sont bêtes.

Les Golden Blog Awards, c’est, je cite ce qui est inscrit en haut du site en gros : "Par les blogueurs, pour les blogueurs !". Un élément rassurant, tant le monde libre manquait de cérémonies de récompenses ou les acteurs d’un milieu récompensent les gens du milieu, bref, rester entre soi pour se faire du bien, ce que de mauvaises langues pourraient appeler de l’onanisme. Mais ne jetons pas la pierre : l’onanisme n’ennuie personne, à l’exception de la bonde de la douche, là où les Golden Blog Awards posent des bases un peu plus curieuses. Découvrons-les au travers de la charte de transparence proposée en ligne, visant à mettre en avant la classe et le bon goût de l’élection en question.

Qu’y lisons-nous dès la première ligne ?

Les blogueurs représentent aujourd’hui un vrai média qui mérite d’être récompensé et ce avec plus de transparence

Retenez bien : "un vrai média", "qui mérite d’être récompensé" et "avec plus de transparence". C’est facile, c’est toute la phrase en fait. Dit comme ça, on dirait que l’on considère vraiment les gens qui écrivent en ligne (alors que bon, il y a les skyblogs quand même, je ne sais pas si on peut parler de "vrai média") et que ça ne rigole plus, assez des les mépriser, ils méritent bien un petit quelque chose pour leurs efforts ! C’est si beau, tenez, j’en aurais presque envie de commencer à essayer d’éviter les chats que je vois régulièrement traverser devant ma voiture au lieu de jouer à "Qui craque le plus fort".

Sauf que j’insiste sur le fait de bien retenir la citation précédente, car dans deux minutes, nous allons noter que si celle-ci est le leitmotiv officiel de la cérémonie, il s’agit en fait de faire exactement l’inverse. Et que personne ne semble s’en offusquer. Commençons avec la transparence car, pour ceux d’entre vous qui l’ont peut-être remarqué, quantité de blogs se sont ces derniers jours couverts de petites pouces bleus à cliquer "Votez pour moi pour les Golden Blog Awards" ! D’accord, mais alors comment ça marche ? Et bien c’est simple !

Dans cet objectif de transparence et de fiabilité, le classement des Golden Blog Awards prend en compte plusieurs votes :

1) le vote des blogueurs et des internautes. Un widget exportable sera disponible pour chaque blog qui répondra aux critères de qualité (voir nos mentions légales) afin de permettre aux blogueurs de faire voter leurs visiteurs.

2) les votes d’un jury composé d’experts des différentes catégories de blogs qui existent, qui sans être forcément des blogueurs, sont reconnus dans leur milieu.

3) celui des partenaires, sans qui la soirée ne serait possible, apportant un autre regard, plus professionnel, sur les blogs à récompenser.

Ce système de votes en 3 tiers permet aussi à tous les blogueurs de proposer leur blog dans la catégorie à laquelle il appartient. Ainsi, même des blogueurs de talents qui ont une faible audience peuvent postuler.

Vous avez suivi ? Il y a donc un vote "en 3 tiers" pour désigner le champion, avec 1 tiers représentant l’ensemble d’internet, 1 tiers représentant 10 clampins "reconnus dans le milieu" (il va par exemple falloir m’expliquer qui peut se targuer d’être un expert de la catégorie "Lifestyle", je sens mon pipomètre qui s’affole), et 1 tiers représentant le sponsor.

Donc par exemple, le blog "Choupi t’explique la vie" peut avoir 77 millions de voix des internautes, et "Dudule tout nu" 3 voix, le second peut quand même largement gagner pour peu que la poignée de pinpins ayant les deux tiers des voix vote pour lui (par exemple, et à tout hasard, parce qu’il dit du bien du sponsor). Un système bien connu, puisqu’on utilisait le même en France jusqu’en 1789, époque à laquelle non seulement le public a un peu froncé les sourcils en s’apercevant qu’on le prenait pour un truffon, mais en plus, il a un peu pété des gueules. Ce qui s’est terminé dans une vague de violence que je vous passe impliquant de la brioche, des moumoutes, une guillotine et des louis d’or (vous remettez ça dans l’ordre que vous voulez). C’était très confus.

"Transparent" on vous dit.

Je vous passe aussi la battle de "Ainsi font font font" qui fut immortalisée pour on ne sait vraiment quelles raisons. Confus on vous dit.

Et alors ? Serait-ce tout ? Non, car il y a bien mieux : ce qu’il y a à gagner. Bin oui ! Quand vous vous présentez à un concours, c’est bien pour gagner quelque chose, non ?

Voiture ? Argent ? Voyage ? Non, mieux ! Attention !

Le blogueur qui remporte dans sa catégorie (il y en a 20) le trophée de la soirée gagne le droit…

… de pouvoir afficher sur son blog une publicité (celle du sponsor de sa catégorie).

Publicité pour laquelle il ne sera pas payé, puisque c’est sa récompense.

Non, je ne rigole pas.

"Tiens mec, tu as gagné !
- Ouah, super, j’ai gagné quoi ?
- Le droit de faire gratuitement ce pourquoi j’aurais dû te payer en temps normal.
- Ouais, ooooh ouais, chiiiiic !
- Hmmm. Dis donc, je t’ai pas déjà vu dans un épisode de Corky toi ?"

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Blogueur, blogueuse, on te prend sérieusement pour un con. Tu le sais, lorsque l’on prononce le mot "blog", les gens se mettent soit à pouffer, imaginant tes déboires quotidiens racontés en ligne (puisqu’on leur a dit partout que cela se limitait à cela), soit à te proposer d’écrire un article pour eux pour un tarif si bas que même un pigiste de Mickey Parade pourrait hurler au scandale (par exemple, 10€ l’article – véridique – soit même pas le SMIC horaire, mais comme le blogueur est automatiquement un peu con puisque blogueur, il va accepter, pas vrai ?). Un blog, ça ne fait pas vraiment sérieux, alors merde, si on commence à parler aux gens qui en ont comme à des êtres humains, où va le monde ?

Tenez, d’ailleurs, les blogs c’est tellement bête que les Golden Blog Awards sont clairs sur le sujet :

En outre, et afin d’éviter tout problème, nous avons décidé d’exclure des Golden Blog Awards tous les blogs, sans exception, ayant trait à la Politique.

Aaaah, mais oui, c’est l’évidence même ! Vous imaginez, écrire des trucs politiques intelligents voire pire, objectifs ? Pas possible pour un blogueur, beaucoup trop con. D’ailleurs, tout journaliste politique qui tient un blog perd instantanément 60 points de Q.I à la seconde où il entre son adresse mail et mot de passe. C’est magique.

Du coup, il est d’autant plus intéressant de noter qu’un évènement qui prétend mettre en avant le fait que les blogs soient un "vrai média" le considère ouvertement en-dessous du niveau d’un journal gratuit distribué dans le métro, puisque même la pauvre feuille de chou voit de l’argent tomber dans son escarcelle à chaque fois que quelqu’un veut lui coller une pub sur le museau. Et encore une fois, citons les Golden Blog Awards : le blog serait donc un média "qui mérite d’être récompensé".

Je n’ose pas imaginer ce que cela serait s’il ne le méritait pas.

En conséquence de quoi, on lui propose  non pas quelque chose, ou même du rien (rien, ce serait déjà trop), non, on arrive à lui proposer de se battre avec d’autres, quitte à pourrir sa ligne éditoriale de pub pour l’évènement en essayant de grappiller des votes d’internautes (qui pour rappel, sont balayés d’un revers de la main par le fonctionnement du jury), afin d’obtenir le droit de ne pas se faire payer pour une publicité qui, normalement, devrait lui rapporter un peu de pognon.

Remplacez "blog" par "journal", en sachant que seule la forme change (à l’exception près que le journal est moins pratique, puisque par exemple, on ne peut pas glisser de lien dedans), et essayez d’imaginer un concours de journaux, avec à la fin "Le Monde" à qui on offre en guise de récompense une publicité à l’année pour des couches-culottes, sur sa une en échange de strictement rien.

Curieusement, il y a de fortes chances que tout le monde se regarde dans l’assemblée, puis pète la gueule au plaisantin avant de le traîner derrière le char tigre évoqué en début d’article (mais sans les étudiantes qui se déhanchent, ça c’est un peu ma touche personnelle).

Mais chez les blogueurs, non : on a tellement l’habitude de passer pour des andouilles qu’à la place, on se chamaille, on s’inscrit et on se bat pour devenir l’hôte de spéléologie rectale de tout le comité d’entreprise d’un sponsor, si vous me permettez cette grivoise expression. Ce qui, quelque part, justifie pas mal que l’on puisse voir les blogueurs comme des trépanés.

Je rappelle encore une fois (je ne m’en lasse pas) la citation issue du site des Golden Blog Awards :

Les blogueurs représentent aujourd’hui un vrai média qui mérite d’être récompensé et ce avec plus de transparence

Un concept intriguant, donc. Mais "Par et pour les blogueurs", même si finalement, le vote ne sera pas vraiment par les blogueurs (on quitte donc l’onanisme), mais plutôt par des gens qui ont pour objectif de vous coller une publicité sur le coin du museau (on entre donc plutôt dans la tournante), et pas vraiment non plus "pour les blogueurs", au contraire. D’ailleurs, n’allez pas croire que les votes du public ne servent qu’à indiquer au sponsor le blog qui a la plus grande audience, et donc où sa pub touchera le plus de monde et sera la plus rentable. Non, allons, puisqu’on vous dit que c’est pour les blogueurs (et pas auteurs, hein, quand on écrit sur internet, on a pas ce titre. Il faut allumer l’imprimante pour l’obtenir, tout est dans le support).

La différence entre un auteur et un blogueur.

J’aime ce principe intégralement basé sur le non-sens qui n’a pas empêché des centaines de gens de s’y inscrire parce que merde, on pouvait GAGNER ! Bon, gagner quoi, on s’y est pas trop intéressé, mais gagner, quoi, merde, c’est intéressant. Il faudrait que je pense à organiser des Worker Awards pour mes employés, tiens. Si ça se trouve, ça marcherait. Il faudrait que je propose à l’URSSAF de sponsoriser la soirée.

Donc, chers spécialistes du web 2.0, voire "blogueurs influents" autoproclamés pour certains (titre qui sous-entend encore une fois que tout lecteur de blog est potentiellement lui aussi idiot, et suit donc tranquillement l’avis des gens qu’il lit sans se poser de questions, parce que ça aussi, c’est compliqué), si vous voulez vraiment faire un truc "par et pour les blogueurs", je ne sais pas moi, faites une association, un syndicat ou que sais-je, où les blogueurs pourront trouver conseil juridique ou non, proposer d’intégrer une base de données pour les marques qui voudraient vraiment savoir quel blogueur traite de quoi en un seul coup d’oeil pour voir s’il y a un intérêt à les contacter plutôt que de bombarder les boîtes mails de propositions (il y en a encore qui semblent croire que ce blog est susceptible d’être un bon support pour faire un article pro-quelque chose, on sent qu’ils se sont attardés dessus au point de ne même pas lire le titre), voire carrément fixer des grilles tarifaires pour ceux qui veulent jouer à faire des articles sponsorisés, puisqu’à l’heure actuelle, ceux-ci sont entre 10 et 100 fois inférieur à tous les autres supports (alors qu’encore une fois, internet se prête plus à ce genre de choses puisque l’on peut y mettre des liens). Là par exemple, vous feriez un truc "Par et pour les blogueurs". Mais c’est vrai que ce serait un peu trop pro-blogs, quoi, merde.

Alors en attendant, Golden Blog Awards, soyez sympas et écrivez "Par et pour les marques" en haut, ce sera un petit peu plus transparent, et ça évitera de continuer à prendre auteurs et lecteurs de blogs pour des cons.

Bisous.

Ho, et bonne chance aux candidats. Evidemment.

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"Bon d’accord, mais alors, vous allez y participer ou pas ?" – demanda Emmanuelle, un brin lassée.

Il y eut un petit bruit sec lorsque son crâne percuta la rambarde, et reprenant mon cigare en ignorant son corps galbé s’effondrant mollement à mes pieds, je me concentrais à nouveau sur l’évolution du conflit entre les ivrognes au-dessous du balcon. Un agréable spectacle. Ils s’étonnèrent quelque peu lorsqu’une pluie de couverts de cuisine s’abattit sur eux, leur permettant de s’armer pour mieux s’affronter.

"Battez-vous, gueux" leur dis-je, mouchoir à la main, lorsqu’ils levèrent les yeux pour voir d’où provenait cette pluie métallique digne d’un ravitaillement russe au-dessus de Damas.

"Le champion aura le droit de me servir."